À la génération montante

Gilles Vigneault, Lucien Bouchard et Jacques Parizeau en avril 1987. M. Parizeau devait annoncer son retour en politique en novembre.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Gilles Vigneault, Lucien Bouchard et Jacques Parizeau en avril 1987. M. Parizeau devait annoncer son retour en politique en novembre.

Le décès de M. Jacques Parizeau a donné le signal d’un concert d’éloges tout à fait mérités. L’homme a indubitablement marqué l’histoire récente du Québec, et de la meilleure façon.

Son départ revêt une autre signification : il tire un trait sur une époque et la génération de personnages politiques qui l’ont incarnée. Le retour en arrière que nous ont fait vivre les images et rappels des derniers jours montre bien que la société québécoise évolue désormais dans un autre monde, avec d’autres enjeux et surtout sous l’égide d’une nouvelle classe politique.

Après les René Lévesque, Robert Bourassa et Jacques Parizeau, le Québec post-Révolution tranquille appellera aux commandes des dirigeants différents. Je ne dis pas d’un niveau ou d’une qualité moindres, mais d’un autre genre : à n’en pas douter, chaque génération produira sa cohorte de Québécoises et de Québécois talentueux et soucieux de servir leurs concitoyens. Ils viendront toutefois d’un autre horizon, n’ayant pas, comme Jacques Parizeau par exemple, baigné autant dans les humanités gréco-latines ni été soumis à la même influence judéo-chrétienne. On fera bien de se rappeler que, comme MM. Lévesque et Bourassa, il est entré en politique comme en religion, motivé par la poursuite d’objectifs d’une intensité presque viscérale.

N’a-t-on pas dit justement de Jacques Parizeau qu’il était un « croisé de la souveraineté » ? Tout grand seigneur que pouvait paraître ce fils de la bourgeoisie aisée d’Outremont, l’engagement politique atteignait chez lui une rare intensité et un indubitable désintéressement. Son parcours tout entier en est une éloquente démonstration, à partir de son Damas à lui, sur la route de Banff, jusqu’à son effacement temporaire à la tête de la campagne référendaire du oui en 1995. Cet homme fier avait en effet la capacité de subordonner un robuste ego à ce qu’il estimait nécessaire pour « la cause », et pas seulement dans les moments les plus visibles.

Je me souviens d’un dimanche de l’été 1976 où Marc-André Bédard me demanda d’assister à un dîner organisé pour le soir même. Surpris de cette convocation à la dernière minute, je demandai de quoi il s’agissait, pour apprendre que Jacques Parizeau allait arriver et souhaitait rencontrer une dizaine de militants. Réunis plus tard autour d’une table dans une salle sans fenêtre de l’Hôtel Champlain (le nom était plus prestigieux que l’établissement), nous entendîmes un Jacques Parizeau, fatigué et défraîchi par le trajet en autobus de Montréal à Chicoutimi, nous exposer la situation financière critique du journal Le Jour et la nécessité de recueillir, le soir même, 10 000 $ pour continuer d’en assurer la livraison. Chacun convint de faire son chèque, sauf un médecin que M. Parizeau dut convaincre de passer outre au mécontentement que suscitait chez lui une disposition du programme du Parti québécois concernant la profession médicale. Marc-André alla ensuite déposer notre visiteur au terminus d’où il repartit à bord du dernier autobus pour Montréal.

Je revois encore, au moment d’écrire ces lignes, cet économiste renommé, autrement destiné à devenir au moins gouverneur de la Banque du Canada, s’imposer un tel déplacement pour quémander, au nom de la cause bien sûr, un ultime soutien financier à un journal qui devait, de toute façon, bientôt fermer ses portes. Cette soirée me revint à l’esprit à certains moments plus corsés de mes relations avec M. Parizeau. En fait, ce genre de souvenirs m’aida souvent à rabattre alors le caquet à mon propre ego.

On ne peut évidemment attendre autant d’abnégation de tous ceux et celles qui le suivront. D’autant plus que les mandats électifs présenteront à nos futurs leaders beaucoup moins d’attrait, compte tenu de la précarité de nos finances publiques et de la peau de chagrin qu’est devenue la marge de manoeuvre de nos gouvernements. Pis encore, une dure nécessité contraindra pour longtemps les gestionnaires publics à faire le tour du dictionnaire pour masquer derrière de pudiques expressions  rigueur », « rationalisation », « réingénierie », etc.) l’imposition constante de coupes, face à des besoins accrus.

Après MM. Lévesque, Bourassa et Parizeau, le défi à relever sera donc de continuer à faire rêver les Québécois et de leur insuffler un nouvel élan. Il y faudra du courage, de l’imagination et un total dévouement.

Pour cela, je n’hésite pas, au moment de dire adieu à Jacques Parizeau, à inciter la génération montante à s’inspirer de son exemplaire engagement, de son intégrité et de ce qu’il voulait de grand pour le Québec.

1 commentaire
  • Michel Cantin - Abonné 7 juin 2015 10 h 14

    L'épouvantail

    Je préfère les grands batisseurs optimistes aux épouvantails.