Parizeau le décolonisateur

Bernard Landry a été ministre des Affaires internationales, de l’Immigration et des Communautés culturelles dans le cabinet Parizeau dans les années 1990.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Bernard Landry a été ministre des Affaires internationales, de l’Immigration et des Communautés culturelles dans le cabinet Parizeau dans les années 1990.
L’ex-premier ministre du Québec Bernard Landry a appris la mort de Jacques Parizeau alors qu’il était à Paris pour l’entrée de l’écrivain Dany Laferrière à l’Académie française. Bribes de réflexions, bribes de souvenirs…
 

Quel héritage laisse Jacques Parizeau ?

Jean Lesage a fait sa campagne en 1962, appuyé par René Lévesque, en disant «Maîtres chez nous». Ça signifiait que nous étions dans une situation de colonisés. Globalement, l’oeuvre de Parizeau, et de quelques autres, a changé totalement cette situation. Il est allé chercher à New York ce qu’il fallait pour nationaliser l’électricité. Il a développé un actionnariat québécois dans des PME qui sont devenues de grandes entreprises. Son discours sur la capacité du Québec de se gouverner a convaincu une majorité de francophones et presque une majorité de Québécois. Parizeau nous a décolonisés. Il nous a fait passer d’une nation dominée et humiliée à une nation digne qui, à bien des égards, en dépasse bien d’autres en matière de performance économique, de niveau de vie, de redistribution de la richesse et de contrôle de son économie. 

De quelle mouvance était issu M. Parizeau ?

Lorsque je suis devenu conseiller de René Lévesque, Jacques Parizeau était déjà considéré comme un être exceptionnel. On l’appelait déjà Monsieur. Il fut longtemps le seul Canadien à détenir un doctorat de la London School of Economics. S’il n’était pas encore indépendantiste, il s’y dirigeait à grands pas. Parizeau était un disciple de François-Albert Angers et d’Édouard Montpetit. Ce nationalisme économique visait d’abord à établir la justice. Être colonisé est inacceptable et injuste. Ça ne pouvait que choquer un homme comme Parizeau. C’est ce sentiment qui a largement amorcé la Révolution tranquille. C’est ce qui a persuadé Parizeau que la voie provinciale n’était pas acceptable. 

Avec François-Albert Angers et Édouard Montpetit, il incarnait les nouvelles élites montantes du Québec. Parizeau est l’illustration du fait que la théorie de la «grande noirceur», qui est une expression plus qu’une réalité, ne tient pas. Autrement, comment expliquer qu’autant de lumière a pu émaner d’une si grande noirceur ? Parizeau, Lévesque, Guy Rocher et le père Lévesque sont tous des fruits de cette époque. 

Parizeau s’est-il trompé, comme dit Claude Morin, en déclenchant un référendum avec seulement 40 % de soutien dans les sondages ?

Ce n’était pas aussi évident quand on sait qu’il y a eu une majorité de francophones derrière le oui. L’instinct de Parizeau n’était pas mauvais. Il s’était engagé à tenir un référendum et il a tenu parole. À l’époque, je pensais qu’on aurait pu ajouter quelques mois à la campagne, car on voyait monter les sondages. Ça n’a pas fini comme il voulait. Mais ce n’était pas un résultat déshonorant. Loin de là. 

Ses grandes réalisations économiques n’ont-elles pas contribué à convaincre les Québécois que l’indépendance n’était pas nécessaire ?

C’est la thèse paradoxale ! Mais, faut-il s’empêcher d’améliorer les choses parce que ça va faire diminuer la motivation ? À l’époque, Trudeau avait dit que l’indépendance ne pouvait pas donner du génie à un peuple qui n’en avait aucun. Nous l’avons fait mentir.