Journalistes en politique: au-delà du malaise

Gérard Deltell, Christine St-Pierre, Bernard Drainville… Pourquoi autant de journalistes se lancent-ils en politique ? La chercheuse Anne-Marie Pilote s’est penchée sur le sujet, et ses résultats, dévoilés cette semaine au congrès de l’ACFAS, indiquent que les deux professions sont en train de devenir des vases communicants.

Anne-Marie Pilote était en train de boucler sa recherche sur les journalistes qui font le saut en politique quand la campagne pour la partielle de Chauveau a débuté. Après la journaliste Jocelyne Cazin, de TVA, une ancienne de TQS et de Cogeco, Véronyque Tremblay, se lançait dans la course en plus du péquiste Sébastien Couture, lui aussi issu des médias.

« Quand on voit trois journalistes se présenter dans une partielle pour remplacer un ex-journaliste [Gérald Deltell], on commence à se poser des questions, dit-elle. Je me demande si les champs journalistiques et politiques ne sont pas en train de devenir des vases communicants. »

Candidate au doctorat conjoint en communication à l'UQAM, Anne-Marie Pilote a elle-même travaillé à Radio-Canada. Elle passe actuellement tout son temps à l’Assemblée nationale comme boursière de la Fondation Charles-Bonenfant.

Le contexte était idéal pour mener ses entrevues avec les nombreux députés anciennement journalistes. En plus de ceux mentionnés plus haut, elle a rencontré Dominique Vien (PLQ), Jean-François Lisée (PQ), Nathalie Roy (CAQ) et François Paradis (CAQ).

Au-delà des allégeances, elle a constaté qu’ils avaient beaucoup de points communs. « Ce sont tous des gens qui ont eu de grandes responsabilités rapidement », remarque-t-elle. Tous lui ont dit que l’expérience journalistique s’était révélée un précieux atout.

À tel point qu’on pourrait conclure que c’est la formation idéale pour devenir politicien(ne). « Le nerf de la guerre, c’est la communication. Ils sont capables de tirer parti de cette force-là dès leur entrée en politique. »

Contrairement à leurs collègues qui « figent », ils ont « moins peur » des mêlées de presse lors desquelles les journalistes encerclent les politiciens pour parfois les bombarder de questions. Surtout, ils vont être capables d’imaginer quelles sont les questions qui risquent de leur être posées.

Ironiquement, certains ont dit avoir constaté que leur influence en politique pouvait être moins grande… que celle d’un journaliste ! « Ça m’a beaucoup étonnée. Certains m’ont dit qu’ils s’étaient rendu compte à quel point ils avaient de l’influence comme journalistes seulement lorsqu’ils se sont retrouvés de l’autre côté de la barrière. Ils ne m’ont pas tous dit que les journalistes étaient plus influents, mais que, parfois, ça s’équivalait », raconte la chercheuse. « Ils vont dire qu’un bon journaliste qui est capable de sortir des sentiers battus et a un bon réseau de contacts va être plus influent que la majorité des députés. »

 

Un aller simple

Anne-Marie Pilote présentera les résultats de son travail au congrès de l’ACFAS, qui a lieu cette semaine à Rimouski. Ses conclusions recèlent d’autres surprises. Ainsi, plusieurs des interviewés ont dit avoir été pris de court par les contraintes de la vie de politicien. « Nathalie Roy, par exemple, m’a dit qu’elle ne pensait pas perdre le contrôle de son agenda. Parce que c’est le parti qui décide qui va à tel événement ou telle commission parlementaire. Pour un journaliste qui est habitué à être très autonome, ça peut être surprenant. »

D’autres, comme François Paradis et Christine St-Pierre, ont confié avoir été étonnés de la complexité du cheminement des projets de loi au Parlement, trépignant parfois d’impatience devant la longueur des procédures.

Par ailleurs, ils ont été nombreux à se plaindre des réactions de leurs anciens collègues journalistes. « Ils ont dit que leurs collègues avaient été très durs avec eux, qu’ils ont remis en question leur éthique, leur intégrité professionnelle. Ça a même pu nuire à leur arrivée en politique. »

Par contre, tous s’entendent pour dire que le retour au journalisme est exclu, voire « impensable ». « Une fois que tu te mets la tête sur le poteau, c’est terminé », explique Mme Pilote. Par contre, certains n’ont pas dit non lorsqu’elle a évoqué leur retour dans les médias par l’entremise de la chronique ou du journalisme d’opinion.

Au-delà de leur propre image, leurs choix ont-ils pu nuire à l’image des journalistes ? N’envoient-ils pas à la population le signal que les journalistes sont moins indépendants qu’ils le prétendent ? « Je leur ai posé la question et ils croient que non. Selon eux, ce qui pourrait nuire, c’est des permissions de retour. Or en ce moment, ce n’est pas possible. […] Si les politiciens pouvaient réintégrer des salles de nouvelles, on pourrait sérieusement se poser des questions. »

Mme Pilote a d’ailleurs poussé la recherche un peu plus loin en étudiant le cas de la Belgique. « À la RTBF, ils peuvent revenir au journalisme d’information et, là-bas, le débat fait rage », dit-elle.

À son avis, d’autres aspects du débat gagneraient à être étudiés. Dans quelle mesure les journalistes toujours en fonction sont-ils dérangés par cette tendance ? Quel impact cela a-t-il sur la perception du public et qu’est-ce qui pousse les partis à recruter des journalistes ? Chose certaine, tout laisse croire que cette tendance est loin d’aller en diminuant, dit-elle. Les contours de la partielle de Chauveau le démontrent de façon éloquente.

Photo: Clément Allard Le Devoir

«Quand on voit trois journalistes se présenter dans une partielle pour remplacer un ex-journaliste [Gérald Deltell], on commence à se poser des questions. Je me demande si les champs journalistiques et politiques ne sont pas en train de devenir des vases communicants.»

Anne-Marie Pilote