La revanche de la génération X

La génération X détiendra la «balance du pouvoir» pour les 15 à 20 prochaines années.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La génération X détiendra la «balance du pouvoir» pour les 15 à 20 prochaines années.

C’est comme un tremblement de terre électoral. Dans trois ans, aux élections provinciales de 2018, les baby-boomers auront cessé de former le plus grand groupe d’électeurs au Québec. La perte d’influence de cette génération vieillissante risque d’emporter avec elle le plus grand consensus du dernier demi-siècle, celui de l’État providence qui réduit les inégalités sociales.

Après avoir dominé la société québécoise durant des décennies, la génération des baby-boomers ne formera plus que le tiers de l’électorat en 2018, a calculé le professeur François Gélineau, titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires à l’Université Laval.

À ce moment précis, qui correspond par hasard aux prochaines élections provinciales, les trois grandes générations, celle des Y (nés après 1980), des X (nés entre 1960 et 1979) et des baby-boomers (nés avant 1960) seront égales. Elles formeront chacune le tiers des électeurs. Mais les baby-boomers vieillissent rapidement et céderont la place aux plus jeunes dans les années suivantes.

Résultat : la génération X, prise en sandwich depuis toujours entre les baby-boomers et les jeunes du nouveau millénaire, détiendra la « balance du pouvoir » pour les quinze à vingt prochaines années. Cela risque d’ébranler les fondements de la société québécoise, parce que les 35-54 ans ont des valeurs plus éclatées que celles de leurs aînés, explique François Gélineau.

« On assistera à la revanche de la génération X. On entre peut-être dans une période de transition où il n’y a pas de grand consensus qui émerge », dit-il.

Deux décennies pour les X

Le professeur de science politique et ses collègues ont établi le profil de tous les électeurs québécois depuis les élections provinciales de 1985. Avec la collaboration du Directeur général des élections du Québec, les chercheurs ont pu consulter le profil de 50 000 à 200 000 électeurs lors de chaque rendez-vous aux urnes. Ils ont pu classer les électeurs qui votent par catégorie d’âge.

François Gélineau et son équipe ont découvert qu’entre le déclin des baby-boomers et la montée en puissance de la génération Y, les X auront leur moment de gloire durant plus ou moins deux décennies, jusqu’à la fin des années 2030.

À ce moment-là, dans une vingtaine d’années, la génération du baby-boom représentera à peine un électeur sur cinq. Tout un changement par rapport à la deuxième moitié du XXe siècle : le puissant bloc des baby-boomers, nés dans l’euphorie de l’après-guerre, a représenté plus de 50 % des électeurs jusqu’en 2003. Ils continueront de former le plus gros contingent d’électeurs jusqu’en 2018, moment où les trois principales générations auront un poids égal.

En 2034, la génération Y (qui a aujourd’hui entre 18 et 34 ans) représentera la majorité des électeurs et aura beaucoup de pouvoir, comme les baby-boomers durant le dernier demi-siècle. D’ici là, à compter de 2018, ce sont les X qui détiendront la balance du pouvoir, devant des boomers vieillissants et la jeune génération en pleine croissance, mais qui exerce peu son droit de vote.

Un modèle remis en question

Ce règne de la génération X annonce une remise en question encore plus prononcée qu’aujourd’hui du modèle québécois des cinquante dernières années, qui favorise la redistribution de la richesse par des impôts élevés. Les X, qui ont entre 35 et 54 ans, semblent moins préoccupés que les autres générations par les inégalités entre riches et pauvres, a démontré un récent sondage Léger mené pour l’Institut du Nouveau Monde (INM) ; 20 % des 35-54 ans ne sont pas préoccupés par les inégalités, comparativement à 12 % des 18-34 ans et 14 % des 55 ans et plus.

« La génération X est arrivée sur le marché du travail en pleine crise économique au début des années 80. Le taux de chômage était à 24 %. On leur a dit : “tu dois te débrouiller sans l’État”. C’est une génération qui a été exposée à l’échec de l’État providence au début de sa vie adulte », souligne Michel Venne, directeur de l’INM. L’étude de François Gélineau sur la revanche de la génération X a été publiée dans L’état du Québec 2015, que vient de publier l’INM.

« La génération des baby-boomers, elle, a assisté à la naissance et au déploiement de l’État providence québécois durant la Révolution tranquille. Ce vaste consensus social risque de perdre du terrain avec le vieillissement des baby-boomers, qui s’accélérera à compter de 2018 », ajoute Michel Venne.

Ces changements démographiques risquent de favoriser l’émergence de nouveaux partis politiques, note François Gélineau. La montée de la Coalition avenir Québec (CAQ) de François Legault, elle-même issue de l’Action démocratique du Québec (ADQ) de Mario Dumont, montre la pression subie par les « vieux partis » politiques.

« Il reste à voir de quel côté pencheront les membres de la génération X, dit François Gélineau. Seront-ils assez nombreux à rester fidèles au modèle de solidarité hérité des baby-boomers ou seront-ils plus individualistes, comme la génération Y ? Tout porte à croire que la génération X est divisée sur les grands enjeux comme la santé, l’éducation et les retraites. On peut penser que les consensus sociaux deviendront plus rares. »

La génération X est arrivée sur le marché du travail en pleine crise économique au début des années 80. Le taux de chômage était à 24 %. On leur a dit : “tu dois te débrouiller sans l’État”. C’est une génération qui a été exposée à l’échec de l’État providence au début de sa vie adulte.

[Les X] seront-ils assez nombreux à rester fidèles au modèle de solidarité hérité des baby-boomers ou seront-ils plus individualistes, comme la génération Y? Tout porte à croire que la génération X est divisée sur les grands enjeux comme la santé, l’éducation et les retraites. On peut penser que les consensus sociaux deviendront plus rares.

20 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 21 avril 2015 04 h 05

    Il peut y avoir des surprises...

    Oui, la chose est possible, mais il ne faut pas non plus exclure la possibilité d'un rejet du système des marchés et du capitalisme; à voir la vitesse de détérioration de la planète, des changements radicaux seront à faire à un certain moment, et un rejet de ces branches (capitalisme /marchés) représente souvent un rapprochement avec le contexte social, solidaire, que nous ont montré une bonne partie de ces derniers quand s'est manifesté le printemp érable. Un accompagnement massif s'est manifesté à un certain moment, où il était beau de voir cette solidarité.

    Il est difficile de dire de quoi demain sera fait, mais ne serais-ce qu'une crise économique ou environnementale se déclenche pour provoquer des changements parfois innatendus. Et c'est souvent dans ces moments que se font de gros changements. Comme je lisais l'autre jour dans un texte dans Le Devoir qui disais: " C'est pas quand ça va bien, mais quand ça va mal qu'une personne est prête à apporter de grands changements dans sa vie. Il en va de même dans la vie d'un peuple".

    J'ai confiance en ces jeunes, et... ils n'auront pas grands efforts à faire pour être mieux que certains groupes d'âge les ayant précédé.

    • Denis Desmeules - Abonné 21 avril 2015 06 h 59

      Commentaire judicieux, merci !

    • Jean-Yves Arès - Abonné 21 avril 2015 09 h 40

      M. Bérubé, la vague du printemps 2012 se rassemblait à la base autour du ''j'veux pas payer'', de frais de scolarité, ou autres. Les offres du publie-sac et des Walmart de ce monde s'appuient sur les mêmes motivations du public: de payer le moins possible. Il n'y a rien de bien grandiose dans ce fait, rien qui annonce un grand prêt à se lever et à faire de grands sacrifices pour un meilleur avenir aux prochaines générations.

      Vous même vous concluez que «ils n'auront pas grands efforts à faire pour être mieux». Bien que ce soit une façon d'exprimer le peu de considération que vous avez pour les résultats livrés par la plus vielle génération, il reste que vous leur avancez, au plus jeune, que ce sera facile et sans efforts pour faire mieux.
      Dans un monde qui se complexifie au cube la facilité a bien peu de chance d'être au menu.

    • Clermont Domingue - Abonné 21 avril 2015 09 h 40

      Je suis heureux que vous me citiez monsieur Bérubé. C'est précisément ce que je disais à Lucien Bouchard quand il prétendait qu'il fallait que tout aille bien au Québec avant de faire l'indépendance.

    • Hélène Paulette - Abonnée 21 avril 2015 15 h 16

      @Arès La gratuité de l'Éducation n'était-elle pas une revendication des babyboomers? Ainsi que le salaire-étudiant d'ailleur....

  • François Beaulé - Abonné 21 avril 2015 06 h 50

    La prise de conscience de leur poids politique

    Le long règne des babyboomers s'achève mais les générations suivantes ne le réalisent pas. Leurs membres sont nombreux à s'abstenir de voter. Et ils ne prennent pas la place correspondante à leur poids démographique dans les vieux partis, libéral et PQ.

    Il reste théoriquement possible que d'autres partis politiques que la CAQ courtisent les citoyens nés après 1964. Il n'est pas obligatoire que seul un parti de droite leur corresponde. Tant que les babyboomers semblaient indélogeables du pouvoir, la réaction des générations suivantes en a été une de repli sur l'individu. Mais la conscience nouvelle de leur véritable poids démographique, donc politique, permettra l'émergence d'un pouvoir politique capable de renverser les iniquités intergénérationnelles autrement qu'en sabrant l'interventionnisme gouvernemental.

    Par exemple, un gouvernement au service des jeunes pourrait favoriser des politiques d'accès à la propriété, les garderies et les allocations familiales, l'Éducation et réduire les pensions de vieillesse et autres dépenses faites au bénéfice des vieux.

  • Gilles Delisle - Abonné 21 avril 2015 07 h 05

    Je suis de la génération du consensus social!

    Qu'une majorité de jeunes de 35-54 ans ne soit pas préoccupée par les inégalités sociales, voilà une donnée inquiétante. Cette génération donnera le ton au Québec de demain, donc, on doit s'attendre à un Québec où l'individualisme prendra le dessus sur l'Etat-providence que le Québec s'était donné depuis les années 60. On peut déjà le constater avec les gouvernements actuels, conservateurs et libéraux, qui proposent une société où l'individu est le seul responsable de son destin, sans l'aide gouvernementale, à l'américaine. Ces mêmes gouvernements savent déjà qu'ils seront réélus au prochain scrutin.

  • Robert Aird - Abonné 21 avril 2015 08 h 07

    Prédictions bien fragiles

    Vous avez bien raison, M. Bérubé. Ces prédictions reposant sur des analyses générationnelles me laissent souvent perplexe. La catastrophe écologique annoncée, une prochaine grave crise financiѐre et économique (rappelons que pratiquement rien n’a été fait pour éviter que les causes de la crise de 2008 se reproduisent) peuvent non seulement mettre du plomb dans l’aile du capitalisme financier global et du néolibéralisme qui dictent actuellement l’ordre du jour des gouvernements, mais rappeler aussi les vertus d’un interventionnisme étatique. Rappeler que jusqu’à maintenant, seul le welfare state apparaît comme un compromis raisonnable, pragmatique et réaliste au capitalisme duquel il faudra bien un jour sortir puisque son existence dépend de la croissance perpétuelle, alors que les ressources de la planѐte sont de plus en plus limitées...

  • Guy Lafond - Inscrit 21 avril 2015 08 h 10

    Des valeurs plus éclatées?


    L'humanité et sa planète n'ont jamais été aussi interconnectée dans toute leur histoire. L'avènement d'Internet et des réseaux sociaux a rapproché non seulement les générations mais aussi tous les peuples de la Terre. Et chacun y plonge selon sa légende personnelle.

    La modernité de l'occident et la tradition de l'orient mijotent sans relâche dans la même marmite. Cette potion magique, elle est maintenant servie à chacun et chacune d'entre nous. On ouvre tranquillement les yeux et on constate que la richesse n'est plus ce qu'elle était.

    L'ultime richesse n'est plus d'avoir "un char devant son garage" mais elle est dorénavant "l'environnement" avec un grand "E": ses lacs, ses rivières, ses forêts, ses glaciers, ses champs de céréales, ses espèces, ses plantes, ses saisons, ses océans.

    La richesse rimera dorénavant et de plus en plus avec énergies propres et avec de belles inventions comme le vélo.

    Et les générations, qu'elles soient X, Y, Z, avec des valeurs propres ou éclatées, s'ajusteront toutes avec sagesse à leurs nouveaux sièges car ce grand vaisseau spatial a maintenant un pilote: l'ONU!

    Mettre de l'ordre et faire un ménage dans ce vaisseau à intervales réguliers sont une nécessité. Cela permet d'y voir plus clair et de naviguer tous ensemble dans cet univers infini!

    Quelle que soit la génération dont vous faites partie, veuillez donc faire l'effort de recycler, de ramasser vos traineries et vos sacs de plastique pour ne pas qu'ils aboutissent dans les océans.

    Merci. :-)

    • Jean Richard - Abonné 21 avril 2015 10 h 29

      « L'ultime richesse n'est plus d'avoir "un char devant son garage" mais elle est dorénavant "l'environnement" avec un grand "E": ses lacs, ses rivières, ses forêts, ses glaciers, ses champs de céréales, ses espèces, ses plantes, ses saisons, ses océans. »

      Dans votre affirmation, remettez le verbe être au futur simple, un temps grammatical qui contient une part de rêve.

      Et il manque quelque chose de très important au contenu de votre environnement avec un grand E : l'habitat de l'espèce humaine et j'ai nommé les villes et les villages.

      Ne nous faisons pas d'illusions, les générations qui suivent celle des babyboomers carburent encore aux joies de la consommation (souvent excessive) et valorisent encore l'individu selon ses possessions. Image symptomatique puisée dans Facebook et probablement disponible à des milliers d'exemplaires : un égoportrait d'un gars devant son nouveau char, qui récolte non seulement des dizaines de J'aime, mais des commentaires qui se résument à des félicitations pour cette nouvelle acquisition. On félicite quelqu'un qui vient de s'acheter un char comme on féliciterait quelqu'un qui vient de remporter une médaille d'or aux olympiques, avec les mêmes mots et le même enthousiasme. Il y aurait donc des valeurs qui ont échappé aux conflits intergénérationnels et qui se sont transmises des plus âgés aux plus jeunes...

      Comme on l'a bien dit plus haut, les habitudes changent plus volontiers dans des situations de crise et non dans le confort d'un quotidien non perturbé. Ce n'est pas une raison pour souhaiter la crise, mais c'est une réalité que l'on refuse souvent de voir.