Développement durable et mines éphémères

Le premier ministre, Philippe Couillard, en compagnie du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, a procédé au lancement de la nouvelle mouture du Plan Nord mercredi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le premier ministre, Philippe Couillard, en compagnie du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Arcand, a procédé au lancement de la nouvelle mouture du Plan Nord mercredi.
Le dévoilement à répétition du Plan Nord est en voie de devenir un spectacle rituel composé d’images idylliques du Grand Nord québécois projetées sur grand écran et de discours emphatiques associant enrichissement collectif et respect de l’environnement. Mais au-delà des flonflons du marketing politique se profile une approche intégrée de développement de ce territoire essentiellement vierge. Encore faut-il que le gouvernement libéral, soumis aux forts lobbies des minières, ne trahisse pas ses grands principes.
 

Cela fait quatre fois que le Plan Nord est présenté devant un parterre de militants libéraux enthousiastes ou encore de notables alléchés, deux épithètes qui peuvent très bien s’incarner dans la même personne.

Lors du Conseil général du Parti libéral du Québec en septembre 2008, Jean Charest, l’oeil brillant devant trois écrans géants, avait dévoilé son plan pour « repousser les limites de notre dernière grande frontière du Nord ». En novembre de la même année, il avait présenté une deuxième fois son Plan Nord à Sept-Îles. Puis en 2011, il faisait l’annonce de la version, qui se voulait définitive, de ce « chantier d’une génération » engendrant, en 25 ans, 80 milliards en investissements privés et publics.

Enfin, mercredi, Philippe Couillard, entouré d’une flopée de ministres, a lui aussi joué son rôle de premier ministre dans ce spectacle multimédia sur le thème des grands espaces vierges mais, faut-il le rappeler, frigides et inhospitaliers.

Héritage libéral

 

Les libéraux ont de qui tenir. En 1971, Robert Bourassa avait annoncé en grande pompe au Colisée de Québec, devant 8000 militants (!), le début des travaux de la Baie-James, un projet de 6 milliards, soit 35 milliards en dollars d’aujourd’hui. « Après un bilan sur écran géant des douze premiers mois de l’administration libérale, soudainement, des images d’une beauté sauvage, mises en valeur par une remarquable musique de Marcel Lefebvre, transportent l’assistance à la Baie James. Et l’on entend la voix de Roland Chenail [un acteur de télévision] tenir, entre autres, ces propos : “Dès la fin de 1971, 3500 personnes travailleront sur notre ancienne terre de Caïn, devenue la Terre promise dont nous rêvions.” », relate Charles Denis dans son livre sur Robert Bourassa.

Version allégée

 

Certes, il n’y avait pas autant de partisans autour de Philippe Couillard mercredi ; le PLQ était un grand parti populaire à l’époque. Et puis, le premier ministre présentait un Plan Nord « light », une version beaucoup plus modeste que celle qu’avait fait miroiter Jean Charest. Plus modeste mais aussi plus réaliste, bien qu’il s’étende sur 20 ans, jusqu’en 2035, et qu’il soit impossible de prédire où en sera le marché des métaux dans 20 ans, ou même 10 ans.

C’est dans la précipitation que Jean Charest avait présenté son Plan Nord, poussé par une industrie minière en plein boom et des investisseurs pressés d’investir. « Le contexte a changé. On n’est pas en réaction à une pression sur le développement, livre au Devoir le p.-d.g. de la Société du Plan Nord, Robert Sauvé. Ça donne la possibilité de faire une meilleure planification. Et c’est ça, l’avantage. »

Dans le Plan Nord I, l’État devait consentir des investissements de 1,625 milliard de 2011 à 2016. Or, à ce jour, quelques centaines de millions ont réellement été engagées, essentiellement 350 millions pour la route du mont Otish qui conduit à la mine de diamants de Stornoway. En revanche, l’industrie minière a tout de même investi 13 milliards entre 2011 et 2014 sur le territoire du Plan Nord, selon les données du ministère des Ressources naturelles.

Le plan présenté par Philippe Couillard prévoit des investissements de 50 milliards en 20 ans, plutôt que 80 milliards en 25 ans. L’État dépensera 2 milliards, Hydro-Québec, 20 milliards (au lieu de 47 milliards) et l’industrie, le reste. D’ici cinq ans, Québec verserait 2 milliards, principalement pour des infrastructures.

Le nouveau Plan Nord repose encore en bonne partie sur des investissements d’Hydro-Québec, aussi massifs que nébuleux — l’équivalent de trois projets comme La Romaine — compte tenu des surplus d’électricité, du marché déprimé et des coûts croissants associés à ces nouveaux projets.

Vocation durable

 

Les investissements publics se feront graduellement, à mesure que les projets miniers se concrétiseront. « On ne construira pas un chemin de fer en attendant les mines », a précisé Robert Sauvé. Pas question donc d’adopter une stratégie de déploiement à l’exemple du nouvel amphithéâtre de Québec.

Comme pour le premier plan, la nouvelle version prévoit que 50 % du territoire sera exempt d’activités industrielles ; 20 % consistera en des aires protégées. Or moins de 30 % du territoire seulement est « minimalement exploré », signale Robert Sauvé. C’est donc dire qu’il faut colliger une foule d’informations sur la biodiversité mais aussi sur le potentiel minier d’un territoire d’une superficie équivalant à une fois et demie la France. Pour désigner ces zones où l’exploitation minière sera interdite, il faudra donc accélérer l’exploration tout en approfondissant parallèlement les connaissances scientifiques de nature environnementale. « On est très conscients que c’est un défi. À ma connaissance, ça ne s’est pas fait ailleurs », souligne le p.-d.g. de la Société du Plan Nord.

Plus qu’un simple projet de développement minier, le Plan Nord se veut un modèle « de développement durable intégrant les dimensions économique, sociale et environnementale », un véritable projet de développement du territoire voué à l’essor des communautés. Contrairement au premier Plan Nord, les communautés autochtones et inuites ont été mises dans le coup. « On est beaucoup plus en équilibre », fait valoir Robert Sauvé.

Le Plan Nord, sur papier du moins, a l’aval des écologistes. Il faudrait toutefois déterminer ce qu’il faut conserver et protéger avant de décider ce qu’il faut exploiter, estime Christian Simard, de Nature Québec.

« Il ne faut pas forcer la rentabilité de l’exploitation des minerais avec l’argent public, prévient-il aussi. Il n’y a pas beaucoup de pays au monde où l’industrie minière se fait offrir son infrastructure. » De même, la Société du Plan Nord ne doit pas devenir « la Chambre de commerce du Nord ».

Ce Plan Nord se veut une expérience inédite de développement social et économique, avance Robert Sauvé. « Ce modèle intéresse beaucoup de pays, de gens de l’étranger, parce que prendre un aussi vaste territoire et décider d’avoir une approche territoriale et non pas sectorielle qui intégrera l’ensemble des dimensions, […] c’est à peu près inédit. »

Quand une mine ouvre, la seule certitude que l’on peut avoir, c’est qu’elle fermera. Dans 10, 15 ou 20 ans, au mieux. Faire reposer un plan de développement pérenne sur une activité éphémère relève du tour de force.

Il ne faut pas forcer la rentabilité de l’exploitation des minerais avec l’argent public. Il n’y a pas beaucoup de pays au monde où l’industrie minière se fait offrir son infrastructure.

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