Charest le voulait, Couillard le fait

Le gouvernement semble aujourd’hui imperméable aux critiques. On verra s’il gardera le cap sur «la rigueur» à l’approche du scrutin de 2018.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le gouvernement semble aujourd’hui imperméable aux critiques. On verra s’il gardera le cap sur «la rigueur» à l’approche du scrutin de 2018.
Un an après avoir pris le pouvoir à Québec, le premier ministre Philippe Couillard semble en voie de réussir là où deux de ses prédécesseurs ont échoué : Robert Bourassa et Jean Charest avaient tenté — en vain — de « réinventer l’État ». Retour aux sources de l’austérité.
 

C’était l’époque de « l’État-Provigo ». En 1986, trois « comités des sages » recommandent un remède de cheval pour assainir les finances publiques du Québec : une série de privatisations et d’abolitions d’organismes inspirée des réformes de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

Comme Philippe Couillard aujourd’hui, le premier ministre Bourassa cherche à éliminer le gaspillage, à réduire la bureaucratie et à rendre l’État plus « productif ». Mais les « sages » qu’il a mandatés proposent quasiment un massacre à la tronçonneuse : privatisation d’hôpitaux, fermeture d’une faculté de médecine, hausse draconienne des droits de scolarité, abolition de la Régie du logement, du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement et de l’Office de la langue française, et ainsi de suite.

Le ministre Paul Gobeil (ex-dirigeant de Provigo) et d’autres membres des comités des sages font partie d’une escouade d’hommes d’affaires appelés à la rescousse par Robert Bourassa pour relancer l’économie du Québec. Ils proposent de remplacer l’État-providence par ce qui a été surnommé « l’État-Provigo ». Un État « géré comme une business », pour reprendre l’expression consacrée.

Fin renard, le premier ministre libéral a rapidement envoyé les trois rapports sur les tablettes poussiéreuses de l’Assemblée nationale. Ça ne l’a pas empêché de privatiser des sociétés d’État, dont Madelipêche, Québecair et Donohue. Mais la mobilisation des syndicats et de la société civile contre le démantèlement appréhendé du modèle québécois ont eu raison de la volonté réformiste de Bourassa.

La recette magique de Couillard

Jean Charest a vécu le même chemin de croix avec son projet de « réingénierie » de l’État en 2003. Inspiré par l’ex-premier ministre ontarien Mike Harris, qui avait mis la hache dans la bureaucratie et réduit les impôts à la fin des années 90, M. Charest cherchait à son tour à alléger l’État québécois. Il a frappé un mur. Encore une fois, les syndicats et leurs alliés sont venus à bout des plans du gouvernement libéral, à coups de manifestations dans les rues.

Douze ans plus tard, Philippe Couillard paraît plus déterminé que jamais à réussir là où ses prédécesseurs ont échoué. Jean Charest doit se demander quel est le secret de son successeur pour remettre en question le modèle québécois qui reste si cher à une part importante des électeurs. Monique Jérôme-Forget a sa petite idée là-dessus. L’ancienne « dame de fer » du gouvernement Charest était responsable de la fameuse « réingénierie » de l’État en 2003. Dans son autobiographie lancée au cours des prochains jours, elle revient sur cet épisode houleux de sa carrière politique.

Jean Charest avait eu beau demander à ses ministres de préparer des compressions, ils ont désobéi aux ordres. La résistance la plus importante à la réingénierie est venue du Conseil des ministres, explique-t-elle. « Mes collègues ministres choisirent de passer leur tour. Aucun ne voulait que l’on touche à “ ses” programmes », écrit Monique Jérôme-Forget.

Un pitbull et son maître

Cette fois, le premier ministre Couillard tient mordicus à garder le cap sur la « rigueur » budgétaire. Peu importe les conséquences électorales, apparemment. Et il a confié la mission à un pitbull, le ministre Martin Coiteux, encore plus prêt à mordre en sachant qu’il a l’appui de son maître.

Il est normal que les gens — citoyens, mais aussi députés et ministres — résistent au changement, nuance Monique Jérôme-Forget. C’est dans la nature humaine. « Un gouvernement doit savoir jauger la capacité de la population à accepter le changement et à ajuster ses interventions en conséquence, ce qui veut même parfois dire reculer devant l’ampleur des réactions. Ce n’est pas un sacrilège de faire marche arrière. […] Il n’en reste pas moins que la difficulté de prendre des décisions impopulaires, mais importantes pour l’économie du Québec, s’avère le grand dilemme des politiciens. Souhaitant se faire réélire au terme de leur mandat — ce qui est parfaitement légitime —, ils évitent de déplaire à une frange ou l’autre de l’électorat », explique l’ex-dame de fer.

Elle croit que la population est « plus prête » qu’à son époque à accepter des changements. « La crise économique de 2008 a fait tellement de mal à beaucoup de monde que les gens sentent que ça ne peut plus être l’abondance comme ça a déjà été, qu’il y a des limites. En plus de ça, le Québec vit une période épouvantable, dans le sens qu’on a commencé à avoir une population vieillissante. […] Deux travailleurs par retraité, je vous assure que c’est affolant », dit Monique Jérôme-Forget en entrevue.

Jouer avec les mots

Le discours sur l’assainissement des finances publiques est en train de s’incruster dans le paysage politique, note de son côté Alain-G. Gagnon, professeur de science politique à l’UQAM. La Coalition avenir Québec (CAQ) de François Legault et son ancêtre, l’ADQ de Mario Dumont, pressent même les libéraux d’y aller encore plus fort avec l’austérité. Et l’opposition s’est affaiblie et morcelée à l’Assemblée nationale : le Parti québécois, sans chef depuis sa défaite historique de l’an dernier, semble incapable de présenter une position cohérente face aux compressions du gouvernement. La seule voix claire contre l’austérité est celle des trois élus de Québec solidaire.

D’une époque à l’autre, les gouvernements qui ont remis en question le modèle québécois ont joué avec les mots, souligne Alain-G. Gagnon. Les libéraux de Philippe Couillard s’étaient ainsi engagés à augmenter les budgets de la Santé et de l’Éducation de 4 % et 3,5 % respectivement en campagne électorale. Les hausses seront plutôt de 2,7 % et 1,9 %. En tenant compte de l’inflation, c’est un quasi-gel budgétaire.

« Est-ce qu’on a voté pour ça ? La réponse est non. Les libéraux font le contraire de ce qu’ils avaient promis », dit sans détour le professeur Gagnon. Signe des temps, il revenait d’une manifestation dans les rues de Montréal au moment de notre entrevue. Le Syndicat des professeurs de l’UQAM s’est joint au mouvement de grève lancé par les étudiants.

Alain-G. Gagnon prédit des jours difficiles pour la fameuse « majorité silencieuse » qui appuie les politiques d’austérité du gouvernement Couillard. Les compressions budgétaires vont finir par faire mal. Des gens vont perdre leur emploi. Et les surplus créés par les coupes de budget iront au remboursement de la dette, à une offre réduite de services publics et à des baisses d’impôt qui semblent rarement destinées à la classe moyenne, souligne-t-il. Comme d’autres, il note l’empressement des chambres de commerce et du Conseil du patronat à applaudir le dernier budget Leitão.

Le gouvernement semble imperméable aux critiques après un an de règne. On verra s’il gardera le cap à l’approche du scrutin de 2018. Surtout que, comme le remarque Monique Jérôme-Forget, « il n’y a pas beaucoup de gras à couper » dans la machine gouvernementale.

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22 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 4 avril 2015 01 h 46

    Un an déjà

    Un an déjà, et mis à part les coupures, où devrais-je dire le saccage? Qu'à fait le gouvernement Couillard? Absolument rien! Et bien entendue, toujours pas de loi sur la laicité en vue, mais par contre salire M.Péladeau à l'assemblée-nationale, en jouant sur la peur encore une fois, semble un sport auquel les libéraux semblent bien s'amuser! Nous verrons, si ils s'amuseront aussi longtemps lundi, venant le cas d'un vote d'une reconduction de la grève du printemps 2015!

  • Denis Paquette - Abonné 4 avril 2015 02 h 55

    Un gars d'Ottawa

    Peut etre faut il convenir que monsieur Couillard est plus pres de la grogne populaire que ne l'a été monsieur Charest, pour tout le monde monsieur Charest a toujours été un gars d'Ottawa, et il n'a jamais essayé de le démentir, peut etre est-il toujours en réserve, en politique on ne sait jamais, la question qui encore aujourd'hui me chicote, pourquoi le Parti Liberal du Québec est-il allé le chercher et de la façon, dont ils l'ont faits, j'aimerais bien avoir une réponse a cette question

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 4 avril 2015 04 h 12

    "Pas une Femme n'est assez Minable pour astiquer un Revolver..."

    "...Et se sentir Invulnérable, à part peut-être Madame Tatcher!"

    Excellente comparaison que celle de cette très " British" Dame de Fer!
    Les "Brits" de la Haute Bourgeoisie l'ont adulée, celle-la!
    Mais suite à cet article Révoltant dans la section " Actualités en Société" du Devoir ce matin, sur l'intention des libéraux de gonfler les classes et ne plus considérer de manière différente les enfants ayant de sérieux troubles d'apprentissage, de comportement et de maladies mentales, je dois dénoncer ici les Funestes Conséquences qu'engendrera la gouvernance Couillard!

    Pour ne pas me contenter de supputations qui n'impressionnent pas grand monde, j'ai en main ce qu'on note avec le recul, sur le Tatcherisme, en effet très analogue au "Couillarisme".

    Les libéraux veulent bousiller notre Précieux Système de Santé pour avoir un bon prétexte de le privatiser enfin complètement; ça révolte tellement nos Aristocrates d'etre soigné aussi pitoyablement que nos indigents; en plus de s'assurer que nos jeunes défavorisés n'auront jamais la moindre possibilité d'élever leur rang. Pardon le vocabulaire trivial, mais c'est carrément "Dégueulasse"!

    Bref, de l'Héritage de Tatcher, il est question entre autre de ceci: "dégradation des infrastructures due à un manque de financement, une dégradation du secteur public, une augmentation de la précarité salariale, la baisse de qualité de l'éducation, en raison du manque d'enseignants ou de classes surchargées— ou d'une baisse du niveau général, notamment reprochée par l'aile droite des Tories, avec creusement des inégalités entre établissements—, le doublement du nombre des pauvres, ainsi que de l'accroissement des disparités sociales et régionales..."

    Exactement ce sur quoi on s'enligne!

    C'était tout pour les jeunes quand les boomers avaient 20 ans, aujourd'hui, c'est tout pour les vieux!

    " Si je peux me réincarner en chien, et redescendre sur la terre...
    Comme réverbère quotidien, je m'offrirai Philippe Couillere!"

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 4 avril 2015 12 h 54

      Thatcher, pardon, pas "Tatcher"...

      Comme dans:" car aucune Femme sur la planète
      Ne sera jamais plus con que son frère
      Ni plus Fière, ni plus Malhonnête
      A part peut-être Mme Thatcher"!

    • Stephane Lessard - Inscrit 4 avril 2015 17 h 14

      Thatcher a sauvé le Royaume-Uni: les travaillistes, appuyés par les syndicats, l'ont ruiné au point où ils souffraient d'un retard marqué sur le reste de l'Europe. Les conséquences auraient été bien pires si elle n'avait donné un peu de discipline et de marge de manoeuvre à l'État britannique. Même Tony Blair l'a reconnu: les britanniques ont bénéficié de cette rigueur jusque dans les années 2000. Visiblement, vous seriez heureuse en Grèce...

  • Clermont Domingue - Abonné 4 avril 2015 04 h 33

    Libre

    *Aujourd'hui et pour toujours,les Québécois forment un peuple libre et capable d'assurer son avenir et son développement*
    C'est pas quand ça va bien, mais bien quand ça va mal qu'une personne est prête à apporter de grands changements dans sa vie.Il en va de même dans la vie des peuples.
    Monsieur Couillard, vous préparez l'indépendance du Québec. Merci.

    • Sylvain Auclair - Abonné 4 avril 2015 13 h 45

      Peut-être bien. Avoir Couillard et Harper, c'est peut-être une bénédiction. À terme.
      1promeneursolitaire.blogspot.ca/

  • Rémi Verschelden - Inscrit 4 avril 2015 07 h 06

    Dorénavant

    ''Dorénavant'' disait un premier ministre.
    On a déjà entendu ça.
    Les plus de soixante-dix ans le savent.
    Et puis, la carte de crédit est apparue ...
    Malheur discret avec ce qu'on connait comme résultat aujourd'hui.
    Comment y remédier ?
    Comme les puissants syndicats ne veulent surtout pas baisser leurs revenus; seul un pitbull peut réussir à équilibrer le budjet.
    Ça va faire mal, mais on n'a pas le choix.

    • Clermont Domingue - Abonné 4 avril 2015 11 h 27

      Je crois que Paul Sauvé disait* Désormais* Cela ne change rien à votre message
      Je crois cependant que les puissants syndicats c'est chose du passé.
      Quand le Pitbull aura équilibré le budget, nos services auront été réduits et nous continuerons à payer des intérêts très lourds à nos créanciers, surtout avec la hausse prochaine des taux.
      Le marasme dans lequel se retrouvera le Québec devrait nous inciter à nous prendre en main par l'indépendance nationale.
      Dès maintenant, il faut considérer l'adoption du dollar américain comme monnaie.C'est une monnaie forte et la FED pourrait en imprimer quelques milliards consacrés au remboursement de notre dette publique.Depuis 2009, la FED (banque centrale américaine) a créé deux mille milliards d'argent neuf pour sortir les USA de la crise. L'avantage de la création monétaire,c'est que ça se fait sans intérêt à payer et sans capital à rembourser. L'inconvénient de la création monétaire, c'est que seules quelques grandes banques centrales peuvent la pratiquer. J'ai nommé la FED, la Banque du Japon,récemment, la Banque centrale européenne et bientôt la Banque centrale de Chine.