Deux budgets pour le prix d’un

Carlos Leitão (à gauche) en compagnie de Philippe Couillard jeudi lors de la présentation du budget
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Carlos Leitão (à gauche) en compagnie de Philippe Couillard jeudi lors de la présentation du budget

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

Depuis son arrivée au pouvoir il y a moins d’un an, le gouvernement Couillard a rompu plusieurs de ses promesses électorales. Pas de hausse d’impôt et de taxes : il a augmenté certaines taxes spécifiques. Pas de majoration de tarifs : les garderies et l’électricité coûtent plus cher. Mais s’il y a un engagement auquel il ne veut absolument pas déroger, c’est le retour à l’équilibre budgétaire. Même si les services à la population en pâtissent. Il faut ce qu’il faut.
 

En conférence de presse au huis clos du budget, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, qui d’habitude exulte d’assurance, apparaissait moins convaincant quand il expliquait que le dégraissage des rouages administratifs des services publics parviendrait à lui seul à combler les sommes qui manqueront aux missions essentielles de l’État que sont l’éducation et la santé. On peut croire que seront longues les explications que lui et ses mandarins fourniront au nouveau ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, François Blais, qui doit composer avec une croissance de 0,2 % des dépenses des réseaux dont il est responsable, une baisse en réalité. Il est vrai qu’en éducation, contrairement à la santé, les compressions ne font mourir personne, pour reprendre le raisonnement d’Yves Bolduc.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, aura lui aussi à suivre des cours accélérés en compressions de la part du Conseil du trésor. Il doit maintenant espérer secrètement, pour contenir les frais, que les médecins ne se mettront pas à travailler davantage. Ou encore qu’ils seront nombreux à choisir de subir la pénalité de 30 % pour services non rendus. Chose certaine, il a appris que son projet de loi 20 n’était pas budgété.

La marmotte

Pour le ministre des Finances, Carlos Leitão, c’était jeudi « le jour de la marmotte », selon ses propres mots. On lui a demandé si l’objectif du gouvernement Couillard de créer 50 000 emplois par an était une promesse ou une cible. Même chose pour l’engagement d’abolir la taxe santé dans le présent mandat du gouvernement, une autre promesse qui est devenue une cible. L’abolition complète de cette vilaine taxe ne surviendra qu’après les prochaines élections, lit-on dans le budget. « Il y aura d’autres budgets d’ici là », a souligné le ministre, qui croise les doigts pour que l’économie soit plus vigoureuse que ce qu’il a prévu.

Il était d’ailleurs quelque peu ironique d’entendre Carlos Leitão reprendre à son compte, à la fin de son discours du budget, ce mot de Saint-Exupéry : « L’avenir n’est pas à prévoir, mais à rendre possible. » Prévoir, c’est pourtant la grande spécialité de cet économiste prévisionniste.

Pour s’excuser au nom du gouvernement de cet embarrassant report de l’abolition complète de la taxe santé, Carlos Leitão a indiqué que les prévisions à l’appui de son budget étaient très conservatrices.

Sur le plan politique, le gouvernement Couillard a d’ailleurs intérêt à ce qu’il en soit ainsi : comment se résigner à cet « effort national » auquel Martin Coiteux convie la population si, après l’atteinte du déficit zéro en 2015-2016, l’État dégage des surplus alléchants les années suivantes ? Ce serait là un argument de plus en faveur d’un étalement dans le temps de cet effort national dont on sait maintenant qu’il touchera les services à la population. Sans parler des négociations qui ont cours en vue du renouvellement des conventions collectives des employés de l’État.

Par enchantement

Les bonzes du ministère des Finances sont passés maîtres dans la façon de disposer des chiffres de façon à les arrimer au discours politique du gouvernement. C’est ce qu’ils ont fait dans le présent budget : après l’atteinte de l’équilibre budgétaire, aucun surplus n’est dégagé, jusqu’en 2019-2020, alors que la croissance des dépenses ne dépasse guère 2 %. Zéro sur toute la ligne, comme par enchantement. Un enchantement qui dépend des hypothèses qu’ils ont choisies pour prévoir les revenus du gouvernement. Disons qu’ils n’ont pas appuyé très fortement sur le crayon.

Dans l’entourage de Philippe Couillard, on croit que le gouvernement a tout avantage à remplir dès maintenant son engagement à renouer avec l’équilibre budgétaire, quitte à payer le prix politique des compressions. Sinon, il perdrait toute crédibilité. Mais on est conscient que le déficit zéro, c’est bien beau, mais ça ne donne pas d’avantages tangibles à l’électorat.

Le budget tente justement d’atténuer la rigueur nécessaire à l’atteinte de l’objectif en faisant miroiter les avantages que pourront en tirer les contribuables dans un avenir rapproché. En ce sens, il innove.

Il est fréquent qu’un budget comporte des mesures qui ne s’appliquent que partiellement à l’année pour lequel il est rédigé. Par exemple, dans un budget 2015-2016, une baisse d’impôt pourrait être consentie à compter de janvier 2016, donc pour le quart de l’année financière. D’autres mesures peuvent être étalées sur plusieurs années, et appliquées de façon progressive, mais elles prennent toujours effet dans l’année qui fait l’objet du budget.

Scénario tracé

Il est toutefois inusité d’annoncer des mesures qui ne seront pas mises en oeuvre dans l’année visée par le budget. C’est exactement ce que Carlos Leitão a fait. Il a livré à l’avance une partie du budget 2016-2017. La première tranche de l’abolition de la taxe santé — pour les contribuables qui gagnent moins de 42 235 $ — n’entrera en vigueur qu’en 2017. De même, puisqu’il s’agit de crédits d’impôt, les sommes associées au bouclier fiscal et à la bonification du crédit d’impôt pour les travailleurs âgés ne seront versées que dans l’exercice 2017-2018. « C’est le budget de 2017 », s’est écrié le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, ce qui n’est pas sans fondement.

Le scénario pour les années qui nous conduisent aux prochaines élections en 2018 est déjà tracé. D’abord un effort national qui fera grincer des dents, certes, et une austérité bien assumée qui réduira l’appétit des salariés de l’État. Puis, une forme d’apothéose en 2017-2018, marquée par une baisse d’impôt qui, dans le meilleur des mondes, sera plus importante que celle envisagée, à temps pour les élections.

1 commentaire
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 29 mars 2015 10 h 34

    Félicitations les marmottes !

    « le jour de la marmotte » (Carlos Leitão, ministre des Finances, PLQ)

    De cette citation préludant au dépôt dudit budget, doublement austère, il est intéressant d’observer qu’unanimement tout le Québec est appelé à vivre une prospérité économique déficitaire pleine de générosité et d’honneur !

    Bravo aux partis de l’opposition qui, s’empressant de tout dire, parviennent difficilement à taire l’inquiétude de la population qui, cette dernière, n’a pas voté ni pour ni contre de tel élan budgétaire de type néolibéral !

    Félicitations les marmottes ! - 29 mars 2015 -