«Il ne faut pas leur donner raison»

Naomie Tremblay-Trudeau a été atteinte au visage par le projectile d’un policier alors qu’elle participait jeudi à une manifestation. Des camarades tentent ici de lui porter secours immédiatement après l’événement.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Naomie Tremblay-Trudeau a été atteinte au visage par le projectile d’un policier alors qu’elle participait jeudi à une manifestation. Des camarades tentent ici de lui porter secours immédiatement après l’événement.

Naomie Tremblay-Trudeau a eu la peur de sa vie quand un policier a dirigé vers elle un projectile brûlant lors de la manifestation de jeudi à Québec. Mais pas question pour elle de se tenir loin des manifestations à l’avenir.

« Peut-être que je vais être plus prudente, mais je pense qu’on ne doit pas leur donner raison », a-t-elle dit en entrevue au Devoir vendredi. Quand même, elle ne se tiendra peut-être « pas proche » de la ligne de manifestants qui font face aux policiers.

Âgée de 18 ans, Naomie étudie au cégep Garneau en sciences humaines, monde et culture. En 2012, elle était trop jeune « et trop influençable » pour aller marcher avec sa pancarte, raconte-t-elle. Mais depuis quelques mois, elle donne du temps à l’association étudiante du cégep et a commencé à participer à des manifestations contre l’austérité.

Pourquoi ? « Parce que c’est les étudiants qui vont écoper, parce que la classe moyenne écope pour les riches. » Elle ajoute que sa mère a accouché d’elle très jeune et que, dans les conditions actuelles, une jeune mère n’aurait probablement pas les moyens d’étudier comme à l’époque.

Jeudi, elle dénonçait aussi devant le parlement le règlement municipal sur la paix et le bon ordre qui encadre les manifestations depuis 2012 à Québec. « Cette loi-là est plus violente qu’autre chose », dit-elle. C’est d’ailleurs en l’invoquant que, deux jours plus tôt lors d’une autre manif, la police avait embarqué Naomie et pas moins de 273 autres manifestants pour les éloigner du centre-ville.

Elle n’en revient pas encore de ce qui lui est arrivé jeudi. « Je m’attendais à ce qu’ils lancent des bombes lacrymogènes mais pas au visage. En plus, moi je n’ai touché à aucun policier, j’étais dans la quatrième ligne. » Or quand la bousculade a débuté, les lignes ne tenaient plus et Naomie s’est retrouvée à l’avant. Elle essayait de retourner à l’arrière quand elle a vu un policier pointer dans sa direction. « Ça faisait une heure qu’on était là. Je pense qu’il s’est crinqué. »

Vendredi, elle et sa mère ont dit vouloir intenter des poursuites. Or selon Naomie, le recours ne viserait pas le service dans son ensemble, mais le policier individuellement.

 

Une intervention disproportionnée

À la Ligue des droits et libertés section Québec, on s’étonne de la « rigidité », de l’« inflexibilité » et de la « violence » déployées par la Ville et son service de police. « C’est inacceptable parce que c’est complètement disproportionné par rapport au problème », plaide le coordonnateur de la Ligue, Sébastien Harvey.

M. Harvey a été particulièrement étonné par les propos tenus par le maire Régis Labeaume au lendemain de la première manifestation. « Ils connaissent notre comportement, disait le maire. Ce n’est pas nous qui faisons le choix, ce sont les dirigeants des manifestations qui font le choix de ce qui va se passer. Vous choisissez qu’il y ait de la pagaille si vous ne donnez pas votre itinéraire. »

Aux yeux de la Ligue, c’est une « déresponsabilisation complète » de la Ville vis-à-vis de son corps de police. Dans un communiqué publié plus tôt cette semaine, elle avançait que le règlement permettait surtout « d’octroyer une marge discrétionnaire au service de police qui peut s’en servir de façon sélective contre des causes jugées moins légitimes ».

Vendredi, M. Labeaume s’est moins avancé dans ses propos mais a réitéré son appui au service de police. La ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, s’est dite quant à elle « troublée » par la vidéo montrant clairement le policier pointer le projectile vers Naomie Tremblay-Trudeau.

La jeune femme a été chanceuse dans sa malchance. Elle s’en tire avec une enflure à la bouche et une brûlure au bas du visage. Mais ses yeux, ses dents et sa mâchoire ont été épargnés.

Jeudi, le policier maniait « un fusil lance-gaz », une arme intermédiaire utilisée pour projeter des gaz irritants. Au Service de police de la Ville de Québec (SPVQ), on signale que cette arme est utilisée depuis 2010 et qu’on y recoure dans plusieurs autres corps municipaux.

Le porte-parole François Moisan affirme que le policier n’a pas reçu de directive pour viser le visage de la jeune femme. Pour l’instant, on ne parle pas d’enquête interne, mais d’un « débriefing » et d’une « analyse des événements ».

Vendredi, personne au SPVQ n’était en mesure de nous dire s’il était normal qu’on ait recouru à l’arme aussi près de la cible. Selon l’expert en affaires policières Stéphane Berthomet, les directives mêmes de l’École nationale de police indiquent clairement qu’il ne faut pas cibler le haut du corps avec une arme intermédiaire.

« Ce qui est frappant, dit-il, c’est que la fille a été brûlée par la flamme qui sortait du fusil. Elle était tellement près qu’elle a été atteinte par la flamme du canon. »

Pour lui, l’intensité des affrontements de cette semaine n’a rien de rassurant. « On reprend ce qui s’est passé en 2012-2012 avec son niveau de stress au maximum », dit-il. Cela risque certes de décourager certains de gagner les rues, dit-il, mais c’est une arme « à double tranchant » puisqu’on risque aussi d’exacerber la colère des autres.

« Je suis matricule 3143 »

La vidéo montrant l’affrontement de jeudi entre manifestants et policiers a beaucoup fait réagir les internautes depuis. Un groupe a même été créé sur le réseau Facebook pour réclamer que le policier qu’on soupçonne d’avoir ciblé Naomie Tremblay-Trudeau soit relevé de ses fonctions. Quelques heures plus tard, un autre groupe a fait son apparition pour se porter à sa défense avec comme titre « Je suis Charles Scott-Simard ». « On ne reculera pas non plus », peut-on lire sur la page d’accueil.
32 commentaires
  • Pierre Hélie - Inscrit 28 mars 2015 02 h 31

    Bravo Mme Tremblay-Trudeau!

    J'entends déjà les baby boomers (dont je suis) et les réactionnaires précoces vous dire que c'est vraiment malheureux...mais que vous êtes trop jeune, que vous n'y comprenez rien et que vous l'avez un peu cherché (un peu comme ces "faux Charlie" d'il y a peu). Moi, je crois qu'au contraire vous comprenez, peut-être intuitivement (on s'en fout), que la civilisation régresse, qu'un gouvernement d'idéologues est en train de saccager les quelques progrès dûrement acquis des dernières décenies (remarquez que le PQ mouture actuelle, M. Marceau en tête, a perdu ses repaires sociaux-démocrates) et que nous glissons lentement mais sûrement vers une forme de barbarie "soft" qu'on peut nommer comme on veut, i.e. l'intégrisme économique ou économisme. Quant à M. Labeaume, ayez pitié de lui, vous valez mieux que ça. Bon courage.

  • Yves Côté - Abonné 28 mars 2015 03 h 54

    Idée

    Nous avons un gouvernement qui a pour objectif de faire exploser ce qui reste de la déconstruction avancée de notre société particulière. Et par tous les moyens possibles, puisqu'il cherche toujours à se cacher derrière l'argument falacieux qu'il a été élu pour cela. Falacieux, parce qu'il ne cesse de prendre des mesures majeures en terme social, alors que jamais elles n'ont été annoncées en élections...
    Il faut être complètement aveuglé par la crainte de perdre quelque avantage futile, ou complice de la chose, pour ne pas l'admettre.
    Alors, sans même qu'ils ne s'en rendent compte, croyant que tout le monde est de bonne foi comme eux, les étudiants sont manipulés par de très provinciaux et irresponsables élus. A tel point qu'ils ne méritent même plus, selon moi, la fondamentale confiance des électeurs qui les ont choisi.
    L'équipe Couillard et ses circonstantiels alliés, du genre de Monsieur Coderre, appliquent le principe connu par lequel, une fin de non-recevoir autoritaire encourage l'intensification et la détermination à manifester. Il n'y a plus alors qu'à y intégrer quelques agents provocateurs ayant la tâche honteuse de faire de la casse et de pousser les jeunes les plus énervés aux débordements, pour que le tour soit joué médiatiquement : aux yeux de tous, les étudiants énergiques et déterminés sont magiquement transformés en assaillants...
    Donc, puisque selon des autorités officielles sans coeur ni vergogne, "le problème" est l'absence de présentation de parcours de manifestation et "l'obligation" pseudo-conséquente de bloquer leur progression, je propose aux manifestants de ne pas parcourir les rues ensemble, mais de simplement les occuper à proximité de là où ils se trouvent.
    Comme une sorte de guerilla pacifique et festive, très visuelle, qui se déroulerait ici et là, aux carrefours stratégiques de tous les quartiers. Ainsi, non-seulement les assaillants ne pourraient plus se cacher, mais rapidement, je pense, ils seront moins seuls à protester...

    • Yves Côté - Abonné 28 mars 2015 11 h 30

      A la relecture de mon texte, je vois que j'ai "égaré" un petit bout d'une de mes phrases...
      On devrait y lire "L'équipe Couillard et ses circonstantiels alliés, du genre de Monsieur Labaume et de Monsieur Coderre..."
      Merci de votre compréhensio.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 28 mars 2015 04 h 30

    « troublée » (la Ministre) par la vidéo...

    Dimanche, à “Tout le Monde en Parle”, A-M Dussault répéta que comme journaliste, elle n’avait pas d’opinion! »

    Je me suis alors dit qu’il était douteux qu’une personne de la trempe et du parcours de Madame soit sans avis; mais AUSSI, qu’il était possible – et notamment pour quelqu’un qui a reçu la formation appropriée – de prendre le crayon, le micro ou le clavier, et de dire à titre de professionnel rigoureux et préoccupé d’impartialité, «Alors voici : y a ça, ça et ça…, mais à l’opposé, il y a aussi ceci, cela, et encore ça…, fait que… ».

    Mais là, on jase d’une démarche de réflexion, d’analyse et de « pondération auto imposée », dans la solitude d’un poste de travail, ou au sein d’une cellule de professionnels de l’information où le niveau de menace est NUL!

    Maintenant : suite au visionnement de cet incident sur You Tube, qui pour moi a SUIVI l’interview du responsable des Communications de la police de Québec à Radio Canada, où ce monsieur – un Professionnel en gestion de crise, soyons clair – s’est littéralement fait boucher par l’animateur tant ce que montre la vidéo est sans équivoque, je me suis fait cette réflexion :

    1) Pour faire ce métier (policier) il faut « au départ » être apôtre inconditionnel de LA LOI ET L’ORDRE
    2) Ce pays est tellement (à date) sans incidents, et à plus forte raison une petite ville comme Québec, que les policiers, en majorité, ne connaissent de leur métier que « Tim Horton’s », les tickets de vitesse, les chicanes de voisins, les chevreuils écrasés pis les « accrochages ». Donc, lors de gestions de manifs où des milliers de gens gueulent des invectives, ces « policiers de banlieue » sont, de un, en beau maudit contre ces « bandits », et de deux, carrément morts de peur!
    3) Pourquoi « elle » et pas un gars de six pieds, « black », avec un « suit de rappeur »????


    « On jase », mais le geste que j’ai vu, perso, m’a fait l’effet d’entendre clairement, sous le casque, « Toé, ma tite Tab.. de Carré Rouge, prends

  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 28 mars 2015 04 h 32

    Il y a encore plus Cloche que le Mutin.

    J'estime cette vidéo assez "Criante" pour juger accessoire d'argumenter longtemps pour avancer que c'est la pire Brutalité Policière vue au Qc. Merci aux caméras! Ce ne doit même pas être la 1ere du genre. Dans le vidéo image par image à 24h en 60m, on voit clairement le "Crinqué", pour rester aussi Polie et Digne que Mlle Trudeau-Tremblay, bp plus Brillante que son maire; la viser, ben comme il faut, distinctement, dans le visage, alors qu'elle n'est qu'une fille démasquée et désarmée un peu désorientée, et faire feu. La Ministre a raison, ce sont des images très "Troublantes"...

    Je suis particulièrement Ravie que vous ayez mis la vidéo ici, ainsi, je vais pouvoir mettre sous les projecteurs une Cloche encore plus Abêti que le Mutin, qui lui s'en sort sans blâme.

    À gauche de "Flingueur", il y a "Mr. Pepper-Boy", Record-Man du Q.I. le plus bas à avoir réussi les tests de la police! Après avoir TRÈS BIEN VU son pote exploser la gueule d'une jeune fille de 18 ans inoffensive, et avoir vu la foule se disperser, laissant Mlle Trudeau-Tremblay seule devant, accaparée de douleur, se demandant ce qui lui arrive; il n'a pas été vers la jeune femme lui porter Assistance, il n'y avait plus personne autour, ou sermonné vertement son collègue Insensé pour son Débordement Ostentatoire, ni même fait comme si de rien était... Non, pendant qu'elle agonise les mains dans le visage, le clown, lui, la poivre!!! C'est à revisionner! Lui aussi mérite sa Médaille de Courage! Matricule 728, c'est Passe-Partout à côté d'eux.

    Finalement, petit ajout pris sur TVA, que je trouve d'Intérêt Public, Labeaume a aussi dit: "oui, mais, ce que j'ai le goût de répondre, c'est qu'est-ce qu'ils faisaient là? À deux pouces des policiers?", haussement d'épaules et face de condescendance, "...le maire de Québec est derrière sa police". Par patriotisme, je tiens à noter que M. Labeaume n'est pas du tout natif de Québec comme nous le rappelle à chacune de ses apparitions ses cravates.

    • Yves Côté - Abonné 28 mars 2015 11 h 44

      Madame Bouchard, je suis désolé de vous dire que vous desserver votre opinion et celle de nombre d'entre nous, en parlant d'agonie pour la situation de cette pauvre manifestante...
      Si jamais le cas d'une véritable agonie se présente, ce que je souhaite clairement que jamais il n'arrive, qu'allez vous écrire pour en exprimer le drame, maintenant que vous avec usé de cette exagération ?

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 30 mars 2015 00 h 18

      M.Coté. Vous savez notre belle langue francaise permet de faire ce qu'on nomme des " figures de style" qui permettent d'ajouter du contenu sémantique en économisant les mots. Ou juste pour optimiser l'usage que l'on fait de sa langue. Il y a la métaphore, la comparaison, l'allégorie, la litote, l'euphémisme, l'énumérAtion...il y en a encore, allez voir sur le net, c'est fascinant et vous rendrez votre écriture moins grise!

      Et il y a l'hyperbole. Quand tous viennent de lire qu'elle a donné une entrevue au Devoir, je ne crois pas induire une personne en erreur qui croira que la jeune fille à trépAssé quelques minutes après l'incident! Le Bon Français Académique non seulement m'autorise, mais m'encourage à utiliser le terme " agonir" pour essayer de décrire la douleur d'une personne qui s'est fait exploser à 5 cm de la bouche une arme d'une telle puissance. " Se tordait un Max de douleur de manière archi insoutenable et viscérale" vous aurait plus rassuré ? Vous ne me connaissez pas, je suis très économe en caractères. J'ai toujours peu des 2000. Alors j'ai fait une bonne vieille hyperbole de poète.

      Excusez - moi si les excentricités des artistes vous inquiètent pour le futur.

      Parce que je ne veux même pas une seconde vous soupçonner de m'avoir lancé cette réflexion car après visionnement, vous trouviez ça au fond " pas si terrible" et qu'on exagér-e un peu...

      Si quelqu'un agonise pour vrai, baba cool, on dira encore qu'il agonise mais sans faire d'irisantes figures de style.

      Je ne crois pas que personne n'en souffre...Dormez à poings fermés!

  • Michel Lebel - Abonné 28 mars 2015 06 h 35

    Clarté et constance requises!

    Bavure d'un policier, ça me semble fort probable et regrettable. En ce qui a trait aux manifestations, la police devrait avoir une attitude ferme et constante, à savoir si le parcours n'est pas donné à l'avance et les autres conditions préalables non respectées, la manifestation est illégale et on y met immédiatement fin. Oui! Immédiatement! Le message doit être clair et constant, autrement c'est la pagaille et l'arbitraire. Ce qui est à éviter absolument. Je pensais que la police avait appris de ses erreurs passées! Il semble bien que non!


    Michel Lebel

    • François Dugal - Inscrit 28 mars 2015 11 h 46

      Vous pensiez «que la police avait appris de ses erreurs», monsieur Lebel.
      Cette présomption est une gravissime erreur de votre part; j'ose espérer que vous en tiendrez compte dans l'avenir.