Les dédales de la colline parlementaire

Photo: Renaud Philippe Le Devoir
La colline parlementaire regorge de passerelles et de tunnels où circulent fonctionnaires, journalistes, élus, munis d’une carte d’accès afin de passer d’un édifice à l’autre. Ils ignorent sans doute qu’un réseau parallèle de sous-terrains, formés de tunnels désaffectés et d’égouts fluviaux, existe. Le Devoir a eu l’idée de descendre dans les entrailles du parlement.
 

L’hôtel du Parlement sera au cours des mois le théâtre d’un imposant chantier. S’ils obtiennent le feu vert de l’Assemblée nationale, les ouvriers creuseront dans un sol nourri de plus de quatre siècles d’histoire.

Ils devront notamment détruire des tunnels datant de 1917 — aujourd’hui inaccessibles au grand public — afin d’ériger un bâtiment de trois étages dans la cour centrale de l’hôtel du Parlement. Dans ceux-ci, le plafond est soutenu par une armature de métal et les murs s’effritent, a observé Le Devoir. Ils creuseront aussi pour aménager un centre d’accueil pour les visiteurs au pied de la colline du parlement… appartenant durant la Nouvelle-France à l’ancêtre de l’actuel premier ministre Philippe Couillard.

En effet, l’hôtel du parlement est érigé en partie sur les terres de Guillaume Couillard, le gendre du premier colon de la Nouvelle-France, Louis Hébert. Ayant changé de mains à plusieurs reprises, le site sera le lieu de pendaison des condamnés à mort au lendemain de la Conquête britannique. Entre deux coups de pelle, « il n’est donc pas exclu que des traces de ces installations puissent être repérées, sinon des sépultures de suppliciés », fait remarquer l’archéologue à la Ville de Québec Daniel Simoneau.

En 1876, près de 10 ans après la naissance de la fédération canadienne, le gouvernement du Québec fait l’acquisition du « Cricket Field », propriété du gouvernement fédéral, pour y ériger le siège de son assemblée législative. « C’était le terrain de cricket des militaires. Et, quand les cirques passaient à Québec au XIXe siècle, ils s’installaient dans ce terrain », explique l’historien Gaston Deschênes.

Souterrains militaires ?

D’ailleurs, en 1978, les travailleurs affectés à des travaux de réfection devant l’allée centrale de l’hôtel du Parlement se sont butés à un mystérieux tunnel de quelques dizaines de mètres datant du XIXe siècle. Travaillant pour le Parti québécois, Léonce Naud est intrigué par la voûte éventrée à coups de pelle mécanique. « Il y avait un dôme en pierre qui sortait de la terre, je me suis dit : “ Heille, on va aller voir !  » s’exclame le géographe à la retraite dans un entretien avec Le Devoir.

M. Naud est descendu avec des amis prêts à l’aventure dans ce qui lui semble être une ancienne « liaison » souterraine menant à la citadelle. Le parlement a été construit à quelques mètres des ouvrages avancés construits devant le rempart du Régime français, au début des guerres napoléoniennes, rappelle-t-il. « Est-ce que ce sont ces ouvrages avancés-là qui ont tout simplement été murés ou bien [les militaires] se sont gardés une sorte de façon d’intervenir auprès des indigènes ? N’oublions pas que la citadelle n’est pas là pour rien. Le manège militaire, non plus. C’est un “ set-up” typique des colonies », explique-t-il avant de plonger les mains dans des boîtes de photos.

Lorsqu’on lui suggère qu’il s’agit sans doute d’un égout fluvial, le géographe pousse un long soupir d’exaspération. « Pantoute ! Heille, pourquoi terminer un égout fluvial avec le genre de pierres que vous avez là ? […] Qu’est-ce qu’il y a de l’autre côté de la pierre ? »

Léonce Naud regrette que le tunnel de hauteur d’homme ait été abîmé au fil des décennies et soit de nos jours inaccessible aux curieux. « C’est quand même de l’histoire, mais je ne sais pas quelle histoire que c’est », lâche-t-il.

Pierre Cloutier, archéologue à Parcs Canada, s’est souvent fait questionner sur l’existence d’un lien souterrain entre le parlement et la citadelle. « C’est une légende urbaine. Il y a des tuyaux d’égouts. C’est vrai qu’il y a des tunnels à la citadelle, mais ce sont de très courts tunnels qui relient des segments d’ouvrages défensifs à l’intérieur de la citadelle, mais c’est tout. Il n’y a aucun tunnel qui relie la citadelle à quelque autre endroit à Québec », affirme-t-il dans un jugement sans appel.

« Il y a beaucoup de légendes de tunnels à Québec. Mais, on n’en a jamais trouvé », poursuit son confrère à la Ville de Québec, Daniel Simoneau. M. Naud et ses comparses ont mis les pieds dans des installations du « Quebec Waterworks », est-il persuadé. « Il s’agissait de chambres de vannes. Elles prenaient des formes diverses, mais le plus souvent une cheminée d’accès donnant sur un tunnel qui menait à une chambre assez vaste où se trouvaient les valves et les regards d’égouts. Ces constructions étaient le plus souvent en brique, mais aussi, à l’occasion, en pierre », détaille M. Simoneau. « Ça demeure tout de même impressionnant. J’ai vu personnellement des chambres en pierre très élaborées avec un couloir voûté et une chambre en encorbellement au point où on avait de la difficulté à croire que c’était pour les réseaux d’égout et d’aqueduc ! Et pourtant, c’était le cas », fait valoir l’archéologue.

Hormis ce souterrain nimbé de mystère, les équipes d’ouvriers appelées éventuellement à participer à la construction des nouveaux édifices de la colline parlementaire s’aventureront dans un site recelant un potentiel archéologique considérable. « Voilà peut-être 13 ou 14 ans, ils ont commencé à planter de gros arbres tout le tour […] sauf que quand ils ont commencé à creuser, ils ont trouvé des choses », souligne l’historien Frédéric Lemieux.

Ils découvriront sans doute des « trucs militaires » comme des balles, parce qu’« il y a eu des attaques contre les fortifications à l’époque de la guerre de la Conquête et puis à l’époque des Américains », note quant à lui Gaston Deschênes.

La colline parlementaire conservera l’essentiel de ses tunnels secrets, habités par des tuyaux et des câbles de toutes les couleurs… et quelques trappes à souris. D’ailleurs, Le Devoir a parcouru la plupart d’entre eux. Il a mis les pieds dans le tunnel séparant l’hôtel du parlement, le Pamphile-LeMay et le Honoré-Mercier, avant de faire un détour devant ce qui s’apparente à une cellule avec sa lourde porte de métal. Arrêt devant une porte cadenassée. « C’est à peu près le seul recoin que je n’avais pas vu », lance le directeur de la gestion immobilière et des ressources matérielles, Guy Huot. « Je suis content d’avoir vu ça. »

L’émergence de la colline parlementaire

Dès 1877, on entreprend la construction des « Édifices des départements » — les ailes sud, nord et ouest de l’hôtel du Parlement imaginé dans les moindres détails par Eugène-Étienne Taché. À la recherche d’espace, on amorce en 1910 la construction de l’édifice Pamphile-Le May, qui abrite aujourd’hui la bibliothèque et, en 1912, la « bâtisse des pouvoirs » puisqu’elle devait abriter les systèmes de chauffage et d’électricité, en plus du restaurant Le Parlementaire. L’édifice Honoré-Mercier, siège du pouvoir exécutif, est quant à lui construit en 1922. Ces « annexes » sont reliées au bâtiment principal par des passerelles et des tunnels.

Pendant la crise des années 30, le gouvernement de Louis-Alexandre Taschereau projette la construction de trois édifices, dont l’édifice Jean-Antoine-Panet (1931-1932) et l’édifice André-Laurendeau (1935-1936).

À l’aube des années 60, la croissance de l’État québécois requiert la construction de nouveaux bâtiments, si bien qu’on parle de la construction d’une « cité parlementaire ». En 1966, on donne le coup d’envoi de la construction du gratte-ciel Marie-Guyart (G), puis de celle des édifices H et J, communément appelés « Le Calorifère » et « Le Bunker ». L’expression « colline parlementaire » s’impose. Celle de « cité parlementaire » disparaît.

« Les vieux fonctionnaires m’ont dit que dans le temps, dans les années 1970, 1980, les gens de la bibliothèque arrivaient toujours premiers à la cafétéria grâce à ce tunnel-là, pis c’était l’enjeu souvent quand ils étaient en session pis qu’il fallait manger vite, un raccourci secret » —Frédéric Lemieux, historien

C’est vrai qu’il y a des tunnels à la citadelle, mais ce sont de très courts tunnels qui relient des segments d’ouvrages défensifs à l’intérieur de la citadelle, c’est tout. Il n’y a aucun tunnel qui relie la citadelle à quelque autre endroit à Québec.