Dur, dur, de congédier un ministre

Peu après son élection, le premier ministre, Philippe Couillard, nommait les membres de son cabinet.
Photo: Jacques Boissinot La Presse Canadienne Peu après son élection, le premier ministre, Philippe Couillard, nommait les membres de son cabinet.
La formation d’un Conseil des ministres est la décision la plus difficile qu’un premier ministre doit prendre, disait René Lévesque. Viser l’efficacité du gouvernement tout en ménageant les susceptibilités de ses ouailles, en tenant compte aussi de considérations politiques, s’avère un exercice délicat. Saquer un ministre incompétent, un collègue apprécié, par ailleurs, est toutefois une tâche des plus éprouvantes pour le chef. ​
 

Quand Yves Bolduc, aux côtés de Philippe Couillard, a confirmé sa démission devant les caméras jeudi matin, l’émotion était palpable. Celle du ministre démissionnaire, bien sûr, ce monument de bonne volonté. Mais celle aussi du cérébral premier ministre. La scène illustrait ce que la politique a de plus ingrat, de plus cruel, mais aussi de plus humain. 

Philippe Couillard avait une relation particulière avec Yves Bolduc. C’est lui qui a recommandé à Jean Charest de recruter ce médecin du Lac-Saint-Jean pour le remplacer en 2008 quand il a quitté ses fonctions de ministre de la Santé et des Services sociaux. Durant les jours qui ont précédé l’annonce de la démission d’Yves Bolduc, alors que le ministre discrédité était au supplice, Philippe Couillard s’est évertué à vanter ses qualités — son dévouement, sa sincérité, son intensité — tout en taisant celles qu’il n’avait pas pour occuper ses fonctions. Il y avait dans cet épanchement quelque chose de l’éloge funèbre. 

Plus que l’échec d’un ministre, il y a l’erreur de jugement d’un premier ministre. Et blessure d’orgueil. Philippe Couillard se targue de prendre des décisions «éclairées», un qualificatif  qu’il emploie souvent. Or, en retirant sa confiance à Yves Bolduc, il reconnaît avoir erré en le désignant ministre de l’Éducation. 

Un pari

Il faut dire qu’à la décharge du premier ministre qu’il avait réservé à Yves Bolduc le poste de ministre délégué à la Santé, sous l’autorité de Gaétan Barrette. Mais le ministre démissionnaire avait convaincu Philippe Couillard de ne pas le soumettre à une telle humiliation. Le premier ministre a fait un pari. Sur le mauvais cheval.

Les ministres ne sont d’ailleurs pas toujours démis en raison de leur incompétence. Les ministres péquistes Guy Chevrette et Jacques Brassard ont perdu leur portefeuille en 2002 parce qu’ils ne figuraient pas dans les plans de Bernard Landry qui voulait rajeunir son Conseil des ministres. La même année, un autre ministre péquiste, Gilles Baril, avait démissionné pour une faute grave : il entretenait des relations d’amitié avec le lobbyiste André Desroches, d’Oxygène 9. En 2010, le ministre de la Famille, Tony Tomassi, accusé de fraude, perdait sa limousine et était expulsé du caucus libéral. 

Têtes fortes

D’autres ministres perdent leur charge parce qu’ils sont des empêcheurs de tourner en rond et défient leur chef. Ainsi, en 2005, à l’occasion d’un remaniement majeur, Jean Charest, qui n’a jamais toléré trop longtemps les têtes fortes, avait offert le ministère de la Justice à son impertinent ministre des Finances, Yves Séguin. Un an plus tard, il proposait à son ministre de l’Environnement, Thomas Mulcair, un homme droit dont on connaît le tempérament, de prendre les rênes de l’obscur ministère des Services gouvernementaux. Les deux hommes ont claqué la porte sur-le-champ. 

Une autre tête forte, Philippe Couillard, avait, lui aussi, défié son chef et fait mal paraître Jean Charest dans la saga du nouveau Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM). Machiavélique, le chef s’était vengé en refusant de lui donner le nouveau ministère qu’il souhaitait, le laissant mariner à la Santé. Lui aussi est parti. 

Mauvaises nominations

Des incompétents ou, pour se montrer plus charitable, des « pas à leur place », il y en a eu. Comme ministre de l’Éducation, l’ancien recteur Pierre Reid avait réussi à se mettre tout le monde à dos, à commencer par les étudiants. Jean Charest lui avait retiré ses responsabilités pour en faire un ministre des Services gouvernementaux. Après une enquête sur un malheureux trajet en hélicoptère, aux frais des contribuables, entre le parlement et l’aéroport de Québec, Pierre Reid redevenait simple député. L’actuel président de l’Assemblée nationale, Jacques Chagnon, qui a le don de réfléchir tout haut, avait perdu son poste de ministre de la Sécurité publique après avoir soulevé la controverse lors de la crise de Kanesatake. 

À ce chapitre, Sam Hamad est un phénomène. Après l’épisode de la centrale au gaz du Suroît, un projet avorté qu’en bon soldat il avait défendu aveuglément, il perdait en 2005 le portefeuille des Ressources naturelles pour se retrouver sur une banquette de député. Il confiait récemment au Devoir qu’à l’époque, en raison de son inexpérience, il faisait tout ce qu’on lui disait de faire, sans trop réfléchir. On ne l’y reprendrait plus, disait-il. 

Ajustement

Deux ans plus tard, Sam Hamad était réhabilité, comme ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, à quoi s’est ajouté le Travail. Le ministre trébuchait par la suite : nommé à la tête du ministère des Transports en août 2010, il s’est cassé les dents sur un paralume tombé au beau milieu de l’autoroute Ville-Marie. Jean Charest ne lui en a pas voulu : il l’a déplacé au Développement économique, ce qui n’était pas pour Sam Hamad, le ministre qui a plusieurs vies, une rétrogradation. 

Lors de l’assermentation des ministres vendredi, Philippe Couillard a indiqué que cet «ajustement» à son Conseil des ministres témoignait de la «continuité» de son gouvernement. Encore une fois, le premier ministre insiste sur l’emploi des mots justes, enfin, les mots qu’ils trouvent justes. Même si cette préciosité langagière fait parfois penser à la novlangue de George Orwell.

Ce qui nous ramène au message gouvernemental que Philippe Couillard veut désormais cohérent, monolithique. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les événements des derniers jours n’ont guère contribué à lui conférer toute la clarté souhaitée. La politique n’est-elle pas faite d’aléas qui font souvent dérailler la plus ferme des intentions?


 
9 commentaires
  • Simon Pelletier - Abonné 28 février 2015 06 h 47

    Pauvre patron

    Pauvre boss, c'est une tâche difficile que de congédier un employé. Mais lorsque la personne ne remplit pas convenablement sa fonction, il ne reste qu' à la réaffecter ou à la crisser dewors. Le délai à exécuter cette décision ne peut qu'avoir des conséquences néfastes sur l'organisation. Il me semble qu'une majorité de dirigeants, que ce soit dans le privé ou le secteur public, syndiqué ou pas, a beaucoup de misère et manque du courage nécessaire pour appliquer cette fonction de direction, part importante de leur responsabilité en gestion des ressources humaines. Les dirigeants ne s'acquittant pas convenablement de cette fonction devraient donc être réaffectés dans l'entreprise ou, malheureusement même si ce sont de très bonnes personnes, être remerciés de leur service.

  • Normand Carrier - Inscrit 28 février 2015 07 h 10

    La confrèrie ......

    Un conseil de ministres devient rapidement une confrèrie qui se soutient lord de la période de questions a l'assemblée nationale ... Cela m'a toujours intrigué de constater les applaudissements nourris des collègues après que l'opposition ait mis en relief les erreurs du ministre ...... Cette facade apparait comme tellement partisant que l'on ne peut y ajouter aucune valeur surtout lorsque l'on connait les tiraillements a l'intérieur d'un conseil de ministre ...

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 28 février 2015 07 h 37

    Quelques questions

    Philippe Couillard connaissait l'existence de l’indemnité de départ auquel l'ex-ministre avait droit puisque le parti libéral a refusé de permettre au Parti québécois de l'abolir.

    Cette question a-t-elle été évoquée lors de l'entretien final entre M. Bolduc et M. Couillard ? L'argument de la prime a-t-il été utilisé pour convaincre l'ex-ministre de démissionner plutôt que d'être limogé ?

    Si M. Couillard avait refusé la démission de M. Couillard afin de le démettre, l'État québécois n'aurait-il pas économisé une somme importante, surtout en période de rigueur budgétaire ?

  • Josée Duplessis - Abonnée 28 février 2015 08 h 11

    C'est une erreur monumentale et grotesque que ce gouvernement de têtes fortes et obstinées qui gouvernent pour leur orgueil et leur couche sociale pas pour la population. C'est flagrant. Où est passée notre sociale-démocratie?

    • Robert Beauchamp - Abonné 28 février 2015 09 h 40

      Ils veulent notre bien...jusqu'à ce qu'ils finissent par l'avoir.

    • Jocelyn Cloutier - Inscrit 28 février 2015 10 h 53

      Notre sociale-démocratie ? D'une part une philosophie politique qui s'appelle corruption et de l'autre, une philosophie étrangement apparentée au national-socialisme.

  • Jocelyn Cloutier - Inscrit 28 février 2015 08 h 52

    Gérer ou copiner ?

    Si c'est DUR, DUR de congédier, comment pourrait-on qualifier une gestion gouvernementale vouée aux intérêts communs de la population avant toute autre chose ? IMPOSSIBLE ?