Replacer l’éducation au coeur des priorités de l’État

Partisan de la première heure de l’accès universel à tous les ordres d’enseignement, Paul Gérin-Lajoie y voit la grande victoire des 60 dernières années.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Partisan de la première heure de l’accès universel à tous les ordres d’enseignement, Paul Gérin-Lajoie y voit la grande victoire des 60 dernières années.

Alors que les sorties controversées du ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, font les manchettes et que l’austérité plane sur les débats en éducation, Paul Gérin-Lajoie se désole des enjeux secondaires qui viennent parasiter ce qui devrait être la mission centrale de l’État. À 95 ans bien sonnés, le vieux lion ne démord pas de ses idéaux premiers, aujourd’hui malmenés par les discours sur l’assainissement des finances publiques.

Fin diplomate, Paul Gérin-Lajoie ne dira pas un mot sur « ses successeurs », pas plus sur les fouilles à nu « respectueuses » qui ont fait le tour de la planète médiatique que sur ces élèves « qui ne vont pas mourir » d’avoir moins de livres à se mettre sous la dent.

Le geste lent, mais l’esprit toujours aussi aiguisé, il se contentera subtilement de dire qu’à la différence de ceux qui lui ont succédé, il « s’étai[t] préparé avant de devenir ministre… ».

Le premier titulaire de l’Éducation se désole surtout de voir sans cesse les impératifs budgétaires brandis pour rogner çà et là dans l’enseignement, une mission encore fragile, alors que l’accès généralisé aux études ne date guère de plus de deux générations. « L’éducation n’occupe pas la place qu’elle devrait dans les débats de la société. Quand j’étais ministre, c’était le plus gros budget de la province. Que la santé l’ait supplanté à ce point, pense-t-il, c’est une indication du sort réservé à l’éducation. »

Il rappelle à ce titre comment, il y a 60 ans, il a dû convaincre toute la classe politique du bien-fondé d’un tel ministère, dans un Québec encore englué par des années de duplessisme. « On oublie que, quelques années plus tôt, Antoine Rivard, un des hommes forts du régime Duplessis, affirmait sans gêne “L’instruction ? Pas trop ! Nos ancêtres nous ont légué un héritage de pauvreté et d’ignorance, et ce serait une trahison que d’instruire les nôtres”. »

D’ailleurs, une fois « l’équipe du tonnerre » de Jean Lesage formée, Paul Gérin-Lajoie devra porter à bout de bras son projet de ministère de l’Éducation, bien avant d’en être le titulaire en 1964. À l’encontre du clergé, qui veut garder la mainmise sur l’instruction publique, il fera adopter son bill 60, y fera adhérer ses collègues et toute la population avant que le ministère de l’Éducation, en bonne et due forme, ne voie finalement le jour.

« On vient de loin. Mon ancêtre racontait dans ses livres qu’en 1840, des candidats aux élections scolaires se faisaient élire en promettant de ne plus construire d’écoles », affirme ce bonze de l’éducation publique. Pire encore, des commissions scolaires mettaient elles-mêmes le feu aux écoles sous la pression de citoyens réfractaires aux taxes, dans ce qui a été appelé à juste titre la « guerre des éteignoirs ». « Tout cela explique pourquoi une grande partie de la société n’est pas préparée mentalement à développer l’éducation et payer plus d’impôts pour ce faire. »

 

La victoire de l’accessibilité

Partisan de la première heure de l’accès universel à tous les ordres d’enseignement, Paul Gérin-Lajoie y voit la grande victoire des soixante dernières années. Sans porter de jugement sur le fameux printemps érable, il croit que ce soulèvement populaire était nourri par plus d’un problème, dépassant celui des seuls droits de scolarité. « Aujourd’hui, aucun jeune québécois ne peut prétendre qu’il est privé d’accès à l’enseignement supérieur pour des raisons financières », assure-t-il.

Accessibilité ne veut pas nécessairement dire gratuité, nuance ce « révolutionnaire tranquille », qui voit encore la France comme un modèle à suivre.

« On doit s’inspirer de la France, qui a choisi la gratuité. Il y a la gratuité, mais aussi, en parallèle, des écoles spécialisées où les frais sont significatifs. Il ne faut pas considérer la gratuité comme la solution finale, car il y a un risque de nivellement par le bas. Il faut contrer cela par des bourses d’excellence pour accéder à certaines études supérieures », affirme cet ancien boursier Rhodes, diplômé de l’Université d’Oxford.

Avec 865 000 élèves aux niveaux préscolaires, primaires et secondaires, et quelque 250 000 étudiants universitaires, le système québécois a gagné le pari de l’accessibilité. Mais celui de la réussite et de la qualité de l’éducation, eux, restent à réaliser, note le fondateur de la fameuse Dictée P.G.L. « C’est un diagnostic complexe à tracer, mais je crois que ça ne dépend pas de l’école seulement, mais de la sensibilisation de la population à l’éducation. Comme je le disais, nous n’avons que deux générations derrière nous comme modèle… »

De réforme en réforme

Le va-et-vient des réformes a aussi distrait les gouvernements de son obligation de diplomation des élèves, déplore Paul Gérin-Lajoie. À chaque ministre, sa réforme… « Parents et enseignants sont chamboulés, et les élèves écopent. Je ne pense pas que tout ça ait donné les résultats souhaités », déplore l’ex-ministre.

Devant les nouvelles réalités de la diversité culturelle et religieuse qui bousculent le milieu scolaire, l’ex-dirigeant de l’ACDI (1970-1977), déconseille les solutions radicales. « On exagère l’ampleur des manifestations culturelles particulières. On monte en épingle des exceptions, à tort. Je trouve que cela prend le pas sur d’autres enjeux beaucoup plus importants. »

Tiède à l’égard d’une charte interdisant tout symbole religieux pour les enseignants, Paul Gérin-Lajoie, laïc de la première heure, n’en reste pas moins en faveur de la neutralité, « tout en permettant une certaine liberté vestimentaire ».« L’on voit que c’est une question très délicate et qu’il ne faut pas recourir à des moyens polarisants [la charte] pour résoudre les problèmes. »

Au moment même de notre entrevue, vendredi dernier, des professeurs investissaient la tribune du ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, pour protester contre les compressions prévues dans l’aide aux devoirs et dans les fonds de recherche.

Encore une fois, le fin stratège refusera d’en dire davantage sur le titulaire de l’Éducation le plus honni des dernières décennies, mais ira d’un diagnostic dévastateur sur l’aplomb exigé pour assurer cette fonction.

« Je vous l’ai dit, je ne me prononce pas sur mes successeurs. Mais un ministre compétent, c’est un ministre qui a des idées, qui stimule la réflexion autour de lui. En éducation, la Révolution tranquille a été l’oeuvre de toute une équipe dont j’étais le chef d’orchestre. On peut être chef, mais on ne pourra jamais donner un concert seul. »

Paul Gérin-Lajoie en cinq dates

1960 L’ex-candidat à la direction du Parti libéral du Québec est élu député dans Vaudreuil-Soulanges.

1960-1964 Paul Gérin-Lajoie est nommé ministre de la Jeunesse dans le gouvernement libéral de Jean Lesage. Il présentera son projet de loi 60, créant le ministère de l’Éducation, le Conseil supérieur de l’Éducation et 55 commissions scolaires.

1964-1966 Paul Gérin-Lajoie devient le premier ministre de l’Éducation du Québec.

1970 Paul Gérin-Lajoie est nommé à la tête de l’Agence canadienne de développement international (ACDI).

1977 Création de la fondation Paul-Gérin-Lajoie, organisme philanthropique de coopération internationale qui contribue à des projets éducatifs dans des pays en développement.
21 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 23 février 2015 06 h 15

    Merci!

    La sagesse remplace parfois l'expérience.
    Jean-François Laferté
    Enseignant au primaire depuis 31 ans
    Terrebonne

    • Francois Cossette - Inscrit 23 février 2015 12 h 57

      Malheureusement cette sagesse fait largement défaut aux differentes classes politiques en place au canada. Alors que la politique devrait-etre le lieu des grandes choses il n'est que celui de basses mesquineries et magouilles économiques.

    • Francois Cossette - Inscrit 23 février 2015 14 h 35

      Diable qu'on s'ennuie des politiciens integres et intelligents quand on regarde la gang de bouffon qui nous gouvernent maintenant.

  • Claude Paradis - Abonné 23 février 2015 06 h 41

    Un grand homme

    Les libéraux de Philippe Couillard auraient beaucoup de leçons à prendre de grand homme. Paul Gérin-Lajoie a donné au Québec ce qu'il y avait de meilleur à lui donner: l'accès à l'éducation. C'est ce que semblent ignorer aujourd'hui les tenants de l'austérité.

    • Francois Cossette - Inscrit 23 février 2015 12 h 59

      Les idiots sont plus faciles a manipuler que les gens instruits et ce sont les idiots qui elisent les gouvernements parce qu'ils sont les plus nombreux.

  • François Dugal - Inscrit 23 février 2015 07 h 55

    La Mission

    Contrairement à ce que pense monsieur Gérin-Lajoie, l'école est au cœur des préoccupations du gouvernement libéral. La mission du MELS est de produire des futurs citoyens qui seront des consommateurs serviles plutôt que des citoyens responsables.
    Pour ce faire, le ministre crache sur les enseignants, réduit les budgets et s'arrange pour que le sort des nouveaux enseignants soit le plus précaire possible, question de décourager les meilleurs éléments.
    Il approuve ensuite des méthodes pédagogiques farfelues, question de bannir la rigueur de l'enseignement. En bon médecin, il médicalise les cohortes en les gavant de Ritalin, préparant ainsi les zombies du futur. Il abaisse enfin les standards de diplômation pour que la hiérarchie du ministère puisse se péter les bretelles lors de conférences internationales.
    Le citoyen de demain sera un analphabète fonctionnel: mission accomplie.

    • Roxane Bertrand - Abonnée 23 février 2015 12 h 22

      Entièrement d'accord. On voit d'ailleurs le taux de ritalin prescrit chez les adultes augmenter en flèche. Ben oui, ça marche aussi chez les adultes!

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 février 2015 08 h 22

    Les héros et les zéro

    Je ne crois pas que ce soit par « stratégie » ou par « diplomatie » que monsieur Gérin-Lajoie s'est soigneusement abstenu de faire LA déclaration incendiaire que tous auraient espérée de sa part... en s'empressant de gommer le reste de son propos, quelque nuances aurait-il voulu faire sur d'autres questions que la personne du ministre.

    Je ne suis pas si sûr que l'éducation ne soit plus aux yeux des gouvernants la mission centrale de l'État. La baisse des ressources qui lui sont consacrées s'explique par l'évolution des besoins à pourvoir. Il y a moins d'enfants dans les écoles et la population est vieillissante. Il serait intéressant de comparer le montant d'argent consacré à l'éducation de chaque élève dans les années soixante-dix avec ce qu'on y met maintenant. Notamment, la baisse régulière des frais de scolarité à l'université suggère que l'effort collectif y est plus grand qu'alors.

    J'oubliais : monsieur Bolduc est un zéro. Je le jure...

  • Gilles Théberge - Abonné 23 février 2015 08 h 58

    Un portrait émouvant

    J'ai aimé ce documentaire sur celui qui fut notre premier ministre de l'Éducation. Il avait compris l'urgence, il a réussi à convaincre («con vincere» vaincre avec, gagnant gagnant).

    Il s'étonne de la dégradation au fil du temps de l'oeuvre qu'il a édifiée et dont nous aurions encore tellement besoin, un système d'Éducation qui éradique l'analphabétisme, à l'heure où encore aujourd'hui, près de 49% des nôtres dit-on sont incapables de lire un texte et de le comprendre.

    Comment se fait-il que la situation se soit ainsi défaite? Ne parlons pas de l'actuel ministre, ce navrant naufrage qui parle non seulement de l'homme mais aussi de celui qui l'a placé dans cette position stratégique. Inconséquence politique grave!

    Comment se fait-il que nous en soyons rendus là? Je ne peux m'empêcher de penser à un fragment que rapporte Bernard Émond dans son magnifique «il y a trop d'images», quand il rappelle en page 53, «Chris Giannou (médecin canadien qui a servi dans les camps Palestiniens au Liban) à qui l'on demandait comment il se faisait qu'il avait conservé les idéaux de sa jeunesse, répondait que c'était plutôt à ceux qui les avait reniés qu'il faudrait poser la question».

    À 95 ans bien sonnés, après de constantes initiatives puisqu'il avait vraiment compris l'inmportance fondamentale de l'Éducation, on voit qu'il n'a pas perdu en route, sa conscience et ses idéaux. Et en cela il est admirable.

    La question est cruciale et elle se pose légitimement. À quoi pensent donc ces dirigeants qui aujourd'hui gèrent notre système d'Éducation avec seulement en main un livre comptable?

    Longue vie à monsieur Gérin Lajoie. Encore aujourd'hui, il écrit de belles pages de notre histoire.