Faire monter la sève de la contestation

Une large coalition syndicale prépare l’offensive anti-austérité. Ci-dessus, la Fédération autonome de l’enseignement, qui manifestait lundi.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une large coalition syndicale prépare l’offensive anti-austérité. Ci-dessus, la Fédération autonome de l’enseignement, qui manifestait lundi.
Avec les coupes et la montée du collectif « Refusons l’austérité », la gauche québécoise rêve d’un nouveau printemps pour faire reculer le gouvernement. Mais est-ce vraiment possible ?

 

À quelques pas de l’Assemblée nationale, un millier de militants étaient réunis jeudi au Centre des congrès de Québec pour planifier la mobilisation contre l’austérité. Des syndiqués de la fonction publique, des employés municipaux, des étudiants, des professeurs, des travailleurs de la santé, des groupes de femmes, des assistés sociaux. Pas moins de 40 groupes étaient représentés.

« Nous, ce qu’on observe, c’est une déshumanisation des services publics », lance une employée des services sociaux. « J’ai reçu mon avis de mise à pied récemment. Je suis avec 17 de mes collègues », lançait quant à elle une ex-employée d’une Corporation de développement économique communautaire (CDEC). « Il faut faire 200 kilomètres jusqu’à Sept-Îles pour avoir une consultation en psychologie », déplorait de son côté une résidante de Havre-Saint-Pierre.

Certains rêvent d’un nouveau printemps militant dans les rues. À Québec, on a même vu une vingtaine de jeunes du secondaire manifester cette semaine devant l’école secondaire Joseph-François Perreault. « On se rassemble depuis novembre. C’est notre première action et on est très fiers, disait l’organisatrice de la petite manifestation, Raffaela Abbate. J’ai commencé à lutter contre la droite en 2012, j’étais en 2e secondaire. »

La « majorité silencieuse »

Reste à savoir s’ils parviendront à élargir le mouvement au-delà des réseaux militants… Le gouvernement martèle que la « majorité silencieuse » l’appuie, que la dénonciation vient seulement des groupes d’intérêts. Pour l’heure, les sondages ne sont pas non plus très alarmants pour lui.

Interrogé là-dessus, le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Daniel Boyer, a concédé qu’il restait beaucoup de mobilisation à faire, et ce, même parmi ses membres. Il est optimiste malgré tout. « Écoutez, dans ma famille, il y a une jeune infirmière et une jeune enseignante qui sont loin d’être des militantes syndicales. Mais là, elles constatent que dans leur milieu de travail, on coupe des postes, des services à la population… »

Certains signes les encouragent. Plusieurs rappellent notamment que 125 000, voire 150 000 personnes ont manifesté contre la hausse des frais de garde en novembre (les médias présents avaient plutôt parlé à l’époque de plusieurs dizaines de milliers de personnes).

Mais la grande victoire des derniers mois est d’avoir réussi à imposer un thème, note Daniel Boyer. « On a fait de grands pas depuis septembre. Au début de l’automne, il n’y a personne qui savait c’était quoi l’austérité. »

Autre variable et non la moindre : les régions. Les coupes se ressentent de façon aiguë en milieu rural, et surtout en région éloignée. Pas moins de 5000 personnes ont manifesté contre l’austérité en Abitibi-Témiscamingue il y a trois semaines. La semaine suivante, le premier ministre Philippe Couillard en personne s’y est rendu pour faire des annonces et expliquer à nouveau la stratégie gouvernementale.

Or le mécontentement subsiste, selon Gilles Chapadeau, ancien député péquiste et leader local du collectif Refusons l’austérité. « À Rouyn-Noranda, même la Chambre de commerce est partie du mouvement anti-austérité », dit-il.

Joint au téléphone, le président de la Chambre, Jean-Claude Loranger, se dit « fortement préoccupé ». L’abolition de la Conférence régionale des élus (CRE) a été perçue comme un non-sens.

Autre atout dans le jeu de la gauche : les jeunes. Le printemps 2012 a clairement donné des airs de jeunesse aux mouvements sociaux. « Dans les organisations syndicales, il y a beaucoup d’anciens du mouvement de 2012, notamment plein de gens de l’exécutif de la CLASSE », concède Renaud Poirier St-Pierre, 25 ans, un ancien de la CLASSE passé aujourd’hui à la CSN.

Or à son avis, 2012 et 2015 sont des luttes bien différentes. « Il ne faut pas tomber dans le piège de trop les comparer. » En 2012, certains militants se référaient trop, selon lui, aux manifestations de 2005 sur les coupes dans les prêts et bourses.

Un autre ancien de la CLASSE, Maxime Larue, fait de la mobilisation en Abitibi pour la CSN. Le mouvement anti-austérité cherche notamment à rallier les syndiqués du secteur privé. Quel est le rapport entre leurs réalités et les coupes gouvernementales ? « Ce sont des gens qui sont prestataires du système de santé, qui ont des enfants qui vont à l’école. Ce n’est pas relié à leurs conditions de travail, mais à leur vie en général. »

Qui trop embrasse…

Dans son discours de clôture jeudi, le président de la CSN, Jacques Létourneau, disait ne jamais avoir vu coalition aussi large. « Ça fait 25 ans que je fais du syndicalisme et je ne me rappelle pas qu’on ait déjà réuni autant de milieux de différents horizons. »

Or, qui trop embrasse mal étreint… À force d’élargir le mouvement anti-austérité, ne risquent-ils pas de l’affaiblir ? Des désaccords sont apparus lors du rassemblement jeudi. La présentation à saveur nationaliste d’un chercheur de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) n’a pas plu à tous. Dans un long exposé sur la dénationalisation du Québec, il avait déploré que la présentation du budget soit désormais bilingue. « Nous sommes tous des Québécois, l’austérité nous touche tous », a réagi au micro un jeune représentant anglophone de l’Université McGill. Les participants ne s’entendaient pas non plus sur l’idée d’une grève générale le 1er mai.

Dans cette aventure, le temps est sans contredit une arme à double tranchant. À chaque nouvelle coupe, le mouvement anti-austérité gagne des adeptes. Et avec les mois qui passent, ils seront de plus en plus nombreux à en mesurer les impacts négatifs. Ou à trouver que ce n’est pas si mal.

La grande différence avec 2012 est en outre dans le contexte. Renaud Poirier St-Pierre parle d’un « marathon ». Parce que la mobilisation ne s’arrêtera pas au printemps. « On est au début d’un gouvernement. En 2012, on était à la fin », dit-il.

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