La défaite crève-coeur

Pauline Marois a encaissé durement sa défaite — et celle de son parti — au soir du 7 avril 2014. Sur scène, elle était notamment entourée de Jean-François Lisée (qui brigue sa succession) et de son mari, Claude Blanchet.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pauline Marois a encaissé durement sa défaite — et celle de son parti — au soir du 7 avril 2014. Sur scène, elle était notamment entourée de Jean-François Lisée (qui brigue sa succession) et de son mari, Claude Blanchet.
Une image vaut 1000 mots, dit-on, mais, parfois, 1000 mots peuvent être nécessaires pour aller au-delà d’une photo. Avec ses chutes, ses angoisses, ses dérives, 2014 aura été une année riche en événements. Retour en arrière, tout en images et en mots.


Combien de coups a-t-elle encaissés, Pauline Marois, première femme première ministre du Québec, chassée du pouvoir 18 mois après s’y être invitée ? Un portrait publié dans L’actualité quelques jours avant le vote du 7 avril 2014 ose la métaphore féline en surfant sur les « neuf vies de Pauline Marois ». Bien avant cette défaite crève-coeur du printemps dernier, la dame avait déjà affronté son lot de tempêtes.

C’est bien connu : la politique malmène ceux qui s’y frottent. Certains — ou… certaines ? — plus que d’autres ? Il est permis de se le demander. Depuis son élection comme députée de La Peltrie en 1981 dans l’équipe du chef et premier ministre René Lévesque, Pauline Marois noircit sa feuille de route de politicienne d’une série d’avancées dont l’histoire lui saura gré, mais elle essuie plus d’un revers. En 1985, elle perd une première tentative dans une course à la chefferie du Parti québécois, en terminant loin derrière Pierre Marc Johnson, pour occuper le siège de M. Lévesque.

Une autre fois, en 2005, elle arrive deuxième derrière André Boisclair comme prétendante à la direction du PQ. Bonne joueuse, elle s’incline, mais prend ensuite une pause de la vie politique « car le coeur n’y est plus ». Lasse de jouer dans ses fleurs, impatiente de servir à nouveau le Québec, elle revient, et est couronnée chef du PQ en juin 2007, pour subir un an plus tard une défaite aux élections. En 2011, la division au sein de son parti et le départ fracassant de quelques députés illustres donnent à croire à une tentative de « putsch ». Des proches disent l’avoir vue après cet épisode plongée dans une grande tristesse.

Élue à la tête du Québec en septembre 2012, par des Québécois encore frais cicatrisés des blessures du printemps érable, Mme Marois connaît ensuite un an et demi d’un règne « avance-recule » que les critiques ont tôt fait de lui reprocher. De cette manière de faire, elle dira qu’elle a préféré « corriger le tir plutôt que de [s’]obstiner ».

Gros chagrin

Et dans l’enceinte de l’Assemblée nationale, le 7 avril dernier, c’est une femme brisée qui s’avance au micro, incapable de faire la lecture des feuillets qu’elle a sous les yeux sans ces sanglots qui secouent la voix. « Il y aura bientôt sept ans que je suis sortie de mon jardin, après une courte retraite, parce que j’avais encore envie de servir le Québec. Depuis, il s’en est passé des choses, et ça n’a pas toujours été de tout repos. Mais je ne regrette rien, et j’ai le sentiment du devoir accompli. »

Toutefois, sous les yeux du Québec qui regarde et écoute, cette femme qui évoque le devoir accompli transpire surtout le chagrin d’amour. « C’était une grande peine », a raconté Mme Marois à l’animateur Josélito Michaud dans le documentaire Une femme, un destin, diffusé des mois après la défaite. Cette entrevue, prévue plus tôt, a été reportée à la demande de la femme politique, car elle voulait l’accorder une fois seulement retrouvé « ce plaisir de vivre ».

Peinée, touchée en plein coeur, Pauline Marois fut hantée par une question, maintes fois retournée après la défaite avec son équipe : « Comment cela a-t-il pu arriver ? » Après une gouverne libérale marquée notamment par la demande longtemps repoussée d’une commission d’enquête sur la corruption et la collusion, la chef du Parti québécois est éberluée : oui, les électeurs ont choisi de réélire les libéraux.

La débâcle printanière les emporte, elle et son parti. « Et avec le pire score que ma formation politique a jamais récolté dans l’histoire, il faut le dire », affirma plus tard Mme Marois, qui a dû apprendre à composer avec la culpabilité et le poids de « sa » responsabilité dans la défaite. Les électeurs n’ont pas compris la valse-hésitation qui fut sa marque de commerce : délaissant l’électorat de gauche pour tenter l’approche du centre droit, le PQ a brandi sa Charte de la laïcité, a autorisé l’exploitation pétrolière sur Anticosti, a consenti à des hausses de tarif, a renoncé à hausser les redevances des minières. La dame de béton gagne des points en réagissant avec promptitude à la tragédie de Lac-Mégantic, mais ça n’est pas assez.

Première femme

Et son identité de femme, dans cette peau de premier ministre, pour combien a-t-elle compté dans ses exploits et ses échecs ? Quelque temps avant d’entrer sur la scène d’un Métropolis chargé à bloc par des militants exaltés, le soir de son accession à la tête d’un gouvernement minoritaire, la politicienne affirme fièrement qu’elle est « la première femme première ministre. On écrit ce soir une page d’histoire ». Elle y est arrivée.

Au micro brandi par les reporters en 1985, après sa défaite face à Pierre Marc Johnson, elle avait dit : « Ils me trouvent bien bonne, bien fine, [ils veulent] que je sois leur collègue, mais pas leur patronne. » Des décennies plus tard, un vieux fond de réticence demeure : « On se dit : « Est-ce qu’elle va être capable ? »

À commencer par la première intéressée, qui a enfilé ministère par-dessus ministère — elle en a dirigé neuf, dont Santé, Éducation et Finances, et a signé non seulement la politique familiale des garderies à 5 $ mais aussi la déconfessionnalisation du réseau scolaire — mais a toujours abordé ses nouvelles responsabilités avec un doute « sain » au fond des entrailles.

Au Métropolis toujours, alors qu’en coulisse un homme se meurt et qu’un autre souffre de graves blessures, elle argumente avec ses gardes du corps mécontents pour revenir sur la scène calmer le jeu et éviter le mouvement de panique qui aurait pu causer pire catastrophe encore que celle que l’on sait — Richard Henry Bain s’est faufilé par l’arrière de la salle de spectacle et a tué Denis Blanchette et blessé Dave Courage, avant que son arme ne s’enraye. « C’est un exemple d’une femme chef d’État. Voilà », dit-elle au micro avec sang-froid, invitant les gens à quitter les lieux tout doucement.

18 mois plus tard, sur une autre scène, entourée de trois prétendants à sa démission, Pauline Marois fait sobrement son dernier au revoir. La femme baisse les yeux. Les tempêtes sont derrière. Mais celle-ci l’a fait tanguer plus que toutes les autres.

41 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 décembre 2014 02 h 28

    les conditions dans lesquelles se retrouvent la nouvelles premier ministre

    Oui je pense que c'est une femme qui aurait pu etre un premier ministre extraordinairemais presidente d'un parti de gens frustrés depuis tellement d'année, ce n'est pas évident, ne dit on pas que le PQ est un parti vorace. En plus il y a la machine liberale qui vient de perdre toute crédibilité, la plupart des institutions sous la gouverne d'un transfuge est a son plus bas, toutes les principales institutions sont compromises, il est évident qu'un coup de barre doit etre donné, des aparachicks s'y emploient , l'on recherche des gens capables de faire la job. Je pense que je n'ai pas a continuer , vous connaissez la suite , c'est toute la credibilité économique du Québec qui est compromise, voila les conditions dans lesquelles se retrouve la nouvelle premier ministre

  • Cyr Guillaume - Inscrit 27 décembre 2014 02 h 57

    Une grande dâme

    Une grande dâme, qu'on à voulut faire taire (littéralement, et avec de la violence ne se le cachons pas). Au moins, elle à fait preuve de patriotisme, de dévotion, et à eu le courage d'aborder certains thèmes (dont le thème de laicité). L'ambiguité de la question référendaire n'a surement pas du aidé en période électorale.

    Tout ce que j'ai à dire : merci Mme Marois, et ....peut-être à la prochaine fois?

    G.Cyr

  • Yves Côté - Abonné 27 décembre 2014 04 h 46

    Faut arrêter

    "Les électeurs n’ont pas compris la valse-hésitation qui fut sa marque de commerce", écrit ici Madame Chouinard.
    Faudrait arrêter un jour définitivement de prendre les Québécois pour des tartes.
    Les Québécois, ils ont justement très bien compris qu'un comportement politique du genre "avance d'un pas/recule de deux", celui-ci jumelé à un entêtement aveugle de ne pas les prendre au sérieux, ne les mènerait nulle part.
    Madame Marois a de grandes qualités, dont un grand courage, mais malheureusement, elle n'a jamais su apprendre à écouter les Québécois.
    Les Québécois n'ont besoin ni d'une mère, ni d'un papa-poule. Duplessis et "Brukési" sont bien morts et ne reviendront plus sous aucune forme que ce soit.
    Les Québécois aiment la liberté, d'abord et avant tout. Au quotidien, ne se méfient-ils pas tous de manière viscérale de quiconque veut leur dire quoi faire, qui croire ou ne pas croire ?
    Alors, comment croire que politiquement il peut en être autrement ?
    Les Québécois ne confieront jamais leur destin à une personne qu'ils identifient, à tort ou à raison d'ailleurs, comme brimant celle-ci de manière fondamentale.
    Plutôt que de vouloir les diriger malgré eux, si Madame Marois avait simplement accepté ce trait de caractère collectif, aujourd'hui nous n'en serions pas là. J'en ai l'intime conviction.
    Elle aurait dû comprendre depuis longtemps que les idées contre lesquelles il faut lutter, ce ne sont pas les idées québécoises. Ce sont les idées canadiennes britanniques qui, justement, par un éloignement culturel colonialiste, présentent toujours celles-ci comme stupides par définition.
    Le problème majeur auquel nous sommes collectivement confronté, celui qui retient tant et depuis si longtemps notre envol républicain, n'est-il pas l'adhésion d'un nombre significatif de nous au dogme anglais persistant de notre infériorité "naturelle" de français ?
    Et cela, malgré tous ces succès exceptionnels que nous avons su obtenir en toutes matières ?
    Alors, avançons !

    • Hélène Paulette - Abonnée 27 décembre 2014 10 h 02

      Les Québécois ont tellement bien compris... qu'ils ont élu un néo-conservateur et une équipe de pee-wee. Je suis pantoise devant leur grande lucidité politique....et la vôtre.

  • Jacques Grenier - Abonné 27 décembre 2014 05 h 07

    La défaite

    Mme Marois était entourée de petits gars qui ne savaient ou ne pouvaient pas la retenir. Aussi Stafford. Et Lisé qui voulait être calife. Il faut se souvenir du coup de Simard à Landry. Il y avait 100% d'indépendantistes ce soir là.

  • Gaston Bourdages - Abonné 27 décembre 2014 05 h 40

    Le temps qui a aussi cette...

    ...qualité de nous aider à mieux voir pour mieux comprendre, mieux saisir, une fois les perturbations émotives passées. Mercis madame Chouinard pour ce touchant retour dans «un» temps. J'étais, avant de vous lire, de celles et ceux ayant si rapidement oublié voire mis de côté madame Marois et ses oeuvres. Votre article se veut aussi superbe occasion pour remercier cette très grande dame dont la dignité «traversait l'écran de télévision». Madame Marois: un modèle de conviction, de détermination, de sensible foi en elle et en d'autres. Dame qui a aussi ébranlé des «restants» de déplorable et désolante propension à la misogynie. Mes respects madame Marois et Chouinard!
    Sans prétention - Gaston Bourdages - «Pousseux de crayon sur la page blanche»,
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.