Haro sur le gaz de schiste... pour le moment

À compter de 2006, il y a eu une ruée vers le shale d’Utica.
Photo: Yan Doublet Le Devoir À compter de 2006, il y a eu une ruée vers le shale d’Utica.
Le metteur en scène Dominic Champagne n’a pas «boudé [son] plaisir». «Je suis en feu ! Je jubile !», s’est exclamé le porte-étendard de la résistance à l’exploitation d’hydrocarbures au Québec, pointant le rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).​
 

Les groupes de citoyens opposés à la fracturation hydraulique ont vu plus de quatre ans de « labeur intense » couronnés par une « victoire de la conscience collective, de la société civile, de l’éveil démocratique, de l’exigence écologique », s’est réjoui Dominic Champagne.

Après avoir insisté sur l’« ampleur des impacts potentiels associés aux activités de l’industrie du gaz de schiste dans un milieu aussi peuplé et aussi sensible que les basses terres du Saint-Laurent », le BAPEtire une conclusion : Junex, Talisman Energy, Molopo Canada et les autres détenteurs de permis d’exploration ont échoué à obtenir l’acceptabilité sociale. D’autre part, ils n’ont pas réussi à démontrer les bénéfices économiques liés à l’exploitation de cet hydrocarbure non conventionnel.

Le premier ministre Philippe Couillard a dit partager les conclusions du rapport de 500 pages commandé par le gouvernement Marois. Il a créé toute une surprise en éloignant la perspective d’une exploitation du gaz de schiste dans les basses terres du Saint-Laurent. « Actuellement, je ne vois pas l’intérêt de développer ça », a-t-il déclaré sans détour lors d’entrevues télévisées.

Les membres des comités vigilance gaz de schiste formés autour des 31 puits autorisés à ce jour ont esquissé un soupir de soulagement. « Enfin ! Enfin ! Il commence à [entendre] raison », a même lancé l’élue péquiste Martine Ouellet, « salu[ant] » un « changement de position » du chef du gouvernement. « C’est important. »

Le professeur à HEC Montréal Pierre-Olivier Pineau a également observé une « rupture de ton » de la part de M. Couillard dans le dossier du gaz de schiste. Même si ses réponses sentaient l’« improvisation », il « semblait assez clair qu’il ne voulait pas aller de l’avant », affirme-t-il, après avoir visionné les extraits d’entrevue diffusés par Radio-Canada et TVA.

Pourtant, la position du premier ministre du Québec n’a pas changé d’un iota au fil des derniers jours, indique-t-on dans son entourage. D’ailleurs, M. Couillard se refuse à imiter le gouverneur de l’État de New York, Andrew Cuomo, et de légiférer à son tour afin d’interdire la fracturation hydraulique. Il n’entend pas non plus imposer un moratoire en bonne et due forme sur cette technique d’extraction d’hydrocarbures controversée.

« Je n’aime pas le “moratoire” car, une fois que vous mettez en place un moratoire, c’est un travail d’enfer pour le lever si vous avez besoin de le faire un jour », a-t-il déclaré en point de presse jeudi.

Processus «court-circuité»

Pierre-Olivier Pineau reproche à M. Couillard d’avoir « court-circuité » le processus d’évaluation environnementale stratégique sur l’ensemble de la filière des hydrocarbures (EES globale) enclenché par les ministres Pierre Arcand (Énergie et Ressources naturelles) et David Heurtel (Développement durable, Environnement et Lutte contre les changements climatiques) le 30 mai 2014. « Il a énoncé une conclusion avant même la fin de l’EES sur les hydrocarbures. C’est comme si M. Couillard n’avait pas confiance dans son propre processus », affirme M. Pineau dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir.

Le spécialiste des politiques énergétiques a aussi été « surpris » de voir le premier ministre statuer sur la profitabilité des entreprises au lendemain d’un éventuel feu vert à l’exploitation du gaz de schiste enfoui dans le sol québécois. « Les compagnies jugeront si ça vaut la peine ou non », argue M. Pineau.

Il invite le gouvernement du Québec à établir un « cadre clair » pour les activités gazières à la lumière de l’EES globale, ce qui serait « de nature à gagner une plus grande acceptabilité sociale ». « La population n’est pas très chaude à l’idée de développer les gaz de schiste parce que le gouvernement ne s’est pas montré en mesure d’encadrer cette industrie-là. Et l’industrie ne s’est pas montrée en mesure de respecter des pratiques qui satisfont la population », soutient-il. Du coup, les projets d’exploitation de gaz de schiste se sont heurtés à une opposition d’une « ampleur inégalée ».

Pleins gaz

À compter de 2006, la hausse du prix du gaz naturel conjuguée à de nouvelles techniques d’extraction d’hydrocarbures non conventionnelles a déclenché une ruée soudaine vers le shale d’Utica enfoui dans les basses terres du Saint-Laurent. Plusieurs entrevoyaient un véritable Klondike pour le Québec, frappé par la récession en 2009. La ministre des Ressources naturelles d’alors, Nathalie Normandeau, a invité la population à faire « les choix qui sont les plus judicieux » dans ce contexte économique. « Les services de garde à 7 $, c’est extraordinaire qu’on se soit doté de ça. Ça nous coûte 1,5 milliard par année. Ça, les amis, si on veut éviter d’aller vous en chercher davantage dans les poches, il faut jouer sur la colonne des revenus et s’assurer de créer de la richesse ici », a-t-elle lancé à Expo énergie Montréal 2010.

Mais le gaz de schiste a mauvaise presse. Le p.-d.g. de l’Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), André Caillé, s’avère incapable de défendre les cas de « mauvaise pratique » dévoilés par les médias, sans parler des risques sur l’environnement et la santé. « Il s’agissait d’un piètre choix, c’est le moins qu’on puisse dire », fait valoir M. Pineau.

L’industrie reconnaît avoir investi la vallée du Saint-Laurent de façon « beaucoup trop cavalière », à la recherche de puits d’exploration. Elle ne fait pas le poids face au bruyant mouvement d’opposition dirigé par des « gens très éduqués qui savent comment mobiliser d’autres personnes ». « C’est facile de dépeindre l’industrie des hydrocarbures comme une industrie extrêmement dommageable, parce que c’est vrai qu’il y a des risques environnementaux réels », poursuit le titulaire de la chaire de gestion du secteur de l’énergie.

La mobilisation citoyenne a forcé le gouvernement Jean Charest à se tourner vers le BAPE en 2010, puis, l’année suivante, à mettre en branle une évaluation environnementale stratégique (EES). Trente et un puits de forage ont toutefois été creusés sans la moindre analyse d’impacts.

Les acteurs de l’industrie ont mis en veilleuse leur projet. « Ça n’a pas fonctionné pour une raison très simple : le gouvernement n’avait pas de cadre [législatif et réglementaire] qui inspirait confiance », soutient Pierre-Olivier Pineau, avant d’ajouter : « Personne ne veut le développement d’une industrie anarchique. Jusqu’à maintenant, tous les gouvernements québécois, et même tous ceux en Amérique du Nord, ont failli à la tâche de donner un cadre réglementaire qui inspire confiance sur l’exploitation des hydrocarbures ».

Dossier clos?

Malgré un rapport implacable du BAPE, « l’industrie n’a pas dit son dernier mot », craint le dramaturge Dominic Champagne. En effet, 12 entreprises — dont Junex, Talisman Energy et Molopo Canada — détiennent toujours des permis d’exploration, pour la plupart en Montérégie, dans le Centre-du-Québec et en Estrie.

De son côté, le président de l’APGQ, Michael Binnion, exhortait tout récemment le gouvernement libéral à donner le feu vert à un « projet pilote ». Il veut faire la démonstration à la fois « au gouvernement, au public et aux investisseurs » de la possibilité d’extraire de grandes quantités de gaz de schiste « de façon sécuritaire ».

Le Québec ne doit pas « faire une croix » sur le gaz de schiste, soutient le professeur Pineau, convaincu qu’« entre Montréal et Québec, c’est possible de trouver des champs au milieu desquels on ne voit pas âmes qui vivent ». Les Québécois sont « plus mobilisés autour d’objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre qu’autour de moyens ». À preuve, les Québécois consomment de plus en plus de gaz naturel et d’essence, et conséquemment plus de gaz et de pétrole de schiste. « Il y a une certaine hypocrisie. »

9 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 20 décembre 2014 07 h 50

    NON

    « Il y a une certaine hypocrisie. »
    C'est comme pour les viols, l'agresseur ne comprend pas que non c'est non.
    -Oui mais la fille a fait l'amour avec son chum.
    -Mais elle ne veut pas avec toi.
    Y a pas d'hypocrisie là-dedans.

    « Entre Montréal et Québec, c’est possible de trouver des champs au milieu desquels on ne voit pas âmes qui vivent »
    Entre Montréal et Québec y a de la terre, y a de l'eau et y a de l'air et ces éléments nous appartiennent; «touches-y pas !» Ce n'est pas le gouvernement, ni les groupes de pression, ni les organismes qui te le disent, c'est le Peuple et le Peuple est souverain. «La vallée du St-Laurent est fermée !» Celui ou celle qui t'entrouvrira la porte se retrouvera dans de beaux draps; il ou elle met sa carrière en jeu. On n’est pas plus «crétins» que les gens de New-York; lâchez le morceau. La vallée du St-Laurent n'est pas un désert.

    Vos « projet pilote »« de façon sécuritaire » , faites-les où c'est permi et ce n'est pas ici. Je suis certain que ceux qui vous ont donné leur permission vont être très heureux que vous alliez implanter votre « façon sécuritaire » chez eux. Ça changera peut-être leur ordinaire.

    Merci aux groupes de pression, aux environnementalistes, au BAPE et à tous ceux qui ont porté ce défi à bout de bras, le Peuple est derrière vous, vous avez tout notre appui. Gardons l'oeil ouvert, y en a qui cherchent les brèches. Qui sera le prochain Caïn marqué au front pour toujours ? Qui veut devenir le Judas de tout un Peuple ? C'est sérieux là. C'est PET qui a dit «Nous mettons nos sièges en jeu», cette fois-ci, ils le sont; y aura pas de pardon. Et si vous trouvez compensation auprès des développeurs, ça se saura. Vous êtes avertis.

    PL

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 20 décembre 2014 08 h 14

    Légiférer le bucolique???

    Les populations des Basses-Terres du St-Laurent,instruites petit à petit par les ima-
    ges dévastatrices de la Pensylvanie et d'ailleurs,images et vidéos témoignant de l'en-
    laidissement des milieux de vie par des conquistadors étrangés,elles se rebiffèrent
    contre l'horrible cauchemard appréhendé de voir leurs environnements "déviargés" par
    ces inc.à numéros si étrangères à l'amour bucolique de son terroir choisi, adopté et
    chéri.
    Les conquistadors en sont à implorer les gouvernements d'encadrer cette impertinen-
    te et impalpable poésie pastorale du bucolique-ciment de cette navrante Acceptabi-
    lité Sociale-par une règlementation dénonçant et mettant au banc ces rêveurs d'la campagne.Selon ces inc.à numéros,toute cette anarchie aura commencée par le "pas
    dans ma cour" avant de se fédérer en réseau clamant un "pas dans mon terroir"!!
    Il y a des limites à s'opposer à la dictature capitaliste de mainmise des richesses du sous-sol,appropriation de facto promulguée par la Loi.

  • Danielle Houle - Inscrite 20 décembre 2014 09 h 26

    Pas brillant

    Pour citer l'article: "Le Québec ne doit pas « faire une croix » sur le gaz de schiste, soutient le professeur Pineau". Le professeur Pineau me donne l'impression que pour être prof, il faut connaître la matière qu'on enseigne, mais il faut pas nécessairement être intelligent et être capable d'une vision à long terme.

    • Marc Durand - Abonné 20 décembre 2014 13 h 18

      Je pourrais ajouter qu'il faut aussi pour être un prof. crédible, savoir reconnaitre les limites de son champ d'expertise. P-O Pineau dit parfois beaucoup de sottises quand il se prononce sur un document de 523 pages qui détaille les raisons techniques et scientifiques pour ne pas aller de l'avant avec la fracturation du shale d'Utica. Il faut non seulement lire sans son filtre idéologique usuel, il faut aussi comprendre et apprécier la grande valeur de cette synthèse. Ça prends souvent un peu plus de temps que de produire à la chaine des chroniques sur l'énergie.

  • Rodrigue Guimont - Inscrit 20 décembre 2014 17 h 22

    Pas "d'accessibilité sociale" pour le PLQ non plus!

    Avec actuellement 34% de sympathisants pour le PLQ, "l'accessibilité sociale" n'est pas du côté du gouvernement Couillard. Il n'y a "pas de gain" à avoir le parti libéral à la tête du Québec. Leurs priorités vont d'abord aux amis politiques, ensuite aux intérêts du Canada puis en dernier lieu au Québec

  • Hélène Roy - Inscrite 20 décembre 2014 17 h 59

    Les hydrocarbures doivent rester sous terre

    Les hydrocarbures doivent rester sous terre. Le taux de CO2 dans l'atmosphère a atteint un niveau alarmant et les nouvelles extractions d'hydrocarbures sont un pas de plus vers le désastre. Juste cette donnée, en dehors de toutes autres considérations, rend l'exploitation des hydrocarbures totalement non sécuritaire! Si les investisseurs ne savent pas quoi faire avec leur argent, le développement des énergies alternatives offrent des défis et des perspectives excitantes. C'est certes plus difficile que de creuser des puits et répandre des tuyaux à la grandeur du pays, c'est un domaine qui n'est pas pour les moumounes...
    Je me demande ce qui serait arrivé si, au début du vingtième siècle, avec l'arrivée des automobiles dans les rues, on s'était apitoyé sur le sort des marchands de calèches et de foin...
    « Les Québécois sont « plus mobilisés autour d’objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre qu’autour de moyens » « Il y a une certaine hypocrisie. », dixit le professeur Pineau. Quid??? Monsieur Pineau, vous n'êtes pas sérieux! Les grandes villes s'étendent sans vision, sans planification, au gré des appétits des développeurs, avec le « tout à l'auto ». Les transports en commun arrivent après, au petit bonheur la sauce, comme un mal nécessaire, sans grand effort pour y mettre la qualité. On nous dit que l'argent manque pour ça. Pourtant, on trouve toujours des milliards pour le réseau routier. 600 millions pour quelques kilomètres d'autoroute à Laval. Un quasi milliard de dollars pour élargir la 175, mais aucun fond de tiroir pour commencer à étudier la possibilité de faire des plans pour un train rapide entre Québec et Montréal...
    Pour ce qui est des déplacements interurbains, Orléans vient de couper des arrêts et des trajets, Via Rail ferme des gares, coupe des trajets. C'est le grand charcutage.
    Alors, on prend le train, l'autobus ou son char? Où est l'alternative à la voiture à essence? En quelle quantité et de quelle qualité?
    Que font les