Des projets compromis par la réforme

Québec a mis fin à l’universalité des tarifs des services de garde éducatifs à l’enfance au profit d’une modulation selon le revenu parental.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Québec a mis fin à l’universalité des tarifs des services de garde éducatifs à l’enfance au profit d’une modulation selon le revenu parental.

Les projets de centres de la petite enfance (CPE) en milieu défavorisé pourraient ne pas survivre à la « modernisation » du programme des services de garde éducatifs à l’enfance entreprise par le gouvernement libéral.

La révision des critères d’admissibilité du Programme de financement des infrastructures (PFI), annoncée il y a trois semaines, menace sérieusement la création de la vaste majorité des 3500 places en milieu défavorisé promises par les ex-ministres de la Famille Yolande James et Nicole Léger, respectivement en 2011 et 2013.

Quelque 600 places ont déjà été créées dans des quartiers aux prises avec un haut taux de pauvreté, indique le ministère de la Famille, tout en promettant de donner le feu vert à la création des 2900 autres places promises le 31 mars d’ici 2021. « Ça se poursuit. Ce qui a été annoncé le 20 novembre dernier, ça ne remet aucunement en cause la réalisation des projets », soutient la porte-parole du ministère, Nadia Caron.

La directrice générale du CPE Le P’tit Gadu, Judith Laflamme, n’en est pas si sûre. Elle craint que la révision des « règles du jeu » force l’équipe de direction du CPE, situé dans l’arrondissement du Mont-Bellevue à Sherbrooke, à abandonner le projet de création de places réservées à des enfants démunis.

En novembre 2012, le CPE s’était vu attribuer 47 des 72 places en « milieu défavorisé » prévues pour la région de l’Estrie. « Ça fait deux ans qu’on travaille comme des fous ! Le CPE a, de peine et de misère, mis de côté 150 000 dollars pour la mise de fonds. Et là, il faudrait que je trouve 500 000 dollars parce que c’est un projet d’un million de dollars. Nous n’aurons pas cet argent-là », affirme Mme Laflamme à l’occasion d’un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Le Conseil du trésor devrait annoncer au cours des prochains jours des ajustements aux règles budgétaires afin d’obliger les CPE à dorénavant assumer 50 % des coûts d’immobilisation — quitte à ce qu’ils concluent un partenariat avec des garderies privées non subventionnées pour y arriver — ou à privilégier la location à la propriété. « Le partenariat, ce n’est pas une obligation, c’est une des options », précise Nadia Caron du ministère de la Famille. « Ce qui est recherché par l’application éventuelle de cette règle-là, c’est que les CPE se retournent vers leur milieu et qu’il y ait une mobilisation », poursuit-elle.

Les nouvelles règles désavantageront au premier chef les promoteurs de projets en milieu défavorisé, dénonce Judith Laflamme. « Il n’y a personne qui veut investir dans le milieu défavorisé. Il n’y a pas d’argent à faire là, on s’entend », lance-t-elle.

Avant Noël

Le CPE Le P’tit Gadu attend les nouvelles consignes du ministère de la Famille. « On est censés avoir une lettre avant Noël. Je ne m’attends pas à ce que ça soit un cadeau de Noël », dit Mme Laflamme. Elle promet de mettre l’« énergie du désespoir » afin de « sauver les 47 places » promises il y a déjà deux ans dans un quartier affichant un revenu moyen de 22 350 $. Il s’agit de près de la moitié du revenu moyen de la ville de Sherbrooke, qui oscille, lui, autour de 41 250 $. « Je vais aller cogner un peu partout. Je vais tout faire pour aller chercher d’autres partenaires financiers, mais je ne pourrai pas faire des miracles », souligne-t-elle au Devoir après s’être cogné le nez sur la porte du centre local de développement (CLD). « Ils se sont fait couper leur financement ! »

Le Conseil québécois des services de garde éducatifs à l’enfance (CQSGEE) presse la ministre de la Famille, Francine Charbonneau, de surseoir à l’application des nouvelles règles pour les promoteurs de places à contribution réduite (au moins 7,30 dollars en 2015) en milieu défavorisé ou en région éloignée.

« Elle doit mettre en oeuvre tous les moyens pour que ces projets-là se réalisent », fait valoir la directrice générale du CQSGEE, Francine Lessard. « C’est sûr qu’un CPE en milieu défavorisé aurait beaucoup de peine à voir la réalisation de son projet. Il y a très peu d’entreprises privées qui vont venir mettre 200 000 $ ou 300 000 $ dans la construction d’un CPE », soutient-elle.

De son côté, le cabinet de la ministre Francine Charbonneau se refuse à toute modulation de la règle du 50-50 en fonction des clientèles desservies par les futurs CPE, garderies privées subventionnées ou services de garde en milieu familial.

Il s’agit, « encore », d’une « décision irréfléchie » du gouvernement libéral, déplore le Parti québécois. « Celle-ci vient toucher de plein fouet le développement des places, mais cette fois-ci en milieu défavorisé. Combien de temps, d’énergie, d’argent et de projets seront perdus avec une telle décision ? » s’interroge le député de Terrebonne, Mathieu Traversy. Il invite Mme Charbonneau à prendre de « bonnes résolutions pour 2015 ».

La d.g. du CPE Le P’tit Gadu s’explique mal la révision des critères d’admissibilité du PFI, tout particulièrement pour les CPE en milieu défavorisé. « On ne va pas se mettre à dire : “ On ne peut pas ouvrir une école dans un quartier défavorisé qui déborde parce qu’on n’a pas de partenaires financiers dans l’entreprise privée. ” Peut-on faire pareil avec les CPE ? » demande Mme Laflamme.

À ses yeux, la ministre Francine Charbonneau s’éloigne de la mission du programme des services de garde éducatifs à l’enfance. Ceux-ci offrent des services visant à « assurer l’égalité des chances des enfants [dont] ceux qui vivent dans des contextes de précarité socio-économique », rappelle-t-elle.

21 commentaires
  • Ismael Kolbe - Inscrit 12 décembre 2014 00 h 55

    Jumelage CPE - Garderie Privé

    Il est peut-être temps que chacun travaille en commun et trouve des façon de fonctionner conjointement.

    Au lieu de viser une lutte idéologique.

    Il est temps de réfléchir à d'autres approche en matière de garde et de viser le bien être des enfants et la diminution des inégalités sociales dans les services.

    Pourquoi pas des garderies à la fois privé et cpe ayant des bâtiments pour le privé et des bâtiments pour les CPE.

    Visons le bien commun et non la lutte idéologique, sectaire.

    • Claude Lachance - Inscrite 12 décembre 2014 07 h 56

      Les femmes d'un bord les hommes de l'autre. Les riches d'un bord, les pauvres de l'autre. n'est-ce pas là une merveilleuse façon de démarquer les classes sociales, mettre en évidence les inégalités, Nommer modernisation, le démembrement d'une structure sociale que des travailleurs (euses) ont mis des années à batir tient du loufoque et du gaspillage humain. Mépris du travail des uns, mépris des enfants, des parents moins nantis,Torticolis de fonctionnaires,incompétence enrobée dans une sémantique digne du pepotron.

    • Bernard Plante - Abonné 12 décembre 2014 08 h 05

      M. Kolbe,

      Faut-il rappeler que la situation actuelle de manque de fonds et de places est grandement due aux places qui n'ont jamais été créées alors qu'elles avaient été promises par le gouvernement Charest, soit le même gouvernement qu'aujourd'hui?

      Que ces places prévues pour être créées dans le public ont plutôt été créées en moins grand nombre dans le privé, par une attribution on ne peut plus louche (le cas Tomassi).

      Pour reprendre vos propos, on peut donc constater que l'idéologie du privé a ouvert la porte bien grande aux amis de sa secte.

      Les partenariats public-privé que vous proposez peuvent représenter une solution, mais encore faudrait-il que le privé commence par démontrer qu'il ne vise pas simplement à se remplir les poches sur le dos des parents et des enfants du Québec.

    • Lydia Anfossi - Inscrite 12 décembre 2014 10 h 15

      Cette suggestion est déjà idéologique.

    • Carol Cote - Inscrit 12 décembre 2014 10 h 36

      Un CPE est un centre éducatif versus garderie privé sans la pédacogie,on ne mele pas des pommes et des oranges.

  • Denis Paquette - Abonné 12 décembre 2014 04 h 56

    Ils savent tres bien le mal qu'ils font

    De la part de médecins c'est paradoxale, il faut dire que ces medecins sont spéciaux en fait je crois que ce sont les pirescar ils savent tres bien le mal qu'ils font

  • Patrick Daganaud - Abonné 12 décembre 2014 08 h 07

    Rien que du mépris

    Ni tête, ni coeur, ni âme.

    Ce qui caractérise l'actuel gouvernement de Philippe Couillard est son mépris généralisé de la population.

    Les recettes ministérielles sont diverses, mais toutes passent sans subtilité, le message « On prend les décisions du Saint des Saints et on ne veut rien savoir de vous ni de tout ce qui ressemble à de l'humanité ou de l'humanisme. »

    Déni de l'infaillible Couillard, mépris de la rigoriste Thériault, snobisme narcissique du cerveau Coiteux, impudence impondérable de l'imposant Barrette, mutisme entêté de l'indécodable Bolduc, menace revancharde du mordant Moreau...


    Il semble qu'au sein du Conseil des ministres se soit mise en place une dynamique généralisée d'insolence où chaque ministre, sans exception, déploie un maximum d'énergie pour imposer ses dictats, interdire toute réplique, ignorer les éclairages et les avis contraires, projeter la cohérence dans un désert mortifère.

    Car c'est bien cela qui se déploie dans la société québécoise : un thanatos gouvernemental.

    • Nicole Moreau - Inscrite 12 décembre 2014 11 h 21

      ils sont cohérents avec eux-mêmes, ils veulent réduire comme peau de chagrin la taille de l'État, secteur public compris, peu importe que les places en CPE destinées aux milieux défavorisés ne s'ouvrent pas, l'important, c'est réduire l'État.

      ce n'est pas ce gouvernement qui veut travailler pour diminuer les inégalités sociales, dont les grands experts disent qu'elles ont un impact négatif sur le développement d'une société, l'État n'a, selon eux, pas à assurer une répartition de la richesse entre les différents groupes de la population.

      si les milieux défavorisés, selon leur logique, ne peut se débrouiller, ce n'est pas au gouvernement à y pallier.

      pourtant, le gouvernement existe pour ça d'abord, assurer une répartition de la richesse, mais ça, le PLQ l'a vraiment oublié de la même façon que le PCC ne prend pas cette donnée en considération dans les politiques qu'il met de l'avant.

  • Réal Nadeau - Inscrit 12 décembre 2014 09 h 12

    Trois médecins et trois économistes !

    Assez riches pour nous flouer sans que ça leur fasse mal de même qu'à leurs TIZAMIS qui se paient des bureaux,comme D'Amours et Charbonneau ou le nouveau gérant de l'hopital de Saint Jérome ! On coupe dans les postes permanents pour donner l'emploi à des soustraitants, à beaucoup plus cher !

    Vous n'avez pas voté pour ça ! En tout cas, pas moi car je me rappelais des PeLQuistes de Charest ; c'est du pareil au même !

    Vive le Québec libre de ses choix et vivement un pays pour se débarrasser des lieutenant-gouverneurs et des fédéralistes profiteurs !

  • Gérald Durocher - Abonné 12 décembre 2014 09 h 47

    Des règles claires...Pourquoi pas?

    J'ai été commissaire d'écoles au début des années 90. Jamais, lorqu'on construisait une école, on se demandait, si c'était pour un milieu favorisé ou défavorisé. Cette si-
    tuation est possiblement plus préoccupante dans les grandes villes que dans une ville de la région Lanaudière. Depuis quelques années et, spécifiquement depuis la création des CPE, on ne cesse de parler d'accès à tel ou tel programme, à cause de l'incapacité d'un quartier ou d'un groupe de citoyens de trouver les fonds, afin de satisfaire à un programme de l'État. Et bien, je pense qu'il faut cesser de penser à petite échelle. Il faut se donner des critères qui vont coller à une règle simple : Une place pour chaque enfant. Aider les milieux plus démunis à énergiser le milieu, plutôt que de demander une hausse de subvention... C'est la nature même des règles au départ des CPE, qui a amené les problèmes que l'on voit aujourd'hui. Bref, les plus capables de se donner un budget de départ pour se batir un CPE
    ont depuis des années construit un réseau sûrement intéressant. La question en 2015 est: Peut-on continuer avec ce modèle... assez dispendieux, non à cause des milliards de fonds publics... mais, parce qu'il n'a pas au départ, PENSÉ TOUT LE QUÉBEC. On a pensé qu'une élite servirait de modèle et que les autres suivraient aux mêmes conditions. Les temps de vaches grasses sont passés et les critères du programme sont à revoir, sur la base, d'une place à l'école pour chaque enfant...

    • André Le Belge - Inscrit 12 décembre 2014 10 h 46

      A quand la modulation des frais de scolarité au primaire? Peut-on continuer avec ce modèle: l'enseignement gratuit pour tous au primaire secondaire et collégial?
      Question stupide vu que tout le mode paie des impôts.
      Comment: les riches trouvent le moyen d'échapper à l'impôt? Ben voyons donc!