Otages de la «rigueur» budgétaire

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

C’est le rêve d’une jeune diplômée : bâtir une petite entreprise. Devenir sa propre patronne. Créer des jobs. Pour mettre sur pied son projet, Marie-Neige Besner, 25 ans, est allée frapper à la porte du Centre local de développement (CLD) de Rimouski. Tout allait bien. Jusqu’aux premiers jours sombres de l’automne.

Le gouvernement Couillard annonçait alors une révision des programmes d’aide aux entrepreneurs. Il a coupé en deux les budgets des CLD. Et imposé une vaste réforme de ce qu’on appelle le « développement régional ». Pour Marie-Neige Besner, l’effet a été immédiat : elle a dû retarder la création de son entreprise. Elle et ses quatre associés, qui pensaient mettre sur pied une coopérative de communication et de graphisme, se demandent ce que l’avenir leur réserve. Certains envisagent de quitter Rimouski pour aller travailler à Montréal.

« Je me demande comment je vais passer l’année, raconte-t-elle au Devoir. Tout notre projet est sur la glace pour six mois à un an. Nous avions déposé une demande pour quatre programmes de soutien pour payer une partie de nos dépenses, surtout la première année d’existence de l’entreprise. On ne sait pas si les programmes existeront encore. On se fait dire de créer nos propres emplois en devenant entrepreneurs, et c’est ce qu’on fait. Mais c’est compliqué de lancer une entreprise sans aide financière. »

Par « aide financière », on parle ici de grenailles. Le plan d’affaires évoque 15 000 $ par année pour le loyer, l’électricité, Internet et le téléphone de la firme. Des salaires estimés entre 4000 $ et 5000 $ par année par membre travailleur de la coopérative. Oui, vous avez bien lu : des salaires de 4000 $ à 5000 $ par année. Et 5000 $ pour le site Web et la promotion. Marie-Neige Besner vit avec 15 000 $ par année. On peut dire sans se tromper que le choc budgétaire frappe les Québécois les plus vulnérables, contrairement à ce qu’affirment les libéraux au pouvoir.

« Le gouvernement a créé de l’incertitude. Et l’incertitude est en train de paralyser l’économie des régions », dit Marie-Neige Besner — baptisée ainsi parce qu’elle est née au Nunavik, dans le Grand Nord québécois.

Des régions en colère

Des histoires comme celle-ci, on en entend dans toutes les régions du Québec. Un vent de colère souffle contre les compressions imposées par le gouvernement Couillard. Les régions se sentent abandonnées par les libéraux. Le maire de Gaspé a appelé ses électeurs à la révolte. Plus de 300 citoyens de l’Abitibi-Témiscamingue se sont réunis à la fin de novembre pour réaffirmer leur fierté dans l’adversité.

À mots couverts, on admet la nécessité d’équilibrer les finances publiques. Ou même de revoir le fameux « modèle québécois » issu des années 60, qui offre des programmes sociaux parmi les plus généreux en Amérique du Nord. Il est vrai que la révision des programmes imposée par le gouvernement Couillard est loin de l’austérité pure et dure imposée dans des pays comme la Grèce ou le Portugal, où les revenus de retraite, par exemple, ont été brutalement amputés du tiers ou de moitié. Les dépenses de l’État québécois continuent de croître de 2,1 % cette année et de 0,7 % l’an prochain.

« L’effort budgétaire » de 3,2 milliards imposé dès maintenant par Québec crée tout de même des remous dans les régions. On entend que le gouvernement va trop vite. Il coupe partout et sans nuances. Il improvise. Et il coupe sans consulter personne.

« L’objectif d’assainir les finances publiques prend toute la place. Ils veulent procéder à tout prix et rapidement. Mais quand on demande un effort aussi grand dans un nombre si important d’activités, il faut que les gens sachent où ils s’en vont », dit Éric Forest, maire de Rimouski et ancien président de l’Union des municipalités du Québec (UMQ).

Ce ténor du monde municipal a été pressenti pour être candidat du Parti libéral du Québec (PLQ) aux élections d’avril dernier. Diplomate, il ne dira jamais qu’il est content d’avoir décliné l’offre de Philippe Couillard. Mais il ne se gêne pas pour critiquer la « rigueur budgétaire » mise de l’avant par ses amis à Québec.

« Ils veulent faire du mur-à-mur. Tout le monde passe dans la même moulinette. L’analyse ne se fait pas de façon chirurgicale, même si on a des médecins aux commandes. Ça contribue à des décisions hâtives et qui sont dans le champ, dans bien des cas », dit Éric Forest.

Diviser pour régner?

Les compressions budgétaires font mal. Par exemple, le CLD Rimouski-Neigette — cet organisme qui aide la jeune Marie-Neige Besner à créer son entreprise — a perdu 65 % de son budget en un an. Le nombre d’employés passera de 12 à 6 le mois prochain. Mais la philosophie derrière la révision des programmes heurte aussi l’esprit du développement des régions, note Jean Létourneau, directeur général du CLD Rimouski-Neigette. « On peut penser que dans un avenir proche, il risque d’arriver des guerres de clocher entre municipalités », dit ce vétéran de l’économie du Bas-Saint-Laurent.

Jusqu’à maintenant, les municipalités étaient en quelque sorte forcées de regrouper leurs forces pour soutenir le développement de leur région, par les CLD et les CRE (conférences régionales des élus). La réforme Couillard laisse les élus locaux décider de la façon dont ils investiront les sommes vouées au développement économique. Le gouvernement divise-t-il pour régner ?

« Toute la région travaillait dans la même direction. Je suis sûr que ça continue, mais quand les élus changeront, la concertation régionale pourra devenir difficile. L’ensemble du plan de notre cher gouvernement crée de l’incertitude », déplore Jean Létourneau.

Les libéraux se sont engagés à négocier un nouveau pacte fiscal avec les villes, comme le réclame l’UMQ depuis 2012 — alors qu’elle était dirigée par le maire de Rimouski. En gros, les municipalités sont prêtes à prendre davantage de responsabilités, mais réclament des pouvoirs de taxation pour remplir leur mission. Le nouveau pacte fiscal se fait pourtant attendre.

Vous avez dit «projet de société»?

Ce n’est pas ce qui manque, les projets de société en attente, par les temps qui courent. Au-delà de l’équilibre budgétaire, plusieurs ont l’impression que le gouvernement Couillard manque d’inspiration. Ou est en panne d’idées, huit mois après avoir pris le pouvoir. « Oublions un peu l’excuse du déficit et des finances publiques. Je demande au gouvernement : quel était votre projet de société pour le Québec ? Vous aviez l’intention de faire quoi au moment où vous avez été élus ? Tout ce que vous faites, c’est du négatif ! » lance Régine Laurent, présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ), qui regroupe 65 000 employés du réseau de la santé.

« Le gouvernement crée la peur. Il a un plan de communication bien ficelé pour que tout le monde ait peur qu’on tombe dans le vide le 1er janvier », ajoute-t-elle.

Régine Laurent prépare le terrain pour les négociations imminentes entre le gouvernement et les employés des secteurs public et parapublic. Elle défend bien sûr les intérêts de ses membres. Son discours, c’est que le tandem formé de Philippe Couillard et du ministre Martin Coiteux « n’aime pas l’État ». Elle dit être convaincue que l’objectif plus ou moins déclaré du gouvernement est de faire davantage de place au secteur privé. Et pas seulement en santé.

Les libéraux ne cachent pas leur préjugé favorable aux garderies privées — même non subventionnées — pour augmenter l’offre de places aux familles. De la même façon, dans le passé, les gouvernements successifs ont ouvert la porte au privé pour les soins à domicile, les chirurgies (genou, hanche et cataracte) et l’hébergement des personnes âgées, note Régine Laurent. Elle est convaincue que les sociétés d’assurance salivent déjà à l’idée de couvrir davantage d’interventions offertes par les cliniques privées.

Les citoyens exclus

Autre dommage collatéral des compressions, le désengagement des citoyens, note de son côté Françoise David, de Québec solidaire. L’abolition des agences de santé et les fusions d’établissements créeront des mégastructures éloignées des citoyens. Dans des régions comme la Côte-Nord ou la Gaspésie, par exemple, il peut devenir compliqué pour des citoyens de s’engager dans la gouvernance de ces mégaétablissements, s’il faut rouler des centaines de kilomètres pour assister à des réunions.

« On fait tout pour décourager la participation citoyenne et la reddition de comptes », dit la députée de Gouin. Elle dit espérer que le gouvernement « entendra raison et qu’il reviendra sur ses décisions » après la pause du temps des Fêtes.

Le ministre Martin Coiteux, qui dirige la vaste opération de révision des programmes, paraît pour le moment garder le cap sur la « rigueur budgétaire ». Les libéraux ont choisi d’appliquer la vieille recette qui consiste à prendre les décisions douloureuses dès le début de leur mandat. Ils ont encore trois bonnes années devant eux pour (peut-être) passer à l’après-austérité avant d’affronter les électeurs.

Pour aller plus loin

Célèbre sociologue britannique d’origine polonaise, le presque nonagénaire Zygmunt Bauman cherche à comprendre, dans Les riches font-ils le bonheur de tous ?, les raisons qui nous font accepter l’inégalité entre les humains, une situation qui nuit pourtant à la démocratie et à la qualité de vie de presque tous. Il pointe, en s’inspirant des thèses du géographe Daniel Dorling, la prégnance, dans nos sociétés, de « principes d’injustice », c’est-à-dire de « convictions tacites et latentes » démenties par les faits, mais qui continuent de s’imposer comme des évidences naturelles, mê­me si ce sont des cons­tructions sociales et, par conséquent, modifiables. Nous croyons, écrit Bauman, sans toujours nous l’avouer, que la croissance économique est la clé d’une société saine (depuis la crise de 2008, pourtant, l’« accroissement de la richesse totale va de pair avec une aggravation des inégalités sociales »), que l’augmentation perpétuelle de la consommation mène au bonheur, que l’inégalité entre les humains est naturelle et que la rivalité est le moteur du progrès. Or, explique brillamment Bauman dans cette réflexion autant philosophique que sociologique, ces principes nous pourrissent l’existence, en créant du chaos et du désarroi, et mènent l’humanité et la planète à leur perte. Attendrons-nous la catastrophe avant de comprendre que la recherche du profit individuel ne sert pas le bien commun et de réagir ? D’ici là, quelques-uns auront la richesse et les autres se farciront l’austérité.

Les riches font-ils le bonheur de tous ?
Zygmunt Bauman
Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet
Armand Colin, Paris, 2014, 132 pages
Louis Cornellier
1 commentaire
  • Francois Parent - Inscrit 8 décembre 2014 17 h 07

    Des coupures à l'aveugle

    Aucune vision économique propère ce Couillard. La troisième année de son mandat il va calmer la colère avec chèque et se faire réélire peut-être même pas après avoir été présumé faire des affaires avec la mafia le peuple québécois à quand même voter pour lui. Assumer votre vote maintenant.