Le Québec aura son registre

Le premier ministre Philippe Couillard est disposé à mettre sur pied un registre québécois des armes à feu — même en cas de revers devant la Cour suprême —, mais à la hauteur de « la capacité de payer des Québécois ».

Le gouvernement du Québec s’en remettra aux policiers après avoir pris connaissance du verdict du plus haut tribunal du pays, a-t-il indiqué dans un bref échange avec Le Devoir en marge du 25e anniversaire de la tragédie de l’École polytechnique à l’Assemblée nationale.

L’Association des policières et policiers provinciaux du Québec (APPQ) est sans appel : un registre constitue un « outil incontournable » des agents de la paix. « Ça coûterait des sous de plus de ne pas avoir les données [du fédéral], mais je pense que c’est un outil incontournable qu’on doit avoir comme société », a déclaré le président de l’APPQ, Pierre Veilleux, dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

La Cour suprême doit statuer sur le sort des données du registre fédéral, aboli par le gouvernement conservateur au printemps 2012. La décision en main « [M. Couillard] veut parler aux policiers et, une fois que c’est fait, arriver avec un système, en fonction des différents scénarios [évoqués avec eux], qui va permettre effectivement de répertorier les différentes armes », a expliqué son attaché de presse, Harold Fortin.

À l’approche du 6 décembre 2014, le gouvernement libéral a été prié de dissiper le flou sur le projet de registre québécois — transfert des données fédérales ou non —, notamment par PolySeSouvient. Dans une lettre transmise il y a 10 jours au groupe, le directeur de cabinet de M. Couillard fait part de « l’engagement [du] gouvernement à mettre en place un registre québécois des armes à feu, qui tiendra compte de la capacité de payer des Québécois ».

L’équipe gouvernementale ne dispose pas à ce moment-ci d’évaluation des coûts liés à l’implantation d’un registre. Il est « trop tôt », a spécifié la ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, jeudi avant-midi.

En Chambre, Philippe Couillard a soutenu que l’engagement de créer un registre québécois des armes à feu — « incluant les armes de chasse », a-t-il précisé — est « issu d’un large consensus » au Québec. « Ça nous rappelle également qu’il ne faut jamais céder à la peur et faire une grande place à la confiance et à l’espoir », a-t-il déclaré dans le Salon bleu, 25 ans pratiquement jour pour jour après que « la mort [se soit] invitée, munie d’une carabine semi-automatique » à l’École polytechnique. Les chefs des partis d’opposition l’ont applaudi.

« À chaque fois qu’on nous demande “ Pourquoi ce registre ? , la seule évocation de ce souvenir devrait justifier [son] maintien », a fait valoir le chef intérimaire du Parti québécois, Stéphane Bédard. La tragédie de Polytechnique, durant laquelle 14 femmes ont été « lâchement assassinées pour ce qu’elles étaient, des femmes talentueuses », a constitué une « brisure » dans l’histoire contemporaine du Québec, a-t-il insisté. « Ce que nous a appris aussi le 6 décembre 1989, c’est que nous ne voulons pas de violence au Québec. Nous ne voulons pas que les armes à feu circulent totalement librement au Québec, et ce sujet, chez nous, fait consensus », a poursuivi la porte-parole de Québec solidaire, Françoise David. Retenant ses larmes, l’élue a remercié « vraiment et chaleureusement » M. Couillard d’avoir pris l’« engagement solennel » de doter le Québec d’un registre à armes à feu.

Le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a souligné à gros traits le caractère « horrible » et « sexiste » du « crime » perpétré par Marc Lépine entre les murs de Polytechnique. « On a voulu d’abord l’expliquer en parlant de maladie mentale, c’était plus rassurant. Mais nous savons aujourd’hui que cette explication n’était pas suffisante. Les faits sont là », a-t-il affirmé.

Silence de plomb

 

Tour à tour, chacune des 31 élues présentes jeudi a lu un extrait d’un « message de solidarité » à l’égard des proches des victimes du 6 décembre 1989. Plusieurs d’entre eux étaient assis dans les gradins. Elles ont rappelé, les mains moites, un à un le nom, l’âge des 14 victimes dont la « vie s’est arrêtée trop vite ». Un silence de plomb s’est abattu sur le Salon bleu. Le chamaillage politique s’est arrêté net.

Les membres du Cercle des femmes parlementaires ont aussi dénoncé sans ambages la violence faite aux femmes, quelle que soit sa forme. « La violence à l’égard des femmes et des enfants ne semble pas se résorber. Elle nous rejoint dans nos maisons, nos rues, nos lieux de travail. Ailleurs, elle sévit dans les camps de réfugiés, les bidonvilles, les champs de bataille, les maisons cossues… », a souligné la députée Nicole Ménard. Quelque 1500 Québécoises ont été tuées depuis 1989 par un ex-conjoint, a ajouté sa collègue, Kathleen Weil.

« Elles ont exprimé ce que je peux, moi, ressentir et penser depuis 25 ans. C’était très touchant », a affirmé Catherine Bergeron, croisée par Le Devoir dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Sa soeur, Geneviève, a été tuée par Marc Lépine. « C’est un acte misogyne… extrême. Ça nous a permis de réfléchir. Aujourd’hui, tout n’est pas rose. Il y en a encore beaucoup de travail à faire », a-t-elle soutenu.

Un registre « permet [aux Québécois], pas seulement aux femmes, d’avoir une certaine liberté de quiétude », a indiqué Sylvie Haviernick, dont la soeur Maude a été assassinée le 6 décembre 1989. « C’est un outil qui a prouvé sa valeur. Aujourd’hui, on a les moyens technologiques qui n’existaient pas il y a 25 ans. »

«Affronter nos démons»

Au fil des 25 dernières années, le Québec a « quand même avancé », s’est réjouie la députée de Gouin, Françoise David. « On accepte d’affronter nos démons », a-t-elle dit, faisant allusion au forum sur les agressions sexuelles annoncé après la mise au jour de milliers de cas d’agressions non dénoncées de femmes à travers le Canada.

La ministre responsable de la Condition féminine, Stéphanie Vallée, s’engage à réviser le Plan d’action gouvernemental en matière d’agressions sexuelles, après la tenue du forum non partisan cet hiver.

Après une vigie sur le mont Royal, Mme Vallée prendra part samedi au spectacle organisé par la Clinique Juridique Juripop  Pour Elles – Quatorze voix unies pour commémorer les 25 ans de la tragédie de Polytechnique.

L’École polytechnique accueillait moins de 10 % de femmes à l’automne 1989, comparativement à 33 % aujourd’hui. Il s’agit de l’établissement de formation d’ingénieurs « où le taux de fréquentation des jeunes femmes est le plus élevé en Amérique du Nord », a fait remarquer M. Couillard. « Voilà, la grande victoire de notre société sur l’horreur de décembre 1989 », a-t-il déclaré.

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