Ottawa finance l’essor de l’anglais

Plutôt que de rendre bilingue l’ensemble du réseau de la santé, les établissements devraient se concentrer sur «la relation patient-soignant», préconise l’IREC.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Plutôt que de rendre bilingue l’ensemble du réseau de la santé, les établissements devraient se concentrer sur «la relation patient-soignant», préconise l’IREC.

Avec la bénédiction du gouvernement du Québec, Ottawa use de son pouvoir de dépenser pour financer le développement des services de santé en anglais sur tout le territoire québécois.

De 2008 à 2013, Santé Canada, de concert avec Patrimoine canadien, a ainsi investi une compétence exclusive du gouvernement du Québec en engageant 45 millions dans la prestation de services de santé en langue anglaise, révèle un rapport de recherche de l’Institut de recherche en économie contemporaine (IREC) intitulé La bilinguisation des services de santé et des services sociaux du Québec et commandé par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJBM).

Selon le président général de la SSJBM, Maxime Laporte, ce rapport montre « comment est financée la guerre des langues au Québec ».

« Ce modèle est calqué sur celui de la Loi canadienne sur les langues officielles », a affirmé Maxime Laporte au Devoir. Ce sont des distorsions qui sont contraires à l’esprit de la loi 101 qui veut que la langue des services publics soit le français. « Le gouvernement organise sa propre bilinguisation », estime-t-il. Les représentants de la SSJBM comparaîtront jeudi devant la commission parlementaire qui étudie le projet de loi 10 sur l’abolition des agences et la fusion des établissements du réseau de la santé et des services sociaux.

Selon ce rapport de recherche rédigé par Mathilde Lefebvre, Santé Canada, par l’entremise de son programme de contribution pour les langues officielles en santé, a versé 23 millions à l’Université McGill en six ans pour de la formation en anglais destinée à des professionnels de la santé francophones au Québec et pour le maintien en poste du personnel bilingue. Cette somme profite notamment aux agences de santé, à des groupes communautaires anglophones et à des établissements scolaires. Ce programme existe depuis 2004. Le « Projet McGill » a formé 6200 professionnels de la santé depuis 2008, note le rapport.

En outre, Santé Canada a accordé pendant cette période 22 millions au Réseau communautaire de la santé et services sociaux (RCSSS), ou Community Health and Social Services Network (CHSSN). Fondé en 2000, le RCSSS est un organisme sans but lucratif qui a pour mission de « soutenir les efforts des communautés d’expression anglaise du Québec visant à assurer l’accès aux services de santé et aux services sociaux dans leur langue ». L’organisme est membre du Quebec Community Groups Network (QCGN), qui a pris le relais d’Alliance Québec.

En six ans, le RCSSS a versé 9,5 millions à des organismes communautaires anglophones, 2 millions à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) pour la réalisation d’études et 7,5 millions aux agences de santé.

Le RCSSS a conclu des ententes avec toutes les agences de santé pour « l’amélioration de l’accessibilité et de la continuité des services aux personnes d’expression anglaise » même dans des régions comme le Bas-Saint-Laurent, le Saguenay–Lac-Saint-Jean ou la Mauricie, où ces locuteurs anglophones comptent pour moins de 1 % de la population.

À ce montant de 45 millions versé par le gouvernement fédéral, le ministère et les agences ont consenti 5 millions pour élargir l’accès aux services en anglais, relève le rapport de l’IREC.

La Charte de la langue française prévoit déjà que, dans le réseau de la santé et des services sociaux, les établissements dont la clientèle est en majorité anglophone puissent être reconnus par l’Office québécois de la langue française (OQLF) et autorisés à fonctionner en anglais. Trente-huit de ces établissements sont ainsi reconnus. « Aujourd’hui, des 277 établissements du réseau de la santé québécois, plus de la moitié (149)offrent des services en anglais », indique cependant l’auteure.

Un usage de l’anglais déjà répandu

En 1986, le gouvernement Bourassa modifiait la Loi sur les services de santé et les services sociaux pour affirmer que « toute personne d’expression anglaise a le droit de recevoir dans sa langue des services de santé et des services sociaux » pour autant que l’organisation et les ressources des établissements le permettent, rappelle le rapport. L’interprétation qu’en a donnée le ministère de la Santé et Services sociaux, c’est que toute personne « qui se sent plus à l’aise d’exprimer ses besoins en langue anglaise » puisse recevoir les services de santé dans cette langue, qu’elle soit de langue maternelle anglaise ou allophone. « C’est un statut qui est autodéclaratoire », déplore Maxime Laporte.

Alors que 13,4 % de la population québécoise a l’anglais comme première langue officielle parlée et que 8,8 % sont de langue maternelle anglaise, selon les données de Statistique Canada de 2006, un peu plus de 35 % du personnel soignant au Québec parle régulièrement ou le plus souvent en anglais au travail, selon une étude de l’INSPQ citée dans le rapport. Cette proportion a augmenté de 13,5 % entre 2001 et 2006, selon la même étude.

« L’État québécois permet et encourage ainsi la bilinguisation de son système de santé grâce à des dispositions légales qui risquent de forcer les établissements de santé à revoir, tranquillement, leurs politiques d’embauche de personnel », estime l’auteur, qui ajoute : « on peut s’attendre [à ce que, dans] ces conditions, le système de santé soit, à terme, complètement bilinguisé ».

Plutôt que rendre bilingue l’ensemble du réseau de la santé, le rapport préconise que les établissements se concentrent sur « la relation patient-soignant » et fournissent des interprètes, comme cela se fait avec des personnes qui parlent le mandarin ou l’algonquin. « Pour que le français reste une force, il faut qu’il soit la seule langue du système institutionnel », conclut le rapport de l’IREC.

49 commentaires
  • Gilles St-Pierre - Abonné 11 novembre 2014 00 h 46

    Et d'où Ottawa tire donc tous ces million$ ?

    À même nos propres taxes voyons donc... tous comme le futur pont au nom inconnu qu'il nous a si généreusement consenti et qu'il nous fera payer en plus au passage. Rien de trop beau !

    De plus, dans ses fins calculs de la mystérieuse péréquation, ils doivent être calculés ces fameux million$ afin de nous démontrer les grandes largesses d'Ottawa à notre égard.

    Nous pouvons toujours nous consoler en nous disant que ce gouvernement étranger nous n'avons jamais voté pour ça mais le pire dans cette histoire est que notre gouvernement du PLQ en est complice; là, la pillule est diificile à avaler et docteurs, j'ai toujours mal à ma langue.

  • Réjean Beaulieu - Inscrit 11 novembre 2014 00 h 52

    Un milliard de $ dans la feuille de route des langues officielles

    Ce milliard n'a jamais été audité et a toujours servi au graissage de la machine des partis fédéraux. On ne sait même pas combien de ces fonds sont alloués à l'anglicisation de nos nouveaux immigrants francophones. Pourquoi vous suprenez-vous maintenant?

  • Cyr Guillaume - Inscrit 11 novembre 2014 01 h 17

    L'Assimilation rampante d'Ottawa avec la bénédiction de Couillard!

    Cette situation se doit d'être dénoncé, condamné, et considéré au plus vite avec vigueur! On ne peut se permettre de devenir un second nouveau-brunswick!

    • Robert Beauchamp - Abonné 11 novembre 2014 08 h 01

      Ça s'en vient à la vitesse grand V. Les balayeurs devront aussi être bilingues selon Couillard. J'aurais qu'un seul mot à son endroit: «Scram»

  • Guy Lafond - Inscrit 11 novembre 2014 05 h 37

    IREC et IREQ


    Il me semble que l'IREC va un peu trop loin dans ses conclusions.

    La première langue officielle au Québec restera toujours le français. La nation québécoise doit par contre restée ouverte sur l'identité de son territoire et sur le reste du monde. Et la meilleure façon d'y arriver, c'est en maîtrisant une ou plusieurs autres langues (l'anglais? l'algonquin?).

    L'IREQ (Institut de Recherche en Électricité du Québec) est un autre organisme au Québec qui travaille pour que la force de l'hydro-électricité traverse nos frontières et martèle notre identité propre basée sur des énergies propres.

    Il y a d'autres formes d'énergie qui ne sont pas aussi propres et qui constituent en quelque sorte des langages ou des systèmes en eux-même (e.g. le lobby pétrolier).

    Sous l'emprise d'un gouvernement libéral provincial fortement attriqué par le lobby pétrolier, le Québec se doit maintenant d'augmenter ses influences "électrique" et linguistique sur le reste du Canada.

    Il y a un grand débat en ce moment en Ontario pour que la capitale du Canada, Ottawa, accède à un statut offiellement bilingue (anglais et français).

    Suivons alors la tendance: si beaucoup d'argent est accordé par le gouvernement fédéral au RCSSS du Québec afin d'assurer la promotion de l'anglophonie, alors ce même gouvernement devrait pouvoir faire en sorte qu'Ottawa, sa capitale, devienne une capitale officiellement bilingue.

    Plan A: une capitale fédérale officiellement bilingue pour les célébrations de 2017?
    Plan B: Le Québec, un pays?

    Deux plans pacifiques et non-violents!

    Tshuapamanan / Nous le voyons

    • Sylvain Auclair - Abonné 11 novembre 2014 09 h 36

      Première langue officielle? Y en aurait-il plusieurs?

  • Francois Parent - Inscrit 11 novembre 2014 05 h 43

    À quand l'indépendance ?

    Ces mesures sont encore de l'assimilation il est temps que les francophones réagisse si ils veulent conserver leur langue. Chaque jour on nous assimile par des mesures subtils.

    • Chantale Desjardins - Inscrite 11 novembre 2014 07 h 46

      Oui, il est temps que les francophones réagissent s'ils veulent conserver leur langue. Chaque jour, on nous assimile par des mesures subtiles.

    • Antoine - Inscrit 11 novembre 2014 09 h 14

      Sachez que ce programme d'investissement fédéral donne un montant équivalent aux francophones vivant hors Québec. Comme tactique d'assimilation, il faut repasser.

    • dietrik reinhardt - Inscrit 11 novembre 2014 11 h 47

      Antoine, combien de francophone vivent hors-québec? (1,2 million de personne) et combien d'anglophone vive au québec? (1,6 million) alors comment on justifie de donner de tel somme d'argent. les anglophones du québec ne sont pas en danger tandisque les francophones hors-québec le sont... Alors pour ce qui est d'être un investissement, il faut repasser.

    • Claude Lachance - Inscrite 11 novembre 2014 17 h 25

      Une seule langue, une seule maladie. Ketching, Ketchong !

    • Jacques Moreau - Inscrit 11 novembre 2014 19 h 07

      Le jour ou le Québec devient indépendant, le "Rest of Canada " (Roc), sera comme le Québec, libéré du bilinguisme. Hord du Québec, le français deviendra très optionel (Je doute qu'on organise une police de la langue pour interdire le lfrançais). Le 1.2 millions de francophones dans le RoC, devra se débrouiller par ses propre moyen, plus de Radio-Canada, etc ....
      Air Canada sera libéré de l'obligation légale de fournir un service en français. La langue française pourrait avoir encore moins d'attrait en Amérique du Nord. Nous ne sommes pas le Mexique, mais on pourrait le devenir. Maintenant le Fédéral, pourrait ne pas subventionner ni les anglais du Québwec, ni les français du RoC. Pas de discriminatiion basé sur la langue, la religion, le sexe, etc.... Bien sûr; nous pourrions redevenir une colonie Française.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 11 novembre 2014 19 h 29

      On parle ici d'anglicisation absolutiste jusque dans les endroits où il n'y a aucune justification démographique historique pour des services en anglais.

      Il n'y a PAS d'équivalence pour les francophones hors-Québec.

      Je vous mets au défi de vous faire soigner en français au Canada anglais là où les francophones constituent moins de 1% de la population.

      En fait ce sera difficile ou impossible d'avoir des soins en français là où les francophones sont moins de 50% de la population.

      À Cornwall, en Ontario, quand il a été question de faire respecter l'obligation de l'hôpital supposément bilingue d'offrir des services en français, il y a une une manifestation d'anglophones en colère et des coupures de financement pour protester contre cette «discrimination contre les anglophones». Les francophones représentent pourtant environ 30% de la population, en déclin à cause de l'assimilation.

      L'hôpital de Cornwall est supposé être bilingue parce qu'il a été créé par la fusion d'un hôpital francophone avec un hôpital anglophone. Ce «bilinguisme» a rapidement mené à l'anglicisation complète.

      Vous comprendrez donc pourquoi les francophones ont combattu avec autant d'acharnement pour que Monfort ne soit pas fusionné dans un hôpital pseudo-bilingue.

      En Ontario, «bilingue» veut dire «qui fonctionne en anglais, mais où de temps en temps il y a des services en français, quand ça adonne, ou un peut plus disponibles lors des référendums au Québec».