Plaidoyer pour sortir la politique des ponts

Page couverture d’un dépliant du ministère de la Voirie publié en 1970.
Photo: Gouvernement du Québec Page couverture d’un dépliant du ministère de la Voirie publié en 1970.

La géographe Hélène Pardé-Couillard attachait il y a 40 ans un vif intérêt aux ponts enjambant le fleuve Saint-Laurent, y voyant des monuments qui marquent les « paysages fluviaux de manière durable, et souvent trop agressive ». En 1977, elle y consacrait un mémoire de maîtrise ayant toutes les allures d’un plaidoyer sur l’importance de la « valeur esthétique », de l’« intégration dans l’environnement », mais aussi de la « toponymie » des ponts fluviaux.

Hélène Pardé-Couillard, mère de l’actuel premier ministre Philippe Couillard, plaidait déjà pour une dépolitisation du processus de désignation des monuments — et tout particulièrement des ponts fluviaux. La chercheuse invitait alors Ottawa et Québec à confier à une commission de toponymie « indépendante » du « pouvoir en place », mais sensible à l’opinion publique, la tâche de baptiser une nouvelle infrastructure. « On pourrait même soumettre ce choix au peuple par référendum ou par l’intermédiaire des médias d’information courants sous forme de concours », soutient-elle dans son mémoire intitulé « Aspects géographiques et politiques de la planification des ponts fluviaux à Québec, Trois-Rivières et Montréal ». Elle y décrit le document de 220 pages dédié à son père, l’hydrographe français Maurice Pardé, comme l’aboutissement d’une « aventure pédagogique tardive ».

Philippe Couillard descend d’une lignée de spécialistes de la géographie ; son grand-père Maurice Pardé avait entrepris le projet titanesque de rédiger un manuel de potamologie — la science des cours d’eau — de plus de 3000 pages. Il avait été élevé à la dignité d’officier de la Légion d’honneur en 1965.

«Manie» des hommes politiques

Dans son mémoire, Mme Pardé-Couillard égratigne durement la décision de baptiser du nom de l’ex-vice-premier ministre Pierre Laporte décédé au cours de la Crise d’octobre le nouveau pont reliant les villes de Québec et de Lévis. « [L’exercice visait à] donner bonne conscience au gouvernement libéral après l’assassinat de ce ministre par les extrémistes nationalistes en novembre 1970 », écrit-elle. Peu de gens le savent, mais le pont Pierre-Laporte devait initialement honorer Frontenac — le célèbre gouverneur de la Nouvelle-France de la fin du XVIIe siècle qui a défendu la colonie contre les attaques iroquoises et anglaises.

Hélène Pardé-Couillard ne manque pas de « dénoncer » la « manie » des hommes politiques de « donner aux ponts le nom de leurs amis politiques dont la gloire est loin de faire l’unanimité souhaitable, comme dans le cas de Pierre Laporte ». « Cette pratique devrait être interdite par la loi », indique-t-elle sans ambages, invitant le lecteur à ne pas sous-estimer la « dimension idéologique » des décisions liées à la planification des ponts.

Un bref survol des ponts fluviaux « révèle toute l’Histoire du Canada », souligne-t-elle. Érigé au XIXe siècle, le pont Victoria « illustre la période coloniale où tout est fait à la gloire de l’Empire britannique » sur lequel le soleil ne se couche jamais. Après s’être courbé dans une révérence à la reine Victoria, « le Québec s’affirme en utilisant les noms de ses hommes politiques », poursuit-elle. Les ponts Galipeault, Arthur-Sauvé, Hippolyte-La Fontaine, et « surtout » le pont Mercier — en mémoire du farouche défenseur de l’autonomie du Québec face à Ottawa — en font foi. Puis, « pour éviter des frictions avec le gouvernement fédéral », les acteurs politiques préconisent pour les « grands ponts » du Saint-Laurent les « noms de ces grands fondateurs de la Nouvelle-France » : Champlain et Jacques-Cartier à Montréal, Laviolette à Trois-Rivières et Frontenac à Québec, « qui malheureusement est devenu le pont Pierre-Laporte ».

« [Il n’y a] rien d’étonnant à ce que les hommes politiques rêvent d’utiliser ces monuments marquants de leur époque [les ponts] pour perpétuer leur mémoire », souligne-t-elle dans le document dactylographié, posé sur les tablettes de la bibliothèque de l’Université Montréal en 1977.

«Politiquement très puissantes»

D’autre part, Mme Pardé-Couillard note l’appétit des firmes de génie-conseil et des compagnies de construction pour des projets de ponts, et ce, 35 ans avant le coup d’envoi de la Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. « [Ces entreprises] ne pourraient subsister ou atteindre un niveau international, si elles n’étaient pas régulièrement assurées de recevoir des contrats importants du gouvernement », fait-elle valoir. C’est pourquoi elles sont à « recherche constante d’amitiés politiques ».


 
2 commentaires
  • Christiane Dupont - Abonnée 8 novembre 2014 11 h 46

    Belle trouvaille!

    Messieurs Bélair-Cirino et Boyer,
    quelle belle trouvaille que cette nouvelle! Le journalisme comme je l'aime.

  • Leclerc Éric - Inscrit 9 novembre 2014 16 h 08

    Madame Pardé-Couillard avait du flair...

    Mais comme à cette époque où l'état cherchait à tout prix à vouloir centraliser tout ce qui concerne les citoyens et les services qu'ils allaient utiliser dans le futur, tout est de responsabilité gouvernementale et nécessairement politique.