Un grand bond en arrière

Le premier ministre, Philippe Couillard, a annoncé sans détour la fin imminente de l’universalité des services de garde éducatifs à l’enfance.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Le premier ministre, Philippe Couillard, a annoncé sans détour la fin imminente de l’universalité des services de garde éducatifs à l’enfance.

L’abandon du tarif unique aura un « impact énorme » sur la « fréquentation » des centres de la petite enfance (CPE), des garderies privées subventionnées et des services de garde en milieu familial, avertit le directeur général de l’Association québécoise des centres de la petite enfance (AQCPE), Louis Sénécal.

« J’ai vu des parents avec les larmes aux yeux. Ils nous disent clairement qu’ils remettent en question l’idée d’avoir un deuxième ou un troisième enfant », lance-t-il à l’autre bout du fil. Il n’arrive pas à croire que le gouvernement libéral puisse imposer des frais de garde fluctuant entre 8 $ et 20 $ par jour dès le 1er avril 2015.

Pourtant, le ministère de la Famille entend bel et bien exiger une « contribution de base » de 8 $ par jour, à laquelle les familles à « moyens » et à « hauts » revenus devront ajouter une « contribution additionnelle » de 1 $ à 12 $, selon une « fiche de renseignements » remise à l’ensemble des ministres. La ministre Francine Charbonneau a qualifié mercredi de « spéculations journalistiques » le projet de grille tarifaire apparaissant le jour même dans Le Devoir, même si celle-ci est une copie conforme de celle apparaissant dans le document de deux pages préparé par le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS).

La fin du tarif unique dans les services de garde, conjuguée à d’autres mesures comme le fractionnement du revenu entre conjoints, forcera plus d’une femme à mettre en sourdine sa carrière professionnelle pour rester à la maison, appréhende le d.g. de l’AQCPE, Louis Sénécal. « On s’enligne vers une société où les femmes restaient à la maison, comme il y a 30 ans. Si c’est un choix, je n’ai pas de problème, mais pas une obligation », affirme-t-il en entrevue téléphonique avec Le Devoir. En allant de l’avant avec la modulation des tarifs, le gouvernement libéral forcerait des femmes à « choisir entre avoir un enfant ou avoir une carrière ». Il s’agirait d’un grand bond en arrière.

Le premier ministre, Philippe Couillard, a annoncé sans détour la fin imminente de l’universalité des services de garde éducatifs à l’enfance. « On veut que le régime soit préservé. On veut qu’il soit équitable et qu’il reflète la structure de revenus du Québec », a-t-il affirmé lors de la période de questions et réponses orales.

Option équitable

M. Couillard a présenté la modulation des tarifs comme une option nettement plus équitable comparativement à la hausse des tarifs de garde généralisée comme celle dans les cartons de l’ancien gouvernement « soi-disant progressiste ». « Nous allons protéger les familles à bas revenus et les familles de la classe moyenne à revenus modestes contre toute augmentation qui serait au-delà de leur capacité de payer », a-t-il souligné, dépeignant le tarif unique des services de garde comme l’institutionnalisation d’« un transfert des moins fortunés vers les plus fortunés ».

Les familles de la classe moyenne « trouve[ront] leur compte » dans la nouvelle grille tarifaire, a-t-il promis, se refusant à plus de précisions.

Le gouvernement du Québec pourrait élargir la portée du crédit d’impôt remboursable pour frais de garde d’enfants aux parents d’enfants inscrits à une garderie subventionnée afin de rendre la modulation des tarifs plus digeste, selon des sources consultées par Le Devoir. À l’heure actuelle, seuls les frais payés dans des établissements privés sont déductibles d’impôt.

En réussissant à atteindre l’équilibre budgétaire au terme de l’exercice financier de 2015-2016, le gouvernement libéral émergera-t-il comme le sauveur ou le fossoyeur du modèle québécois, au coeur duquel se trouve la Politique familiale ? s’interroge Louis Sénécal.

Il voit aussi dans l’établissement de « barrières à l’entrée » des CPE, des garderies privées subventionnées et des services de garde en milieu familial, une façon détournée pour l’équipe de Philippe Couillard de ne pas devoir compléter le réseau de 250 000 places à contribution réduite au Québec. Au lendemain d’une hausse tarifaire, « il y a des parents qui vont retirer leur enfant du service de garde et il y a des parents qui ne voudront pas envoyer leur enfant dans un service de garde ». « Est-ce qu’il y aura lieu à ce moment-là de compléter le réseau ? » demande-t-il à quelques jours de manifestations dans 11 municipalités québécoises.

Par le biais de leurs impôts et de leurs taxes, les Québécois financent un « panier de services » — santé, éducation, services de garde. « Pourquoi on enlèverait ça du panier collectif et on ferait porter aux familles le fardeau de [résorber] le déficit ? C’est le déficit de tout le monde », dit M. Sénécal, qualifiant l’attitude du gouvernement de « scandaleuse ».

Après avoir mis fin à l’universalité des services de garde, « le prochain pas [du gouvernement libéral], ça va être quoi ? » « Est-ce que le péage sur le prochain pont Champlain, on va devoir présenter notre rapport d’impôts ? Plus on est riches, plus on va payer cher ? »

La co-porte-parole de Québec solidaire, Françoise David, partage l’inquiétude de l’AQCPE. « J’ai l’âge et l’expérience pour savoir ceci : ce n’est que la première étape », a-t-elle déclaré lors d’un point de presse à l’Assemblée nationale.

Le Parti québécois dénonce une « attaque frontale » de la classe moyenne québécoise par le gouvernement libéral. « Est-ce que le premier ministre est autant déconnecté de la réalité des familles québécoises ? Elles sont étranglées actuellement. Elles ont de la misère à joindre [les deux bouts] », a déclaré le chef de l’opposition officielle, Stéphane Bédard. Le gouvernement Couillard a déniché « une autre façon libérale d’aller chercher de l’argent dans les poches des contribuables », a déploré la députée caquiste Lise Lavallée.

L’attrait du privé

La fin du tarif unique augmentera l’attrait des garderies privées non subventionnées, se réjouit le vice-président de l’Alliance québécoise des garderies privées non subventionnées (AQGPNS), Khalid Daher. Par ailleurs, il s’étonnait de voir l’AQCPE et les syndicats « défendre les intérêts des riches ». « Aucun riche n’a levé la main aujourd’hui pour dire : “ je ne suis pas d’accord ”. De quoi les syndicats et les CPE se mêlent-ils ? Pourquoi ne défendent-ils pas les pauvres de Saint-Michel qui sont aujourd’hui dans les garderies non subventionnées et qui paient une fortune ! C’est de la folie tout ça », lance M. Daher, félicitant le « courage » de M. Couillard et Mme Charbonneau.

Le v.p. de l’AQGPNS réitère toutefois la demande de verser des « subventions » aux parents plutôt qu’à des établissements afin que les garderies privées — regroupant 50 000 places, dont 15 000 vacantes — ne soient plus des « salles d’attente » des CPE, des garderies privées subventionnées et des services de garde en milieu familial.

38 commentaires
  • Djosef Bouteu - Inscrit 6 novembre 2014 00 h 55

    Processus de déconstruction du réseau public.

    Le but est la dislocation progressive du réseau de garderies publiques, les familles aisées étant désormais financièrement incitées à fréquenter les garderies privées.

    Le même but est recherché par le PLQ en santé, mais avec des méthodes différentes (désorganisation et coupures) dont les effets désastreux se font déjà lourdement sentir. Le Parti libéral aura créé de toute pièce un prétexte à une privatisation grandissante de la santé.

    Évidemment les vautours applaudissent à pleines mains pendant que les institutions publiques des Québécoises et des Québécois sont détruites à toute vitesse dans cette campagne d'austérité.

    On se retrouvera progressivement au bas de la liste des pays développés en terme d'équité sociale, de santé et de bien-être collectif, en compagnie des États-Unis.

    Un projet politique de société dysfonctionnelle au profit d'une infime minorité.

    • Micheline Dionne - Inscrite 6 novembre 2014 18 h 01

      Je ne vois pas comment on peut se ''scandaliser'' à l'idée qu'une famille ayant un revenu annuel de 75, 000% devrait payer 13 0u 15$ par jour pour faire garder un petit dans de bonne conditions. On a vu encore hier un reportage montrant que chez nos voisins du Vermont, une famille gagnant 45,0004 par année dépense environ 60$ par jour pour ce service? Croyez vous que notre état soit un paradis terrestre où des dollars pousseraient aux arbres et qu'on peut tout donner presque gratuitement à tout le monde tout le temps et rêver d'équilibrer un budget pour les prochaines générations. Arrêtons un peu d'endetter nos bébés!!1

    • Christian Fleitz - Inscrit 7 novembre 2014 10 h 38

      Pour tous les bénéficiaires des services des garderies qui prétendent déjà payer grâce à leurs impôts les subventions à celles-ci, il est logique qu'ils militent pour le remboursement d'abattements fiscaux pour tous les foyers fiscaux qui n'en bénéficient pas, en particulier du fait de l'absence d'enfants en bas âge ! Les ressources fiscales ordinaires ne sont jamais affectées à des dépenses et il est normal que d'appliquer une participation des utilisateurs-payeurs en fonction de leurs revenus : c'est une nécessité démocratique et vraiment égalitaire.

  • Robert Lauzon - Abonné 6 novembre 2014 06 h 20

    L'équilibre social passe par l'impôt et une gestion responsable de l'État

    Les libéraux compliquent la structure plutôt que de la simplifier. Ils ajoutent à la bureaucratie plutôt que de l'optimiser. Il serait plus simple de faire contribuer des entreprises comme les banques et ceux qui profitent de lois mal ficellées pour éviter de payer leur "juste part" des coûts sociaux, de leurs impôts e.g. médecin Québéçois travaillant en Arabie.
    Gérer équitablement, c'est s'engager à utiliser équitablement les capacités de payer de tous, individus ou corporations. Aujourd'hui, pour un contribuable moyen, la ponction fiscale est très très forte et il mérite que cette pression se relâche un peu ou qu'on lui donne une certaine assurance que son argent est investie de façon responsable.
    Par contre, la société paie énormément pour la formation de ses professionnels, les rémunère largement, les gâté socialement, leur donne un certain pouvoir. On s'attend donc qu'il devient des leaders, pas pour eux-mêmes comme c'est le cas aujourd'hui, mais en pensant à une société meilleure où les citoyens auront des droits égaux et pourront aspirer à pouvoir se réaliser peu importe qu'il soit né en haut ou en bas de la montagne. Le Québec mérite mieux!

  • Gilbert Fafard - Inscrit 6 novembre 2014 07 h 00

    Vous vous souvenez de Soleil vert

    Ce bon vieux film avec Charlton Heston ou on élimine tout le monde et que finalement on les récupère comme bouffe.Eh bien c'est un peu le sentiment qui se dégage de toutes les politiques d'austérité du gouvernement actuel.Des enfants aux aînés, on traite le citoyen comme du bétail.Une colonne de chiffre qu'on aligne et dont le solde apparent nous sauvera.Mais à quel prix?

    • Denis Carrier - Abonné 6 novembre 2014 09 h 34

      Parlant de colonne de chiffres, tout l'effort fait par le gouvernement Couillard vise en principe l'équilibre budgétaire. Louable en soit, mais quel effort est demandé aux créanciers du gouvernement (en bout de ligne les grandes banques)? Nous acceptons de donner dix milliards par an à ces institutions uniquement pour balancer ces deux colonnes de chiffres. Pourquoi ne feraient-elles pas leur part elles aussi? Pourquoi ne pas remettre en question leur privilège de pratiquer une fraude légalisée (prêter plus d'argent qu'elles ont dans leurs coffres). En d'autres termes, mettre en question leur privilège de faux-monnayeurs légaux?

    • Johanne Bédard - Inscrite 6 novembre 2014 13 h 14

      À Monsieur Fafard,

      Merci pour ce commentaire si juste et criant de vérité.

      Oui, vous avez plus que raison. Mais, le peuple étourdi par le tourbillon de la vie et tout ce qu'elle comporte d'occupations, d'activités de tout genre et de soucis, éloignent les citoyens de la réflexion des enjeux cruciaux sociaux de notre belle société en décrépitude.

      Ce ne sont que 31% (à moins que je me trompe, corrigez-moi) de la population qui a élu un gouvernement corrompu et collusé, reconnu publiquement. Mais, petits amis par ici et par là, font en sorte que le pire est porté au pouvoir pour le malheur de notre race québécoise.

      Lorsque l'on trame avec des fanatiques, on le devient... dixit : le passé oriental du leader de ce gouvernement. Au nom des finances publiques du Québec qui ne doit pas subir une décote des grandes instances New Yorkaises qui décident quel pays a droit de vie ou de mort, la vertu libérale est mise de l'avant comme une loi tenant du dogmatisme absolu.

      Je l'ai dit, je le redis, les moins nantis ont souffert, souffrent et souffriont. Cette réalité n'est pas du tout prise en compte par les décideurs actuels, qui ne voient que deux choses : leur bien-être et celui de leurs amis et le pouvoir et celui de leurs amis.

    • Jacques Moreau - Inscrit 6 novembre 2014 14 h 06

      Monsieur Carrier, vous êtes vous posé la question, << comment remplacer nos banques et banquiers?>> Ça prend combien de milliards, en actif, pour qu'une banque réalise un profit de 1 millard? L'information est disponible, mais elle n'apparait jamais, dans nos média populaires en même temps que l'annonce des profits. Il est sans doute possible pour un gérant de banque de "prêter" de l'argent qu'il n'a pas, mais malheur à lui s'il est pris par un auditeur.

  • Ghyslain Plourde - Abonné 6 novembre 2014 07 h 06

    Probablement un des seuls avantages de cette mesure est que les gens qui se "payent" une place en garderie sans y envoyer leur enfant (juste pour se garder une place), ou encore qui y envoient leur enfant sans être au travail, réfléchirons peut-être un peu plus avant d'utiliser le service. Du même coup, ça libèrera des places pour ceux qui en attendent une...

  • Hélène Gervais - Abonnée 6 novembre 2014 07 h 33

    En toute honnêteté ....

    Je ne crois pas que cela affectera tant que cela les CEP. On peut pas dire que $8 par jour est une somme astronomique pour envoyer les enfants à la garderie. Et que les mieux nantis seront égorgés par une si légère hausse des tarifs.

    • Claire Beauchemin - Abonnée 7 novembre 2014 06 h 45

      Si vous avez 3 enfants et qu'on vous demande 20 $ par jour X 52 semaines X 5 jours (il faut payer les 52 semaines, que l'enfant soit au CPE, dans une garderie subventionnée ou un service de garde en milieu familial) = 5 200 $ par enfant.

      Pour 3 enfants, la somme s'élève à 15 600 $, prise à même le revenu net (c'est-à-dire après qu'on ait enlevé tous les prélèvements du salaire brut, soit les impôts, les assurances collectives, l'assurance chômage, la contribution au fonds de pension collectif, la contribution à la RRQ... et j'en oublie) !

      L'enseignement est gratuit aux niveaux primaire et secondaire et à très bas coût au niveau collègial. La moindre des choses c'est que l'éducation soit également gratuite ou presque avant l'arrivée à l'école.

      Ne reconnaît-on donc plus l'importance des apprentissages de l'enfant " de 0 à 6 ans " comme on l'enseigne encore en psychologie ?

      Garderies gratuites ou presque - Un tarif de 7 $ ou 8 $ par jour permet de couvrir les frais connexes (collations et dîner, matériel d'art plastique et jouets), et cela me paraît acceptable. Les parents ne paient-ils pas à l'école "les cahiers et les crayons" de leurs enfants ? Accordons tout au moins la même importance à l'éducation préscolaire qu'à l'éducation scolaire !

    • André-Claude Gendron - Inscrit 7 novembre 2014 08 h 04

      Claire : Oui votre exemple de 20$/jour est bon, mais considérez que cette famille a un revenu de 200 000$ net, soit prêt de 400 000$ donc 5000$ représente 2.5%, soit la même chose (2.7%) que 8$ pour une famille qui gagnerait 75 000$ net par année.

      Cependant, là ou je suis pas d'accord c'est cette tarification proportionnelle au revenu. La personne qui gagne 400 000$ et qui paie 200 000$ d'impot, elle la fait sa part pour la société, pourquoi moduler un service identique en fonction du revenu. À quand l'essence plus taxée pour les BMW "pcq ils ont les moyens"...