Une réforme à hauts risques, avertit la FMOQ

Les patients risquent de faire les frais de la réforme des structures dans le réseau de la santé, pense la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

Après les spécialistes la veille, les médecins de famille ont à leur tour, mardi, réservé un accueil glacial au projet de loi 10 du ministre de la Santé, Gaétan Barrette.

Si elle salue l’abolition des 18 agences de santé qu’elle considère comme « des intermédiaires de trop », la FMOQ redoute l’ampleur des fusions et la taille des nouveaux établissements régionaux projetés.

En commission parlementaire, le président de la FMOQ, Louis Godin, a dit craindre « une perte de contrôle et une incapacité à remplir les obligations dont la population est en droit de s’attendre ». « Comme médecin, je ne travaillerai pas de la même façon si j’ai une population de 30 000 personnes à desservir dans un hôpital communautaire que si je vis dans un environnement avec un hôpital de 300 lits, 200 médecins spécialistes et 200 000 personnes à desservir », a précisé M. Godin en point de presse.

En vertu du projet de loi 10, le nombre d’établissements publics passerait de 182 à 28, regroupés sur une base régionale sous le vocable de Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS).

Pour la FMOQ, la création de « méga-établissements » couvrant un immense territoire n’est pas une avenue à privilégier. À son avis, seuls une minorité d’établissements dans une région donnée devraient faire l’objet d’une fusion.

Sur le plan local, la population serait « mieux servie », selon les médecins de famille, par une structure plus souple, capable d’offrir des services médicaux de proximité. « Les territoires des différents CISSS sont immenses et la coordination des services risque de s’avérer impossible compte tenu des distances et des besoins particuliers des diverses communautés », souligne à ce sujet le mémoire de la FMOQ.

Risques de ratés

Les médecins omnipraticiens estiment que le modèle proposé par le ministre Barrette accroît les « risques de ratés » dont les patients pourraient « faire les frais ».

La taille des établissements, l’éloignement des sites, le manque de coordination nuiront « à la bonne prestation des services aux usagers », prédit l’organisme.

Tout comme leurs collègues spécialistes, les omnipraticiens s’inquiètent également des pouvoirs exceptionnels que le projet de loi accorde au ministre de la Santé.

Le ministre Barrette pourra notamment prescrire les règlements qu’il veut, adopter des directives liant automatiquement les établissements, passer outre les règles usuelles, contraindre tout établissement à une réorganisation et remplacer un président-directeur général ou suspendre un conseil d’administration sans formalité.

À cela s’ajoute la nomination par le ministre de tous les membres des conseils d’administration et les hauts dirigeants des établissements. Le ministre pourra exercer « un contrôle quasi absolu », craint la FMOQ, soulevant du même souffle le risque d’une « politisation » des gestionnaires de la santé.

L’organisme ajoute que le projet de loi « confine au mépris » lorsqu’il exclut les médecins omnipraticiens des conseils d’administration des CISSS. « Il est choquant de voir le gouvernement nier la présence et l’apport de milliers de médecins omnipraticiens dans les affaires des établissements. Aucune raison ne justifie une telle mesure [d’exclusion] », fulmine la Fédération.

Le projet de loi 10 octroie des pouvoirs de nomination temporaires au ministre de la Santé et des Services sociaux, a soutenu Gaétan Barrette lors d’un impromptu de presse. « Il est bien évident pour moi que ce type de pouvoirs-là qui sont effectivement importants ne pourraient pas se retrouver dans une loi définitive », a-t-il déclaré. Il promet que les membres des CA et les hauts dirigeants du réseau « se feraient dans un mode “ normal  » après qu’il aura « réécrit » la Loi sur la santé et les services sociaux et les lois connexes. « C’est une affaire de deux à trois ans », a fait valoir M. Barrette.

En matinée, l’Ordre des infirmières du Québec est venu plaider devant les parlementaires pour « une gouverne forte en soins infirmiers » dans chacun des CISSS.

La présidente de l’Ordre, Lucie Tremblay, a réservé ses critiques, disant partager les objectifs du ministre en ce qui concerne l’allégement de la bureaucratie. « On ne peut pas être contre la vertu, a-t-elle argué. Comme le projet de loi 10 traite des structures, nous faisons une présentation sur l’importance de la présence d’une directrice de soins infirmiers avec une équipe qui pourra l’appuyer dans le déploiement de ces grands changements. »

Avec Le Devoir

6 commentaires
  • Damien Tremblay - Inscrit 22 octobre 2014 09 h 34

    « Small is beatiful » Monsieur le ministre Barrette


    Les méga-structures, les méga-hôpitaux et tous les méga-machins ont depuis longtemps fait preuve d’inefficacité. De plus, en cas d’erreur, on parle de méga-conséquences.

    Le ministre Barrette aurait tout intérêt à lire « Small is beautiful », une oeuvre de réflexion pour l’administrateur compétent. Écrit en 1973 par E. F. Schumacher, cela nous fait penser que M. Barrette conduit une Formule 1 de la social-démocratie : le système de santé du Québec.

    Toutefois, M. Barrette a décidé de jouer les mécaniciens, en se disant qu’on verra bien si ça fonctionne. Notre mécano ne semble pas se rendre compte qu’il s’exerce sur un gros fardier en marche et que la moindre erreur va être payée très cher par les très nombreux passagers du système de santé.

    L’idée d’abolir des intermédiaires n’est pas une mauvaise chose en soi, en autant qu’elle n’engendre pas des entités administratives monstrueuses, beaucoup plus difficile à manœuvrer.

    À propos : Il y a plusieurs années, nos voisins du Sud, fervents adeptes du livre des records, avaient construit des poulaillers gigantesques jouissant de nombreux avantages qui furent rapidement déclassés par les hécatombes d’épidémies survenant dans ces méga-HLM aviaires…

    M. Barrette sait-il les urgences des hôpitaux débordés, alors que, sur certains étages, des ailes entières de ces institutions sont vides. Il faut bien faire balancer les deux colonnes de chiffres! En ce domaine, les décisions sont prises pour le mieux être financier et non celui des impatients parqués dans le porche.

    « L’urgentologie administrative » ne semble pas pressée de régler la chose car elle perdure depuis de nombreux mandats politiques. À chaque élection, CHAQUE ministre pressenti pour la Santé jure qu’il va régler le problème … Incompétence qui semble également partagée entre tous ces pseudo merles blancs.

  • Roger Gobeil - Inscrit 22 octobre 2014 09 h 52

    Abolition des Agences ?

    Ne vous méprenez pas, les Agences ne seront pas abolies, elles vont seulement changer de nom (CISSS), comme l'avait d'ailleurs déjà fait Couillard quand Charest avait promis en campagne électorale d'abolir les RRSSS.

    Vraiment, les ours se suivent et se ressemblent drôlement!

  • Jana Havrankova - Abonnée 22 octobre 2014 10 h 52

    Perte de contact avec le terrain à craindre

    À peu près tout le monde s'entend pour l'allègement de la bureaucratie. Mais il est loin d'être certain que le projet de loi 10 répond à ce souhait. Au contraire, les « structures » décisionnelles s'éloignent du « terrain ». Le fonctionnement des diverses entités chapeautées par les CISSS risque d'être entravé par l'éloignement des décideurs et la connaissance limitée des problèmes locaux par ces derniers. J'estime que le projet est irrecevable dans sa forme actuelle.
    Jana Havrankova, MD

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 octobre 2014 11 h 34

    … en peu de temps ?

    « C’est une affaire de deux à trois ans » (Gaétan Barrette, min, SSS )

    Ré-écrire cette Loi en si peu de temps ?

    Quel optimisme ! Quel pavoisement ! Quel bonheur de ministre !

    Cependant, et de la photo où l’on voit un Gaétan comme éprouvé (yeux rouges, rictus des lèvres, traits embourbés … .), on-dirait que quelque chose semble se passer autrement et que ça risque d’éclater comme …

    … en peu de temps ? - 22 oct 2014 -

  • Martin Gagnon - Inscrit 22 octobre 2014 14 h 04

    Vu à distance: Le salariat des médecins

    Je suis a Rome depuis la mi-septembre et la démarche de M. Barette est sainte: économiser ! Je propose donc le raisonnement suivant.

    PREMIÈREMENT, en 2010 en France, le Dr LASSAUNIÈRE (médecin de renommée mondiale, spécialiste en soins palliatifs) prenait sa retraite. Dans une entrevue, il avouait un salaire pas extraordinaire mais confortable (ses mots) correspondant à 125 000 $CAN. En ajustant, au Québec ce serait environ 160 000$ bruts.
    DEUXIÈMEMENT, au Québec (références en bas), il y a environ 8 900 omnipraticiens gagnant une moyenne de 220 000 $/an et 9 500 spécialistes gagnant une moyenne de 350 000 $/an.
    TROISIÈMEMENT, au risque de passer pour un "Barette", je propose de ramener le "salaire" des médecins (spécialistes et omnipraticiens) à celui du Dr. Lassaunière: si c'est bon pour lui, il me semble raisonnable d'offrir la même chose pour le même service chez-nous ...

    Si vous faites les calculs, vous constaterez que cela représente annuellement 2,3 milliards d'économie ! Il va de soi que je doute que M. Barette y ait pensé ;o).

    Plus sérieusement, les médecins québécois oeuvrent dans un système comparable à celui des médecins français (formation, privilèges, importance dans le système de santé, etc) tout en obtenant les avantages des médecins nord-américains (salaire élevé entre autres). Il est évident que la société québécoise ne peut les alimenter sur ces deux paliers.

    Cela dit, je ne pense pas que la troïka qui nous dirige à Québec pousse dans le sens du salariat réel des médecins (comme on le fait pour les professeurs d'université qui ont eux aussi fait de longues études sans le privilège d'un internat bien rémunéré).

    RÉFÉRENCES
    "Combien gagne votre médecin", Journal de Montréal, 23-9-14
    "Le nombre de médecins en hausse", La Presse, 7-2-12
    CALCULS
    Omnipraticiens: (220 - 160) x 8 900 = 534 M$
    Spécialistes: (350 - 160) x 9 500 = 1 805 M$