Le spectre d’un superministre effraie

Le ministre Gaétan Barrette monte à l’assaut de la « tour de Babel » du réseau de la santé et des services sociaux. Il propose la fusion de 182 établissements « ayant une fonction de gestion » à travers le Québec en 28 établissements, dont 19 centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS), qui seront « sous l’autorité directe du ministre ». La montée en puissance du ministre suscite l’inquiétude.

Les agences de la santé et des services sociaux (ASSS) passeront à la moulinette, ce qui entraînera l’abolition de plus de 1300 postes d’employés-cadres dans le réseau, a confirmé M. Barrette. « Ce palier n’apportait [pas] la plus value escomptée lors de sa création et, à bien des égards, parfois, entraînait certains dysfonctionnements », a-t-il soutenu en point de presse jeudi après-midi.

Chacun des CISSS aura « autorité » sur les centres hospitaliers (CH), les centres locaux de services communautaires (CLSC), les centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), les centres de protection de l’enfance et de la jeunesse (CPEJ) et les centres de réadaptation (CR) sur son territoire. « Fini les obstacles administratifs, fini les dossiers non partagés, fini les multiples cartes d’hôpital, fini les guerres de clochers », a promis l’adepte des gourous de la gestion intégrée des soins comme Cleveland Clinic et Kaiser Permanente.

Le redéploiement du réseau laissera intacts « tous les points de service », a insisté le Dr Barrette, appelant du même souffle la population à ne pas prêter attention à « ceux et celles qui annonceront l’apocalypse ». « C’est une refonte administrative ! »

Un système « centré » sur le ministre ?

Le projet de loi 10 prévoit la dissolution de quelque 170 conseils d’administration d’établissements de santé à travers le Québec. Il confie au ministre la tâche de désigner la plupart des 13 ou 15 membres des CA des 19 nouveaux CISSS. « La majorité des membres seront indépendants, nommés par le ministre sur la base de leurs compétences », a assuré M. Barrette aux journalistes. Il aura aussi la main haute sur le processus de désignation des présidents-directeurs généraux des CISSS si le projet de loi 10 est adopté sans amendements. Il pourra même « intervenir » dans le fonctionnement des établissements « si des gestes incompatibles avec les règles de saine gestion sont posés ».

La directrice générale de l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), Diane Lavallée, montre du doigt une « centralisation sans précédent des pouvoirs entre les mains du ministre ». « On aura un palier : le ministre et son ministère », a-t-elle affirmé au Devoir. Le réseau de la santé sera « fragilisé de façon importante » s’il est soumis à « une plus grande politisation », a-t-elle soutenu. La porte-parole de l’AQESSS entrevoit une « période de turbulences ». « On est très inquiets. »

La réforme proposée « n’est pas centrée sur le patient », a déploré la députée péquiste Diane Lamarre. « Elle est centrée sur le ministre. » En plus de remettre en question « l’ampleur des pouvoirs discrétionnaires dévolus au ministre », le député solidaire Amir Khadir a dit douter des chances de succès de l’opération amorcée par M. Barrette. « Le PLQ a une lourde pente de crédibilité à remonter. Les réformes de l’ère Charest font encore mal au réseau de la santé et n’ont pas donné les résultats escomptés, que ce soit en termes d’économies ou d’efficacité », a-t-il souligné. Le député caquiste Éric Caire a dit aussi espérer que l’abolition des ASSS « n’aboutira, en bout de ligne, qu’à un changement de nom pour les structures, comme il a été vu par le passé ».

Le ministre Barrette se défend de vouloir faire main basse sur le réseau. « Le ministère aurait la responsabilité de définir les priorités, les orientations et les politiques nationales », tandis que les CISSS se verront confier la « responsabilité de planifier, coordonner, organiser et dispenser les services à la population » tout en effectuant la « planification régionale des ressources humaines », a-t-il affirmé. « Il ne s’agit pas ici de centraliser la gestion du système de santé dans les mains du ministre, il s’agit au contraire de la décentraliser. »

220 millions d’économies récurrentes

Le projet de loi prévoit la mise sur pied d’un CISSS dans chacune des régions du Québec, à l’exception de celle de Montréal, où il y en aura cinq (Ouest-de-l’Île, Centre-de-l’Île, Nord-de-l’Île, Est-de-l’Île, Sud-Est-de-l’Île). La réorganisation épargnera quatre « établissements suprarégionaux », c’est-à-dire le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), le Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) et l’Institut de cardiologie de Montréal. M. Barrette a jugé « inopportun » de les inscrire dans une dynamique de CISSS en raison, dit-il, de la nature particulière de leurs missions.

« Moins de bureaucratie pour plus de soins, c’est de ça qu’on parle ici », a fait valoir le premier ministre Philippe Couillard dans la foulée du dépôt du projet de loi à l’Assemblée nationale.

Le gouvernement libéral escompte des économies récurrentes d’au moins 220 millions de dollars par année à compter de 2017. « Soyons clairs, nous ne sommes pas dans un simple exercice de retour à l’équilibre budgétaire, mais bien dans un exercice de changement de culture », a averti M. Barrette.

Le projet de loi 10 a laissé sur sa faim la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ). « Le gouvernement “ austéritaire ” fait une réforme de comptable. Il n’y a rien là-dedans pour améliorer la qualité des soins », a dit la présidente de l’organisation syndicale, Régine Laurent.

Les sceptiques seront confondus, à en croire le Dr Barrette. « Les gens vont voir une différence très significative bien avant la fin du premier mandat » prévu à l’automne 2018, a-t-il lancé après avoir sonné la charge contre « l’excès de bureaucratie, le manque d’accès en première ligne, le manque de coordination, les chicanes de clochers… »

D’ailleurs, le projet de loi 10 constitue le « premier » de « plusieurs gestes » pour corriger les « dysfonctionnements » dans le réseau de la santé, a-t-il averti. Par exemple, le gouvernement libéral entend revoir « le plus rapidement possible » le financement des établissements de santé en arrimant celui-ci à leurs activités.

« Stay tuned », a dit le premier ministre Couillard durant la période de questions.

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39 commentaires
  • jean-charles chebat - Inscrit 26 septembre 2014 03 h 34

    Surtout ne rien changer!

    Restons tels quels. Faisons du sur-place . Gardons notre beau "modèle québécois". Faisons comme les français qui sont les gardiens fidèles de leur beau "modèle francais".Avec les résultats que l'on constate...

    • Robert Henri - Inscrit 26 septembre 2014 10 h 16

      Il est très bien le modèle québécois. Celà ne veut pourtant pas dire qu,il ne peut et ne doit pas être amélioré. Bien au contraire. Quand un modèle est bon, il mérite d'être amélioré. Ce que fait le préésent gouvernement, c'est du saccage. On annule le travail de générations de politiciens et de luttes citoyennes. Jen ne sais pas si c'est de la dictature mais ça y ressemble à mes yeux.

    • Alice Gérard Roy - Inscrite 27 septembre 2014 10 h 48

      M. Chebat,
      S'il y a bien un modèle de système de santé qui est réputé à l'international, le français arrive dans les premiers de la classe. Vous pouvez reprocher bien d'autres choses au gouvernement français pour remonter l'estime de notre gouvernement mais il est malhonnête de mettre tout dans le même panier. En attendant, la population française reçoit des services médicaux et sociaux de qualité et variés dans des temps très raisonnables, ce qui nous savons n'est vraiment pas le cas du Qc (même ceux et celles ayant un médecin de famille ne peuvent pas avoir un rdv la journée même s'ils sont malades). Faire une refonte administrative du sytème qc, c'est à voir, à condition que les économies produites soient réinjectées dans les services que recoivent la population afin que les besoins soient mieux couverts. Or, dans cet article, M. Barette ne parle pas du tout de réutiliser cet argent de cette façon, hormis que les services resteront intacts (et c'est le strict minimum). Or, pouvons-nous accepter plus longtemps que les enfants qui zozotent n'aient pas accès à des services d'une orthophoniste et qu'ils en resteront marqués toute leur vie? Comment se fait-il, qu'à moins d'avoir des troubles de santé mentale, il faut se tourner vers le privé pour recevoir des services de psychologie? Qu'il y ait des délais d'au moins 3 mois pour recevoir des traitements pour le cancer? Tous ces manquements pousse la population à se trouner vers le privé afin de recevoir des services dans un temps raisonnable, au grand bonheur des libéraux et au grand desespoir de notre portefeuille.

  • Guy Vanier - Inscrit 26 septembre 2014 05 h 26

    Ça va être le bordel!

    <<<Le projet de loi 10 prévoit la dissolution de quelque 170 conseils d’administration d’établissements de santé à travers le Québec. Il confie au ministre la tâche de désigner la plupart des 13 ou 15 membres des CA des 19 nouveaux CISSS. « La majorité des membres seront indépendants, nommés par le ministre sur la base de leurs compétences », a assuré M. Barrette aux journalistes. Il aura aussi la main haute sur le processus de désignation des présidents-directeurs généraux des CISSS si le projet de loi 10 est adopté sans amendements. Il pourra même « intervenir » dans le fonctionnement des établissements « si des gestes incompatibles avec les règles de saine gestion sont posés ».>>>

    A chaque changement du parti au pouvoir, ces nouveaux chefs seront remplacés de la même façons que ceux d'hydro, la police provinciale , caisse de dépôt etc.... le sont présentement.
    Le vrais bordel!
    Retour à la case départ du temps d'avant la révolution tranquille. Nous oublions très vite les Québécois. Bienvenu au temps de Duplessis à son meilleur! moi je n'ai pas oublié.
    La nouvelle secte des 3 docteurs nous font reculer de 50 ans. On appelle ça avancé du reculons.

    • jean-charles chebat - Inscrit 26 septembre 2014 10 h 25

      Le "bordel"? On l'a déjà. Chacun sait que le système de santé coûte trop cher par rapport à la qualité des services reçus.
      Ce gouvernement a été elu pour faire des réformes structurelles. Ces trois docteurs, comme vous dites, seront évalués APRÈS que leurs réformes aient été mises en place et seront rodées.
      En attendant, comment peut-on leur faire un procès d'intention et les condamner par analogie: ce gouvernement n'a rien de commun avec celui de Duplessis.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 26 septembre 2014 13 h 35

      @M. Chebat

      Bémol : ce gouvernement ne sera pas jugé sur ses résultats. Si le peuple avait déjà eu cette capacité, M. Couillard ne serait pas au pouvoir.

    • jean-charles chebat - Inscrit 27 septembre 2014 01 h 09

      À M. Lamy-Théberge:
      Si vous pensez que le peuple n'a pas la capacité de juger ses gouvernants, c'est que vous n'avez plus foi en la démocratie. C'est bien plus grave que ce dont il est question ici.
      Ce genre d'attitudes politiques mène inebitablement à des excès.

  • François Dumas - Inscrit 26 septembre 2014 06 h 14

    Dans quel sens Couillard marche-t-'il ?

    Réduire les étages administratifs, je suis d'accord. Donner plus de pouvoir à quelqu'un qui veut du bien au système public, et améliorer le service donné par les services publiques, je serais aussi d'accord, car lorsqu'on veut changer les choses, il faut avoir le pouvoir de les changer. Mais quelles sont les réelles intentions de Couillard ? Quelle est l'entente avec Barrette avant les élections ? Si on regarde ce qu'il a fait par le passé, et non ce qu'il dit, on a des raisons d'avoir peur de faire un autre pas vers la privatisation. Bientôt, on va entendre qu'il faut toucher au panier de services, on n'a plus le moyen de se les payer, et on ouvrira encore plus la porte au privé. Et il n'aura plus dans les pattes les petits conseils d'administration qui sont en lien direct avec la population, et qui ont un peu trop d'empathie, qui gèrent un peu trop avec le coeur. Pendant ce temps, les frais pour les médicaments continueront d'augmenter, les médecins auront leur parité avec l'Ontario (mais pas les autres professionnels évidemment), et on continuera d'engloutir des milliards dans les PPP. Et on aura bientôt encore davantage de médecins-hommes d'affaires qui se mettront riches avec leur clinique privée. On peut se féliciter d'avoir un ministre qui marche, mais il faut regarder dans quel sens il marche...

  • Jean-François Caron - Abonné 26 septembre 2014 06 h 24

    Les amis

    Il y aura donc au minimum 247 sieges disponibles pour les amis de Philippe et Gaetan. Etre-membre du QLP a ses privileges.

  • Roger Gobeil - Inscrit 26 septembre 2014 06 h 35

    Élimination des Agences ?

    Selon ma compréhension, les futurs CISSS de Barrette vont devenir les nouvelles Agences régionales que le ministre et le ministère vont commander d'en haut.

    Ce sont surtout les établissements locaux qui vont être éliminés pour être intégrés dans une organisation monstrueuse... je vous laisse imaginer l'organigramme.

    Le ministre Barrette et le gouvernement ont sûrement oublié que "small is beautiful"!