Un changement de culture contre vents et marées à la CCQ

Diane Lemieux
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Diane Lemieux

La p.-d.g. de la Commission de la construction Québec (CCQ), Diane Lemieux, a dû tenir tête à son propre conseil d’administration pour amener un nécessaire changement de culture dans l’industrie.

Lors de sa nomination, en janvier 2011, la CCQ traversait une crise de confiance importante. Le public avait largement perdu confiance dans cet organisme paritaire qui semblait peu enclin à vouloir s’attaquer aux problèmes de l’industrie : travail au noir, inspections de complaisance, intimidation et discrimination syndicales sur les chantiers, etc. « On avait un problème d’image. Les gens n’avaient pas confiance », a-t-elle dit jeudi à la commission Charbonneau.

La crise a fait naître « un désir de changement », d’abord dans la population qui en avait ras le bol des irrégularités. « Ce désir-là dans l’industrie n’était pas partagé de tous, il faut se le dire, mais il était suffisant pour que je puisse bouger », a dit Mme Lemieux lors d’un témoignage fort instructif.

La CCQ est « une bibitte spéciale » de par la composition de son conseil d’administration. Outre sa p.-d.g., le conseil est formé de cinq administrateurs de la partie patronale, cinq de la partie syndicale et cinq indépendants. Cette structure tripartite explique en grande partie pourquoi la CCQ n’a pas présenté de mémoire à la commission Charbonneau. Il y a une impossibilité, pour les trois composantes, de s’entendre sur des pistes de recommandations.

Mme Lemieux a donc témoigné à titre personnel de son expérience à la tête de la CCQ. Lors de son arrivée en poste, elle s’est employée essentiellement à « fermer des portes » et à raffermir les règles de gouvernance.

Les membres du conseil, autant du côté patronal que syndical, passaient régulièrement des « commandes » aux employés, que ce soit pour des inspections de chantier, les enquêtes, la délivrance de cartes de compétence, etc.

Pour assurer l’indépendance du personnel, Mme Lemieux a tracé la ligne. « En très peu de temps, j’ai fermé ces portes-là. Je sais que ça n’a pas été toujours compris, et souvent mal accueilli. Plusieurs associations syndicales et patronales se sont senties dépossédées », a-t-elle dit.

La p.-d.g. de la CCQ a elle-même été sollicitée par un membre syndical du conseil, peu après son entrée en fonction, pour qu’elle intercède en faveur d’un tiers dans ses démarches pour obtenir une carte de compétence. « J’ai décrété que je n’avais pas de petit coupon de cartes de compétence dans mon bureau », a-t-elle lancé.

Depuis 1987, le conseil d’administration nommait les inspecteurs de chantier et leurs superviseurs (deux postes névralgiques à la CCQ). Encore là, Mme Lemieux a mis un terme à cette pratique en instaurant une politique de dotation en bonne et due forme. « Il y avait là un risque en soi, et il fallait enlever ce risque, a-t-elle expliqué. Toutes les mesures sont prises pour que ça [les pressions du conseil] ne se produise pas. »

Mme Lemieux a aussi ramené à l’avant-plan le code d’éthique de la CCQ, qui était tombé dans un oubli complet pour des raisons qu’elle s’explique mal. Elle a aussi mis un terme au partage excessif d’informations, comme celles concernant les rapports d’inspection, pour assurer une plus grande cohérence de la CCQ. Il n’y a pas si longtemps, lorsque le conseil décidait de procéder à un « blitz d’inspections », l’information était ébruitée à l’avance à toutes les associations de l’industrie…

La culture de promiscuité n’est pas éradiquée pour autant. Encore aujourd’hui, le quart du personnel de la CCQ entretient des liens familiaux avec des membres de l’industrie. Il s’agit d’un « taux anormalement élevé », imputable à un laxisme dans les politiques d’embauche.

Des combats méconnus

Mme Lemieux a livré des combats fortement médiatisés contre le placement syndical, l’intimidation et la discrimination sur les chantiers. Elle a aussi tenu tête au Syndicat des employés professionnels et de bureau (SEPB), pour que les enquêteurs de la CCQ ne soient plus représentés par la FTQ.

Les batailles menées contre son propre conseil d’administration étaient cependant moins connues du public. Mme Lemieux a livré un cours d’histoire accéléré sur l’évolution de la CCQ. Jusqu’en 2012, son conseil était formé en majorité de représentants issus du droit du travail, autant du côté patronal que syndical. Le conseil était devenu « le prolongement de la table de négociations », a-t-elle expliqué.

Après le saccage de la Baie-James, en 1974 (un épisode qui a mené à la création de la commission Cliche), la CCQ avait pour mission première d’assurer « la paix industrielle » dans la construction.

Les stratégies agressives dans l’inspection des chantiers ou le contrôle des cartes de compétence étaient très mal vues. Québec s’attendait à ce que la CCQ joue « un rôle d’accompagnateur », à l’instar de la Régie du bâtiment du Québec. La culture d’indolence à la CCQ n’est pas née du jour au lendemain. « C’est un long et grand tricot », a illustré Mme Lemieux.

L’ex-ministre péquiste recommande une vigilance de tous les instants pour contrer la discrimination et l’intimidation syndicale. Jadis, les plaintes pour discrimination faisaient l’objet d’un marchandage entre la partie syndicale et patronale. Dès la signature d’une nouvelle convention collective, elles étaient abandonnées.

« Il y a beaucoup de choses qui se négocient dans la vie, mais pas ça, a tranché Mme Lemieux. C’est malsain parce que les comportements répréhensibles n’ont pas eu de conséquences au bon moment. Ils ont fait l’objet d’un “ deal ” et d’un retrait de plainte. »

Pour « briser la loi du silence », elle propose notamment d’assurer une meilleure protection des plaignants, d’augmenter les amendes dans un esprit de dissuasion, et de créer un registre public des condamnations. Elle invite enfin les policiers à accorder plus de sérieux aux plaintes pour discrimination ou intimidation. « Aujourd’hui, les autorités ne peuvent plus rater leurs devoirs », dit-elle.

Priorité aux cartes de compétence

La CCQ a décelé de nombreux signes d’infiltration du crime organisé dans la construction. Pour y remédier, elle mise notamment sur une surveillance de tous les instants contre le travail au noir. « La carte de compétence, c’est la clef du système », a dit Mme Lemieux. La stratégie permet aussi de lutter contre l’évasion fiscale et de niveler les règles du jeu entre les entrepreneurs.
3 commentaires
  • Damien Tremblay - Inscrit 19 septembre 2014 08 h 28

    La femme idéale … pour combattre l’hommerie


    On se rappellera très bien qu’à son arrivée à la CCQ, Diane Lemieux a dû mettre fermement son poing sur la table afin de résister aux mauvais garçons qui avaient de très mauvaises habitudes au niveau du trafic d’influence.

    Cette femme admirable au parcours politique sans taches a su mâter ce nids de crabes qu’était la CCQ. Pour réussir à accomplir son mandat d’épuration, elle a refusé tout compromis avec les mauvais garçons de son propre conseil d’administration.

    Ce cartel boiteux de représentants des syndicats et du patronat, comme un vieux couple tirait chacun la couverte de son côté pour tâcher de répondre aux desiderata de ses « supérieurs ». Évidemment toute cette partie de jambes en l’air se faisait au détriment de l’intérêt et des finances publiques, et de la population en général.

    Le patronat créateur d’emplois et les syndicats protecteurs des travailleurs se faisaient tous les deux une belle jambe en contrôlant parfaitement la CCQ; faisant ainsi de cette dernière un Paillasse à double visage.

    L’arrivée de Mme Lemieux en ces lieux de mœurs légères a donc tristement sonné la fin de la récréation pour tous ces élèves qui n’avaient rien de modèles. Le plus ironique dans toute cette histoire est que Mme Lemieux n’a reçu de fleurs d’aucune des parties; car elle a refusé de danser avec tous ces cavaliers de mœurs douteuses, dotés et d’un appétit insatiable.

    Il serait tentant de cloner Mme Lemieux si nous ne savions pas que l’éthique et la morale relèvent surtout de l’acquis et non d’une science morale infuse. Et si c’était le contraire ? À savoir qu’éthique et morale procéderaient d’une quintessence innée de l’âme humaine, cadeau d’un Dieu « hors de la machine cosmique ».

    « Mais nous réserverons pour l’hiver la discussion théologique, car il y a de quoi se faire du mauvais sang là-dessus. » (André Gides)

  • Yves Côté - Abonné 19 septembre 2014 08 h 50

    Hommage...

    Hommage à Madame Lemieux.
    Une femme de courage et de convictions.
    Le Québec a besoin de plus de gens comme cette dame pour occuper les postes clés de notre société.
    Et merci aussi à Monsieur Myles qui ici, dans mon journal, fait encore une fois un travail remarquable de journalisme.
    Ces deux méritent notre respect à tous.

  • Jacques Morissette - Inscrit 19 septembre 2014 10 h 19

    Le milieu de la construction: Un nid de serpent?

    L'exposé de Brian Myles est intéressant. Bonne chance à Diane Lemieux et sa noble contribution de faire un sain ménage, dans ce qui semble être un nid de serpent.