Les Québécois «exilés» dans le Canada

Photo: Illustration Tiffet

Lucien Bouchard a pris une grande respiration. Il a pesé ses mots. Puis le verdict est tombé : « La présence politique du Bloc dilue le pouvoir du Québec au sein de la fédération. »C’était cette semaine, lors du visionnement de presse du film Nation. Huis clos avec Lucien Bouchard, dans une salle de réunion à Télé-Québec. Près de 20 ans après être passé à un cheveu de fonder le « pays » rêvé, l’ancien sauveur du mouvement souverainiste a confirmé qu’il est bel et bien passé à autre chose.

 

Il n’est pas le seul à avoir tourné la page sur l’indépendance. Le Parti québécois l’a constaté en subissant la pire défaite de son histoire en avril dernier. La réalité, croit Lucien Bouchard, c’est que la souveraineté n’arrivera pas dans un avenir prévisible. Le combat pour le pays reste légitime, mais l’ancien chef péquiste est convaincu que les Québécois seraient mieux servis en investissant de nouveau le pouvoir fédéral.

 

« Quand vous envoyez à Ottawa une députation de 30, 40 [députés du parti au pouvoir], comme on le faisait autrefois, il y a de fortes chances que des poids lourds se retrouvent au cabinet, a-t-il poursuivi. Quand on est autour d’une table, tout le monde, si vous êtes là, vous allez en arracher pour le Québec. La politique, c’est ça. »

 

Sortir de l’impasse

 

Le politologue Guy Laforest partage le point de vue de Lucien Bouchard. Le professeur de l’Université Laval était un des intellectuels les plus engagés pour le Oui au référendum de 1995. Deux décennies plus tard, il affirme que le Québec doit recommencer à se battre pour s’épanouir dans le Canada. Le rêve de la souveraineté paraît trop lointain pour qu’il ait envie d’y consacrer ses énergies.

 

« À 59 ans, j’ai un sentiment d’urgence que je n’avais pas à 30 ou 40 ans. À mon âge, tu ne peux pas être juste idéaliste, t’essayes de te connecter à des idées réalistes, qui peuvent se réaliser sur l’horizon des 20 prochaines années », affirme Guy Laforest dans une entrevue téléphonique avec Le Devoir.

 

Le professeur doit publier dans les prochains jours Un Québec exilé dans la fédération,un essai qui offre une porte de sortie au cul-de-sac politique actuel. Le Québec fait du surplace depuis l’échec du référendum de 1995, déplore Guy Laforest. « On ne part pas du Canada, mais on ne participe pas. Je pense que ça a des conséquences désastreuses pour le Québec », dit-il.

 

Les Québécois assistent en spectateurs au match politique à Ottawa. Ils n’ont jamais été aussi peu présents dans les cercles du pouvoir fédéral, constate le professeur. Ottawa leur rend la pareille : le Québec ne figure plus sur l’écran radar du Canada. Et les gouvernements successifs à Québec ont échoué à proposer des revendications attrayantes pour les électeurs.

 

« Comme pas mal d’autres personnes au Québec, sur les plans de l’identité politique et de l’appartenance, je ne suis pas un citoyen heureux dans le Canada de la Charte », écrit Guy Laforest.

 

« L’expression “exil intérieur” décrit très bien le fondement de ma pensée. Car un exilé de l’intérieur, c’est quelqu’un qui se sent inconfortable, qui vit comme un étranger au sein de son propre pays », ajoute-t-il.

  

Un projet fou: de l’ambition

 

Le gouvernement Couillard doit « prendre le leadership » pour redonner une voix à la nation québécoise dans le Canada, croit le politologue. Il est fou, Guy Laforest : il ose même affirmer qu’il faut rouvrir la Constitution pour répondre aux aspirations du Québec. Il brise un tabou. Aucun politicien, à Ottawa ou à Québec, n’a osé toucher à ce panier de crabes depuis le soir du 30 octobre 1995.

 

« Ceux qui veulent mettre fin une fois pour toutes aux “chicanes politico-constitutionnelles” négligent le fait que la vie politique sera toujours affaire de dialogues et de débats pouvant déboucher sur des affrontements. Toutefois, ces changements auraient pour effet de guérir une blessure et de redonner confiance dans le droit et dans les institutions canadiennes », écrit-il.

 

Il y a moyen de réviser la Constitution sans en faire un drame national, selon Guy Laforest. Même si sept provinces représentant 50 % de la population, plus les deux Chambres du Parlement fédéral, doivent approuver tout changement à ce texte sacré.

 

Il propose d’abord de changer un mot — un seul — à l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés. En faisant référence à une « fédération libre et démocratique » plutôt qu’à une « société libre et démocratique », la Charte reconnaîtrait le fédéralisme asymétrique, estime le professeur.

 

Il propose aussi que la Charte évoque deux sociétés d’accueil, dont une francophone, pour assurer la prépondérance du français au Québec. Dernier morceau, et non le moindre, Guy Laforest insiste sur la reconnaissance du caractère distinct du Québec — qui avait fait échouer la dernière tentative de réconciliation nationale, l’accord du lac Meech, en 1990.

  

Le fruit n’est pas mûr


« Il serait très étonnant que le gouvernement s’engage sur cette voie. Philippe Couillard a indiqué qu’il n’y a pas lieu de rouvrir la Constitution maintenant, qu’il s’agit d’une ambition à plus long terme, et je partage son point de vue », estime Benoit Pelletier, ex-ministre dans le gouvernement Charest, qui est retourné enseigner le droit à l’Université d’Ottawa en 2008.

 

M. Pelletier était considéré comme un activiste du gouvernement Charest face à Ottawa, mais il juge irréaliste de miser sur une réforme de la Constitution. Le « fruit n’est pas encore mûr », comme on dit à Québec. En attendant, le gouvernement Couillard doit viser des ententes administratives à la pièce avec Ottawa ou avec les autres provinces, comme celle conclue en juin dernier avec Stephen Harper pour le financement des infrastructures.

 

Le premier ministre conservateur a gouverné sans le Québec depuis 2008, mais le contexte a changé. Harper devra courtiser les Québécois s’il veut garder sa majorité parlementaire à l’issue du scrutin prévu en octobre 2015, parce que le Parti libéral du Canada est revenu dans la course depuis l’arrivée de Justin Trudeau, note Guy Laforest.

 

Québec et Ottawa ont une autre raison de faire fleurir la bonne entente : le Canada soufflera ses 150 bougies en 2017. Il sera intéressant de voir si les Québécois ont envie de participer à la fête.

19 commentaires
  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 23 août 2014 05 h 53

    Extraordinaire

    Comment peut-on dire à un couple qui ne s'entend plus et ne se regarde même plus, "il faut que vous viviez ensemble sans vous chicaner" cependant il y en aura un qui donnera une partie de ses revenus à l'autre sans mot dire.
    (impôts, taxes et cotisations d'ass. emploi et de fonds de pension)

    « On ne part pas du Canada, mais on ne participe pas. Je pense que ça a des conséquences désastreuses pour le Québec » "exil intérieur"
    dixit Guy Laforest

    C'est de l'obséquiosité que vous enseignez, M. Laforest.
    Debout et enseigner la détermination, la persévérance M. Laforest.
    La débrouillardise, la stratégie et la revendication.
    Avec de l'exil intérieur on est condamné à la submersion M. Laforest.

    M. Laforest, vous proposez de changer un mot — un seul — à l’article 1 de la Charte canadienne des droits et libertés en faisant référence à une « fédération libre et démocratique » plutôt qu’à une « société libre et démocratique », et vous terminez en disant que la Charte reconnaîtrait le fédéralisme asymétrique.
    Vous proposez aussi que la Charte évoque deux sociétés d’accueil, dont une francophone, pour assurer la prépondérance du français au Québec et vous insistez sur la reconnaissance du caractère distinct du Québec — qui avait fait échouer la dernière tentative de réconciliation nationale, l’accord du lac Meech, en 1990.

    Enseignez donc l’autodétermination pour les raisons évidentes.

    Vous savez comme moi que le canada anglais n'en a rien a cirer des Québécois francophones. L'un des intérêts de la fédération envers le Québec, c'est ce que rapporte pécuniairement le Québec au ROC.

    L'union du haut et bas Canada avait comme but commun la fusion des revenus et des dettes. La dette du Bas-Canada était de 56,000 louis (cinquante-six mille) et celle du Haut-Canada 1,200,000 (un million deux cent mille) louis avec un intérêt de 56,000 louis par année pour le Haut-Canada.

    Voilà l'intérêt pour le Canada de garder Québec dans leur fédération. L’argent.

    • Rodrigue Guimont - Inscrit 25 août 2014 10 h 02

      Pourtant, M. Laforest a soutenu le OUI au référendum de 1995.

      De 2002 à 2004, Guy Laforest fut le président de l’ancien parti politique l’ADQ (Action Démocratique du Québec, parti de droite, aujourd’hui fusionné à la CAQ ). Candidat pour le parti adéquiste lors de l’élection générale de 2003, il fut battu dans Louis-Hébert au profit de Sam Hamad, libéral.

  • Gilles Delisle - Abonné 23 août 2014 08 h 51

    Yvon Deschamps avait bien raison

    Pour ceux qui se rappelle de la célèbre phrase de ce comédien humoriste et penseur: " Le Québécois est un souverainiste de coeur, dans un Canada fort et uni"., je résume, bien sûr! Lucien Bouchard est l'incarnation même de ce constat du comédien-penseur, qui avait lancé cette phrase bien avant que Bouchard ne fasse de la politique. Quand à ce politicien Laforest, il croît encore qu'on pourrait rouvrir cette Constitution et patati et patata . . . .

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 23 août 2014 18 h 35

      Le Québec s'est exilé lui-même du Canada!

      Le symbole le plus évident est-était la présence du Bloc au Parlement canadien en ne s'occupant que des affaires et intérêts du QC...

      Chaque autre province canadienne veut naturellement assurer ses intérêts tout en participant aux intérêts nationaux communs...Pas le Québec depuis longtemps! C'est trop facile d'éviter de regarder en face la contre-réaction du Canada!

    • Pierre Langlois - Inscrit 23 août 2014 21 h 22

      @ Sol Wandelmaier

      Hum, sophisme quand tu nous tiens...et la présence du Bloc au Parlement canadien elle est sortie de nulle part? N'avait-elle pas quelque chose à voir par hasard avec le rejet du l'Accord du Lac Meech qui devait ramener le Québec dans l'honneur et l'enthousiasme?

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 24 août 2014 10 h 57

      @Pierre Langlois...

      Les canadiens ont estimé à une majorité, lors du Lac Meech, que les demandes du QC étaient inacceptables ...

      Qui a raison...Qui a tord...? Les canadiens ne voient pas pourquoi QC auraient une place "privilégiée" dans la confédération...et le sentiment, au Canada est celui d'un chantage pour obtenir des avantages que les autres canadiens n'ont pas..

      Il est important, dans ce forum, d'entendre les deux sons de cloche ou sinon, le sentiment de victimisation s'amplifie!

  • Réjean Beaulieu - Inscrit 23 août 2014 09 h 32

    Nombrilisme?

    Le Québec n'est certes pas seul dans cette situation "d'exilés".

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 23 août 2014 09 h 52

    Cause toujours mon lapin...

    Voilà ce que nous dit, de différentes façons, le Canada, sachant qu'avec le temps et quelques complices, il finira bien par nous avoir.

    Ils ont déjà réglé le sort des minorités françaises des autres provinces, dont les Acadiens...

    Inconscients de l'essentiel, divisés entre nous...Ils en profitent!

    À notre tour maintenant.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 24 août 2014 01 h 05

      Service Canada considère les provinces atlantiques, Acadie incluse comptant près de 20% de francophones, comme une région unilingue anglaise.

      Service Canada considère Montréal, avec 15% d'anglophones, comme une région bilingue.

      Le but a toujours été de minoriser le français jusqu'à l'insignifiance, puis de saupoudrer des mesures symboliques pour faire semblant afin de berner assez de Québécois pour poursuivre l'assimilation des francophones sans faire trop de vagues.

      Si le discours officiel a changé dans une certaine mesure, les pratiques sont restées les mêmes et le français crève à toute allure hors-Québec dans le mépris et l'indifférence.

      Par exemple le dernier rapport du Commisaire aux langues officielles a constaté que, de tous les aéroports tenus au bilinguisme intégral, seulement deux obtenaient la note de passage :
      Ceux de Montréal et de Québec, avec des notes quasi-parfaites. Même l'aéroport d'Ottawa est incapable de fournir un service en français de qualité équivalente et ailleurs c'est catastrophique.

  • André Nadon - Inscrit 23 août 2014 10 h 52

    Le souffle court de nos élites.

    Décidément, chaque jour nous apporte son lot de ''leaders'' à bout de souffle qui abandonnent la course devant l'adversité et nous sommes surpris que le bon peuple se décourage. Ceux qui persistent à vouloir un pays bien à eux sont ostracisés par les canadiens et certains des leurs et, s'ils ne sont pas dans la fonction publique ou professeurs doivent s'expatrier ailleurs qu'au Canada pour gagner décemment leur vie et faire vivre leur famille.
    M. Bouchard semble oublier que nous avions 74 députés sur 75 dans un parti au pouvoir lors de la plus grande trahison du rêve québécois.
    Il semble oublier qu'à la prochaine élection fédérale, nous serons encore plus minoritaire dans ce pays, qui à la dernière élection, a élu un gouvernement majoritaire sans le Québec.
    Nous étions majoritaires et au pouvoir lors du dernier référendum qui fut perdu grâce à des tactiques malhonnêtes, tactiques mise à jour par le Juge Grenier et dont le résultat ne pourra jamais être dévoilé suite à la demande du fédéral, pour raison d'État. Il en est de même pour le rapatriement de la Constitution dont le fédéral refuse la divulgation des Archives.
    Pensons à la crise du verglas et notre réclamation de 400 millions toujours en souffrance; au fiasco de l'Aéroport de Mirabel, à la Crise d'octobre et les 500 innocents emprisonnés puis libérés sans accusations. Nous avions voté du bon bord.
    Plutôt que de promouvoir l'indépendance, M. Bouchard préfère promouvoir les intérêts des pétrolières, activité sans doute plus rentable et plus confortable que l'ostracisation.
    Malheureusement, depuis Georges-Étienne Cartier, vire-capot, parvenu, magouilleur du chemin de fer et signataire de la Constitution de 1867, notre élite politique se complet dans les mêmes eaux au nom de la défense des intérêts du bon peuple.
    L'Histoire n'est utile qu'à la condition de la connaître et d'éviter les mêmes erreurs.