Le retour des poids lourds canadiens

Illustration: Christian Tiffet

Devant un gouvernement conservateur peu enclin aux concessions envers les provinces, des voix s’élèvent pour que Philippe Couillard tente de redonner au Québec l’influence qu’il a déjà eue au sein du Canada. Une toute nouvelle alliance économique et politique avec l’Ontario pourrait faire partie de la solution. Entrevue avec la première ministre ontarienne, Kathleen Wynne.

Ils sont tous deux parvenus à déjouer les pronostics concernant l’avenir de leur formation politique respective. Nouvellement élus à la tête de gouvernements libéraux majoritaires, Philippe Couillard et Kathleen Wynne veulent désormais faire de même avec l’économie du centre du pays. Avec ou sans la collaboration de Stephen Harper.

Jeudi, à Québec, les premiers ministres du Québec et de l’Ontario annonçaient la naissance d’une nouvelle « alliance » entre les deux provinces, alors que celles de l’Ouest ou de l’Atlantique coopèrent déjà, régionalement, sur divers fronts.

Cette alliance économique et politique était devenue pressante, a estimé Kathleen Wynne, au cours d’une entrevue accordée au Devoir vendredi, à l’Assemblée législative de l’Ontario.

« L’Ouest collabore. L’Est aussi. Pourtant, ici, au centre, les deux provinces comptant pour pratiquement 60 % de la population n’ont pas travaillé ensemble depuis des années », a-t-elle souligné.

En tant que « provinces pauvres » bénéficiant de la péréquation, les deux anciens moteurs économiques du pays n’ont plus le luxe de faire cavalier seul. Le Québec recevra en 2014 près de 9,2 milliards de dollars en transferts fiscaux, et l’Ontario, près de 2 milliards.

« Nos économies se ressemblent. Elles diffèrent de celles des autres régions. L’Ontario et le Québec sont cruciaux pour ce pays, et nous pensons que nous avons aujourd’hui l’occasion d’améliorer le pays en améliorant cette relation », a ajouté la chef libérale, première femme à diriger sa province, élue en juin lors d’élections générales, après un peu plus d’un an d’un gouvernement minoritaire hérité de son prédécesseur, Dalton McGuinty.

Jean Charest et M. McGuinty avaient été les premiers à organiser des rencontres collectives de leurs conseils des ministres. Philippe Couillard et Kathleen Wynne feront de même dès la fin de la présente année. Un événement impensable avec le gouvernement de Pauline Marois, malgré la relation cordiale qu’entretenaient les deux premières ministres.

« Ce n’est pas que la relation était non existante [avec Mme Marois], mais je crois que les intérêts du Québec étaient différents alors. […] M. Couillard a expliqué de façon très ferme qu’il souhaite que le Québec participe activement aux discussions qui concernent les différents enjeux d’envergure nationale », dit-elle.

Front commun

En plus d’accroître les échanges commerciaux et de collaborer sur des enjeux tels que la lutte contre les changements climatiques, le recours à l’électricité québécoise par l’Ontario et la mobilité de la main-d’oeuvre, les deux provinces espèrent que ce nouveau front commun — ce « bloc d’importance » — parviendra à faire plier Ottawa dans certains dossiers, à commencer par celui des infrastructures.

Les deux premiers ministres estiment, à l’instar des municipalités canadiennes, que le gouvernement fédéral devrait fournir un financement prévisible et accru pour la construction et la réfection des infrastructures. Ottawa devrait également laisser aux provinces le soin de sélectionner les projets prioritaires, selon Mme Wynne, qui réclame un financement annuel de 12 milliards pour les infrastructures ontariennes, près de quatre fois ce que la province obtient actuellement.

« La position actuelle [du gouvernement fédéral] défie la logique. Ce que M. Couillard et moi disons, c’est que la planification des infrastructures fonctionne lorsqu’elle est faite de façon systématique et prévisible plutôt que ponctuelle. Nous travaillons avec les municipalités. Ce serait utile de pouvoir faire de même avec Ottawa. »

Car si le courant passe entre Philippe Couillard et Kathleen Wynne, la première ministre ontarienne ne peut en dire de même avec Stephen Harper. Et le chef du Parti libéral du Québec a eu, lui aussi, maille à partir avec Ottawa, par exemple dans le dossier du pont Champlain, bien qu’il a affirmé jeudi « bien communiquer » avec M. Harper.

Désintérêt

Sur le point de passer le relais la semaine prochaine au premier ministre de l’Île-du-Prince-Édouard à titre de présidente du Conseil de la fédération, qui regroupe l’ensemble des premiers ministres des provinces et des territoires, Kathleen Wynne a pour grand regret de n’être parvenue à ramener à la table Stephen Harper, qui boude, depuis son arrivée au pouvoir, ce type de rencontre.

« Peut-être que le gouvernement fédéral décide d’avoir des rencontres séparées avec chaque province parce que cela lui donne plus de contrôle. Je pense plutôt que M. Harper devrait travailler avec nous en tant que groupe. […] Ce qui m’inquiète, c’est que si l’on veut que ce pays fonctionne, qu’il soit fort, il doit disposer d’une vision nationale. Et je trouve que j’entends beaucoup plus de choses quant à une véritable vision pour le Canada lorsque je suis en discussion avec mes homologues [des provinces] que lors d’un tête-à-tête avec le premier ministre Harper. »

« J’aimerais tant qu’il s’engage avec nous concernant l’avenir. »

Rien ne laisse présager un changement de cap ou un réchauffement des relations avec l’Ontario à Ottawa, plusieurs des ministres du gouvernement Harper ayant milité activement contre les libéraux de Mme Wynne lors des dernières élections provinciales.

« La relation n’est pas conflictuelle à tous les égards, nuance-t-elle toutefois. […] Mais si ça ne marche pas, nous allons continuer à faire avancer notre province. On n’a pas réussi à faire plier le gouvernement fédéral concernant la création d’un régime de pension de l’Ontario, alors on va le faire nous-mêmes. Je suis désolée si le gouvernement fédéral ne croit pas que c’est une bonne idée. »

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