Québec prépare sa riposte

La ministre déléguée à la Santé publique, Lucie Charlebois, en a assez de la zone grise entourant la commercialisation de la cigarette électronique. La ministre, qui entend soumettre « rapidement » une mise à jour de la Loi sur le tabac à l’Assemblée nationale, souhaite interdire la e-cigarette dans les lieux publics et rendre sa vente illégale aux mineurs.

 

« Il est évident qu’on est dus pour faire un grand tour de roue et resserrer cette loi, ça fait près de dix ans qu’elle n’a pas été révisée », déclare Mme Charlebois, jeudi, en entrevue au Devoir. Celle qui a été nommée en avril ministre déléguée à la Réadaptation, à la Protection de la jeunesse et à la Santé publique craint que la cigarette électronique, qui s’accompagne de produits aromatisés, incite les jeunes à fumer le tabac, une inquiétude partagée par plusieurs groupes antitabac.

 

L’actuelle loi doit être modifiée « dans les meilleurs délais », insiste-t-elle, afin de tenir compte des nouvelles réalités du marché. La députée de Soulanges compte s’inspirer des recommandations de la Commission de la santé et des services sociaux, ainsi que de celles de la Direction de la santé publique, qui a notamment suggéré que la cigarette électronique soit assujettie à la Loi sur le tabac, en ajoutant des clauses spécifiques qui interdiraient la vente aux mineurs et toute forme de publicité ou promotion. Le projet de loi devra être soumis au processus législatif, poursuit la ministre, et fera l’objet d’audiences en commission parlementaire. « Mais c’est clair qu’on va pas laisser ça traîner durant des années », lance-t-elle.

  

Les jeunes vulnérables

 

À Montréal seulement, plus d’une vingtaine de commerces vendent sans  aucune contrainte des cigarettes électroniques, certaines contenant de la nicotine et d’autres pas. Il faut serrer la vis à ces établissements qui vendent « des produits attrayants, dont on ignore la composition chimique et la concentration en nicotine », affirme Mme Charlebois. La ministre appelle la population à faire preuve d’une grande vigilance avec les e-cigarettes en s’abstenant de vapoter. En l’absence de réglementation, les volutes blanches sont de plus en plus présentes dans les lieux publics, les bars et les restaurants. Dans un « monde idéal », Mme Charlebois souhaiterait que les restaurateurs, tenanciers de bars et employeurs ne tolèrent pas la cigarette électronique dans leurs établissements tant que la loi n’aura pas été resserrée.

 

Les fabricants et distributeurs de e-cigarettes allèguent souvent qu’il s’agit de produits inoffensifs, ajoute-t-elle, alors que ni Santé Canada ni la direction nationale de la santé publique du Québec n’ont encore fait d’études scientifiques quant aux conséquences sur la santé de la cigarette électronique. Les personnes les plus vulnérables dans ce contexte de flou législatif sont selon elle les jeunes, qui sont de plus en plus nombreux à être séduits par la cigarette électronique. Réagissant à une étude de la Société canadienne du cancer dévoilée mercredi, qui avance qu’un élève de la 6e année du primaire sur dix et qu’un élève du secondaire sur trois a déjà fait usage de la e-cigarette, la ministre croit que le « gouvernement doit protéger les jeunes et s’assurer de ne pas reculer dans la lutte contre le tabagisme ».

  

Les effets bénéfiques remis en question

 

Mme Charlebois se dit consciente qu’un grand nombre d’experts, dont certains se présenteront probablement à la Commission parlementaire, défendent bec et ongles les bienfaits de la cigarette électronique. Plusieurs médecins, dont le cardiologue de l’Institut de cardiologie de Montréal, Martin Juneau, répètent sur toutes les tribunes que la e-cigarette est un moyen efficace d’abandonner la cigarette tabagique, dont les effets ravageurs sont bien connus. « Il faut bien sûr tenir compte du fait que c’est un produit qui peut aider à arrêter de fumer », analyse la ministre, refusant de spécifier si elle adhérera aux suggestions de la direction de la santé publique, qui propose que la cigarette électronique soit mise à la disposition de fumeurs incapables d’arrêter, et que cela se fasse sous supervision thérapeutique. « Ce que je souhaite, avant tout, c’est préconiser la santé des Québécois. Il faut rendre l’accès de ces produits moins facile et empêcher toute forme d’incitation », dit-elle.

  

Il y a urgence, dit le PQ

 

Au Parti québécois, la porte-parole en matière de Santé, Diane Lamarre, estime que la ministre Charlebois n’a « pas le luxe d’attendre »,étant donné que chaque jour, « plus de jeunes tombent dans le piège de la cigarette électronique ». La révision de la Loi sur le tabac est essentielle et urgente, estime Mme Lamarre. Cette dernière salue l’intention de la ministre d’écarter la cigarette électronique des lieux publics, d’interdire la vente aux mineurs et d’en faire la promotion, mais elle croit qu’il faut aller plus loin.

 

En ce qui a trait à la cigarette traditionnelle, la députée péquiste suggère que Québec s’inspire de plusieurs autres provinces qui ont déjà interdit de fumer à l’intérieur de voitures où se trouvent des jeunes de moins de 16 ans. Mme Lamarre dit aussi que « la loi est désuète par rapport aux enjeux comme l’emballage ». Les paquets de cigarettes sont de plus en plus sophistiqués et attrayants. Il faut à son avis adopter un emballage neutre pour tous les produits du tabac, comme c’est le cas en Australie. Bien que l’application d’une telle mesure revienne à Santé Canada, Mme Lamarre juge que la ministre provinciale peut « exercer des pressions » à son homologue fédéral.

 

Tout comme Mme Charlebois, Mme Lamarre craint que la cigarette électronique engendre une forme de dépendance à la nicotine, qui agirait « comme passerelle vers le tabac ». « On voit que la cigarette électronique, comme la cigarette traditionnelle, favorise la dépendance au geste de fumer. Ça semble anodin, mais c’est connu que les gens deviennent dépendants à cette gestuelle », ajoute l’ex-présidente de l’Ordre des pharmaciens du Québec. Celle-ci ajoute que les compagnies de tabac sont derrière les fabricants de cigarettes électroniques et participent à renormaliser le geste de fumer.

 

Le « laisser-faire » actuel, qui a permis à de nombreux commerces de voir le jour et de vendre une panoplie de produits liés à la e-cigarette doit cesser, tranche Mme Lamarre. « Il ne faut toutefois pas priver complètement l’accès à ces produits », nuance-t-elle. Au même titre que la gomme et les timbres à la nicotine, la députée croit que la cigarette électronique pourrait être uniquement offerte en pharmacie, comme produit servant à abandonner le tabagisme.

Ce sont des produits attrayants dont on ignore la composition chimique et la concentration en nicotine

20 commentaires
  • Dany Leblanc - Abonné 15 août 2014 07 h 55

    Bel alternative au tabac.

    Je suis d'accord pour faire attention à ces nouveaux produits. Il faut les expérimenter et faire des recherches.

    Cependant, si nous ne savons pas de sa dangerosité, nous savons parfaitement celle de la cigarette conventionnelle. Sérieusement, je doute que le e-cigarette représente un danger comparable à celui de la cigarette conventionnelle.

    D'après mon observation, ceux qui adoptent la e-cigarette, n'ont pas envie revenir au tabac. On n'a pas à faire sa promotion auprès des jeunes mais elle est une alternative au tabac, même s'il faut être vigilant puisqu'on ne connait pas ses effets à long terme.

  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 15 août 2014 08 h 08

    un outil très intéressant

    que des jeunes du fin-primaire / début-secondaire tentent de faire comme des adultes en faisant des choses interdites aux enfants m'apparait une constante entre générations : on leur interdirait le macramé, ça en inciterait à commencer...

    je trouve obsessif l'idée de bannir de l'espace public la "gestuelle" de fumer et farfelue l'association avec vapoter (la machine ressemble plus à une pompe de traitement de l'asthme) comme si c'était obscène ou de la grossière indécence.

    je réussis à ne pas fumer de tabac en vapotant : vendre ce produit à des mineurs est irresponsable. cela dit, c'est un outil qui aide à traiter une condition médicale, à ce que des non-fumeurs me disent ça ne les dérange pas comme si je fumais en leur présence, ça devrait être considéré comme tel en le classifiant au même titre que des spray ou inhalateurs nicorette et son utilisation devrait être permise dans les lieux publics au même titre qu'une pompe pour asthmatiques.

    un avantage de la cigarette électronique est de ne pas faire de CO ou de goudron provenant de la combustion. attention de ne cibler que la nicotine : les fumées secondaires de voiture mériteraient autant d'acharnement en termes de santé publique.

    • Julien-Félix Carrier - Inscrit 15 août 2014 14 h 31

      Je ne me prononcerai pas sur le besoin ou non de taxation, surtout pas en absence ou dans l'ignorance d'éléments concrets attestant qu'il y a un risque de santé (et donc des coûts de santé) associé avec un usage à plus ou moins long terme.

      Par contre, il existe présentement un manque d'information sur les produits vendus, surtout dans ceux qui contiennent de la nicotine, i.e. quel est le dosage par inhalation. La nicotine est reconnue pour avoir des impacts notamment sur le cerveau et son développement. De prétendre que le produit, absent de goudron, cyanure et cie, est alors innoffensif m'apparait irresponsable.

      La littérature scientifique a par ailleurs soulevé un problème en lien avec les inhalateurs eux-mêmes. La qualité des éléments chauffants et les matériaux utilisés, selon les modèles, varient grandement. Il est d'ailleurs reporté que des particules metalliques, se détachant des pièces, sont inhalés avec la fumée. Il est raisonnable de penser qu'il y a un risque de santé qui en découle, or comment éliminer ce risque sans légiférer ou imposer des normes claires et strictes.

      TLDR: Il vaut toujours mieux de s'informer avant de s'affirmer...

    • Johanne Bédard - Inscrite 16 août 2014 11 h 53

      Monsieur,

      Votre commentaire en laisse plus d'unE perplexe. Vous vous qualifiez d'alermontréaliste. Que voulez-vous dire exactement ?

      Quant à la fin de votre commentaire : « un avantage de la cigarette électronique est de ne pas faire de CO ou de goudron provenant de la combustion. attention de ne cibler que la nicotine : les fumées secondaires de voiture mériteraient autant d'acharnement en termes de santé publique ». On est d'accord bien sûr.

    • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 16 août 2014 21 h 44

      @Julien-Félix Carrier : je te rejoins sur le plan de l'importance de l'information, je suis pour la précaution et suis contre la prohibition, pro-choix pour avoir toute l'information.

      ce que je peux affirmer de façon empirique est que la substitution par la cig-e est faisable et facile. clamer qu'il s'agit d'une pratique sans effets néfastes serait prématuré, mais la littérature que j'ai lu me porte à croire qu'il s'agit d'un moindre mal.

      sur la fiscalité, si l'on peut démontrer que la cig-e a des bienfaits comparables à un inhalateur nicorette, on devrait la traiter comme tel et offrir un remboursement d'impot ; il faudrait s'assurer d'ici-là de l'attrait économique de la cig-e (et autres traitements possibles) comparativement aux cigarettes de contrebande à <20$ le cartoon d'un point de vue santé publique.
      si je décide de vapoter un liquide sans nicotine après sevrage, comment pourrait-t-on considérer qu'il s'agit d'un produit du tabac? devrait-t-on interdire les machines à fumée dans les spectacles (les similarités sont évidentes)?

  • André Martin - Inscrit 15 août 2014 08 h 13

    Sans doute une bonne idée, mais...

    Les inhalateurs de E-cigarette vont tout de même devoir aller se les geler sur le balcon : elles ne sont pas inoffensives pour l’entourage.

    RE: http://www.topsante.com/medecine/addictions/arret-

  • Adrien Pouliot - Inscrit 15 août 2014 08 h 42

    Pro-tabac?

    Voilà une nouvelle qui réjouira les compagnies de tabac! Certains, comme le professeur David Sweanor de l'Université d'Ottawa, pensent même que le lobby anti e-cigarette est financé par les grandes entreprises de tabac!

  • Yvon Bureau - Abonné 15 août 2014 10 h 05

    Il est

    plus que temps.

    Allons-Y !

    «la cigarette électronique pourrait être uniquement offerte en pharmacie»; faudrait pas que ça devienne un produit pour profits. Crainte il y a.

    Si besoin il y a, que le Québec monte en Sommet. En Haut, les intérêts sont plus nobles et les actions bonnes deviennent possibles. En bas, point de salut !