La corruption, une «maladie sociale et politique», selon trois professeurs

Les trois auteurs du mémoire craignent que la juxtaposition des instances de lutte contrela corruption — l’inspecteur général de Montréal, Denis Gallant (notre photo) et le vérificateur général — entraîne une concurrence néfaste entre elles.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les trois auteurs du mémoire craignent que la juxtaposition des instances de lutte contrela corruption — l’inspecteur général de Montréal, Denis Gallant (notre photo) et le vérificateur général — entraîne une concurrence néfaste entre elles.

La corruption n’est pas le seul fruit de quelques « pommes pourries ». C’est une véritable « maladie sociale et politique » qu’il faut combattre par une bonne dose de démocratie participative.

 

Dans un mémoire déposé à la commission Charbonneau, trois professeurs en philosophie (Marc-Antoine Dilhac, Christian Nadeau et Pierre-Yves Néron) invitent les entreprises privées et les titulaires de charges publiques à en faire plus dans la lutte contre la corruption.

 

Si les entreprises croient sincèrement à la saine concurrence et au libre marché, elles doivent se doter d’une « norme anticorruption », calquée sur la norme ISO, afin de faire respecter les règles du libre marché.

 

« Par souci de cohérence, le milieu des affaires aurait intérêt à en faire beaucoup plus pour lutter contre la corruption, pour participer à la création d’un environnement sain de concurrence économique », écrivent les trois éthiciens.

 

Les élus doivent également cesser d’imputer la responsabilité de la corruption à une poignée de « pommes pourries ».

 

Cette analogie facile à comprendre a l’avantage d’évacuer toute forme de remise en question du système et des règles du jeu. « On peut cibler et condamner des individus “ corrompus ”, mais il est plus difficile de penser la corruption de nos institutions »,constatent MM. Dilhac et Nadeau, deux professeurs de philosophie à l’Université de Montréal, et M. Néron, leur homologue de l’Université catholique de Lille.

 

Pour les trois auteurs, la corruption est « un virus » qui se développe dans des institutions dysfonctionnelles, au sein desquelles il y a trop d’occasions de contourner les règles. En ce sens, la corruption relève à la fois d’une responsabilité individuelle et collective.

 

La souche du virus est tenace, principalement parce qu’il y a un effritement de la reddition des comptes, un déclin de la représentativité politique, un accroissement du pouvoir discrétionnaire des élus dénoncé de longue date par le vérificateur général, et une perte généralisée d’expertise dans des institutions clés telles que le ministère des Transports.

 

Des progrès

 

Selon Marc-Antoine Dilhac, le Québec est à l’avant-scène du combat mondial contre la corruption. « On affronte la corruption comme aucun autre pays ne l’a fait », dit-il en entrevue.

 

L’intérêt que la société civile porte à la lutte contre la corruption est sain. Les chercheurs voient d’un bon oeil les travaux de la commission Charbonneau ; sa mise en place est à la fois « un symptôme » de la gravité de la maladie qu’est la corruption et « une réponse qui témoigne de la vitalité de la démocratie québécoise ».

 

L’État doit profiter de l’occasion pour accroître la place de la démocratie participative. Des commissions citoyennes et des comités d’experts pourraient accompagner les élus, pour les conseiller dans la prise de décision, comme c’est le cas dans certains pays européens.

 

La démocratie participative, c’est comme ajouter un gardien pour surveiller le gardien, explique M. Dilhac. Elle permet de remédier en partie aux lacunes dans la reddition des comptes, et de tempérer le pouvoir discrétionnaire des élus.

 

Mise en garde

 

Les trois auteurs mettent l’État en garde contre la recherche de solutions faciles. À leur avis, les élus devraient être plus modestes et plus efficaces dans la lutte contre la corruption, en gardant àl’esprit que « les solutions miracles sont le plus souvent des solutions mirages ».

 

À titre d’exemple, ils évoquent la création du poste d’inspecteur général à Montréal. Le vérificateur général aurait pu assumer certaines de ces nouvelles responsabilités. Les auteurs craignent que la juxtaposition des instances de lutte contre la corruptionentraîne une concurrence néfaste entre elles.

 

Si la lutte contre la corruption est trop radicale et trop rigide, elle risque par ailleurs d’engendrer des effets pervers : pertes d’efficacité dans les entreprises et cynisme de la population devant la multiplication des affaires louches. « Il ne peut quand même pas y avoir un policier derrière chaque citoyen et une escouade derrière chaque entreprise », lance Marc-Antoine Dilhac.

 

Selon lui, le Québec fait fausse route en faisant une fixation sur les cadeaux modestes (bouteilles de vin et billets de hockey) que s’échangent les hommes d’affaires. Il faut plutôt s’attaquer aux dérives systémiques, et les sanctionner avec célérité.

 

Les auteurs n’acceptent pas que les dirigeants d’institutions publiques ou de sociétés privées se réfugient derrière leur ignorance pour excuser les dérives systémiques. « L’ignorance, même de bonne foi, constitue en soi une faute », estiment-ils.

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