Microsoft et IBM à l’assaut de la «ville intelligente»

La firme américaine MarketsandMarkets estime que les villes intelligentes vont représenter un marché évalué à 654 milliards de dollars cette année. Il devrait doubler d’ici 2019 pour atteindre le chiffre mirobolant de 1266 milliards de dollars.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La firme américaine MarketsandMarkets estime que les villes intelligentes vont représenter un marché évalué à 654 milliards de dollars cette année. Il devrait doubler d’ici 2019 pour atteindre le chiffre mirobolant de 1266 milliards de dollars.

Le concept de « ville intelligente » mis de l’avant par Montréal et d’autres administrations québécoises suscite la convoitise des géants IBM et Microsoft, qui ont déployé une trentaine de lobbyistes pour promouvoir leurs « solutions informatiques » aux élus et fonctionnaires de l’appareil gouvernemental, a constaté Le Devoir.

 

Ces multinationales comptent tirer profit de cette mode de la gouvernance numérique au Québec en plaçant dans les municipalités, ministères et organismes publics les produits informatiques et infrastructures imaginées pour répondre à ce besoin naissant de gestion par l’analyse et la collecte de données numériques.

 

Les deux géants de l’informatique ont inscrit à eux seuls trois fois plus de lobbyistes que l’équipe défendant les intérêts de SNC-Lavalin et 30 fois plus que ce dont dispose l’Association des entrepreneurs pétroliers du Québec pour faire avancer leur cause au sein de l’administration publique.

 

IBM a par ailleurs retiré le 24 avril dernier un de ses lobbyistes chargés de la promotion de son programme baptisé Planète intelligente. Pierre Ouellet — c’est son nom — ex-directeur du développement stratégique chez IBM et directeur de comptes responsable du Plan Nord pour le géant informatique, est devenu directeur de cabinet de Jacques Daoust, nouveau ministre de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations dans l’administration Couillard.

 

Rappelons que si le titulaire d’une charge publique doit s’imposer une période de « refroidissement » d’une à deux années avant de devenir lobbyiste, l’inverse — un lobbyiste devenant titulaire d’une charge publique — n’est lié à aucune période d’attente ou d’éloignement des lieux de pouvoir. M. Ouellet n’a pas rappelé Le Devoir.

 

Transport, eau, sécurité…

 

Selon les données du Registre des lobbyistes du Québec, IBM peut donc compter sur le travail actif de 19 personnes chargées de présenter son programme d’infrastructures informatiques pour villes et administrations intelligentes aux élus et fonctionnaires dans l’ensemble des organismes publics. Ces « solutions » touchent autant le transport intelligent, la gestion intelligente de l’eau, les systèmes d’information centrés sur l’élève, l’étudiant ou l’enseignant, la sécurité publique que la santé. L’inscription au registre mentionne des démarches effectuées par ce groupe d’influence dans les sociétés d’État, les grandes et moyennes villes de la province (Montréal, Québec, Laval, Rimouski, Trois-Rivières, Longueuil…), l’Agence métropolitaine de transport, tous les ministères du Québec, Héma-Québec, l’Institut de la statistique du Québec — pour ne citer qu’eux.

 

Ce mandat est en vigueur jusqu’à la fin de l’année 2014. IBM n’a pas rappelé Le Devoir. Selon le registre, l’activité de sensibilisation et d’information est réalisée dans « l’éventualité d’un appel d’offres public ou d’un contrat de gré à gré », et ce, dans le respect des dispositions de la loi.

 

Du côté de Microsoft, 13 personnes sont actuellement à l’oeuvre dans les arcanes de la politique et de la fonction publique pour faire la promotion des logiciels de la multinationale américaine, particulièrement à Montréal, indique le registre, où le géant de l’informatique souhaite investir les lieux avec son CityNext, présenté comme « la vision de Microsoft en matière de gouvernement digital/intelligent [sic] ». La compagnie cherche également à y promouvoir une « solution d’affaire sur les services 3-1-1 offerts aux citoyens, une solution de tableau de bord », ainsi que des outils participants à la construction de transport intelligent, peut-on lire dans la description du mandat de lobbyisme en vigueur depuis le 7 avril dernier, jour d’élection au Québec, et jusqu’au 7 avril prochain.

 

Par courriel, une porte-parole de l’empire informatique de Bill Gates a toutefois précisé que les 13 personnes inscrites au Registre du Québec ne sont pas des « lobbyistes » à proprement parler, mais plutôt les représentants de son équipe de vente au Québec. Cette inscription a été faite pour respecter l’esprit de la loi sur les groupes de pression et d’influence au Québec, a indiqué au Devoir Dana Huggard.

 

Transparence sous influence

 

Mis au parfum de l’existence de ces projets d’influence des élus et fonctionnaires orchestrés par IBM et Microsoft, les défenseurs d’une informatique plus libre et transparente au Québec se sont désolés d’une telle action groupée qui, selon eux, va finir par donner à ces entreprises un « contrôle démesuré » sur le projet de ville et d’administration intelligentes, contrôle « qui ne peut pas être bon »,a résumé Fabian Rodriguez, président de l’Association pour l’appropriation collective de l’informatique libre (FACIL).

 

Il rappelle que les données ouvertes « sont incontournables pour atteindre la transparence, la mutualisation, la collaboration » dans des villes dites intelligentes. Ces données ouvertes peuvent, certes, alimenter des « logiciels privateurs » — c’est-à-dire liés à des licences coûteuses d’utilisation —, comme ceux vendus par IBM et Microsoft, mais, « une fois en place, cela rend les municipalités et les citoyens dépendants des éditeurs de ces logiciels », poursuit-il.

 

Dans un rapport dévoilé il y a quelques jours, la firme américaine MarketsandMarkets estime que les villes intelligentes vont représenter dans les prochaines années un marché démesuré en Amérique du Nord comme ailleurs dans le monde. Ce marché est évalué à 654 milliards de dollars cette année, peut-on lire dans son rapport intitulé « Smart Cities Market ». Il devrait doubler d’ici 2019 pour atteindre le chiffre mirobolant de 1266 milliards de dollars, estime le spécialiste en études de marché.

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