Menaces et chantage pour écarter la concurrence au CUSM

Miguel Fraile Delgado
Photo: CEIC Miguel Fraile Delgado
Les présumés fraudeurs de SNC-Lavalin et du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) ont appliqué des méthodes similaires pour arriver à leurs fins : chantage, menaces et intimidation pour écraser toute forme d’opposition.

Miguel Fraile Delgado, le p.-d.g. d’OHL Canada (une entreprise flouée dans le contrat du CUSM), et Immaculata Franco, une cadre du super-hôpital, ont livré des témoignages similaires, mercredi, à la commission Charbonneau. Ils ont tous les deux subi les foudres de la clique formée des hauts dirigeants de SNC-Lavalin et du CUSM.

M. Fraile Delgado était responsable du consortium OHL-PCSUM, qui convoitait le contrat de construction de 1,3 milliard pour le CUSM. Le contrat est tombé dans les mains du consortium SNC-Lavalin–GISM à la suite de nombreuses irrégularités.

M. Fraile Delgado, un spécialiste des partenariats public-privé (PPP), a essuyé la colère d’un vice-président de SNC-Lavalin, Riadh Ben Aïssa, lors d’un tête-à-tête mémorable au siège social de la firme de génie-conseil, à Montréal, en janvier 2010.

Ben Aïssa a promis de lui « rendre la vie impossible » s’il obtenait le contrat, au moment même où Québec relançait l’appel d’offres. Montréal, c’était sa ville, son monde, et il n’était pas question qu’une société étrangère vienne lui livrer concurrence dans sa cour arrière. M. Fraile Delgado a trouvé ce monologue « un peu bizarre ». « Ce n’est pas correct. C’est surprenant », a-t-il dit lors de son témoignage à la commission.

Retrait payant

Maniant à la fois la carotte et le bâton, Ben Aïssa aurait également promis de s’associer à OHL pour d’autres contrats au Canada si le consortium acceptait de se retirer de la course. En décembre 2009, le consultant du CUSM, St. Clair Armitage, avait offert une prime de 2,5 millions de dollars à OHL-PCSUM pour qu’il abandonne la partie (le perdant de l’appel d’offres était déjà assuré de toucher 7,5 millions du CUSM en guise de compensation pour le travail investi dans l’élaboration de la soumission finale).

M. Fraile Delgado a refusé toute forme de marchandage, car il savait que seule l’Agence des PPP du Québec détenait le pouvoir de faire une telle offre.

Penser au patron

Au CUSM, Immaculata Franco a subi un traitement semblable aux mains de son patron, Yanaï Elbaz (l’homme de confiance du Dr Arthur Porter). Mme Franco siégeait au sein de deux sous-comités de sélection (sur l’architecture et la fonctionnalité) qui ont attribué des notes supérieures au consortium OHL-PCUSM lors du premier appel d’offres (annulé par Québec en raison du coût trop élevé des deux projets).

Yanaï Elbaz ne cachait pas sa préférence pour SNC-Lavalin–GISM. Il aurait tenté d’influencer Mme Franco en lui rappelant « qu’il fallait faire ce que le patron voulait » et ne pas oublier qui payait son salaire.

La directrice adjointe du CUSM n’a pas changé ses notes pour autant. Son entêtement lui a valu d’être écartée des sous-comités lors de la relance de l’appel d’offres.

En matinée, Gabriel Soudry, un ancien vice-président de l’Agence des partenariats public-privé du Québec, a confirmé le portrait largement documenté à ce jour. Le directeur général du CUSM, Arthur Porter, bénéficiait d’une enviable réputation. Personne ne se doutait qu’il était l’architecte présumé d’une fraude de 22,5 millions de dollars en lien avec l’octroi de ce contrat au consortium SNC-Lavalin–GISM.

Un homme extraordinaire

M. Soudry se rallie à l’opinion de Normand Bergeron, ancien p.-d.g. de l’Agence. Le Dr Porter était « quelqu’un d’extraordinaire ». « Je n’ai pas pensé que c’était un complot », a-t-il dit.

Deux dirigeants de SNC-Lavalin, Pierre Duhaime et Riadh Ben Aïssa, auraient versé 22,5 millions en pots-de-vin en parts égales au couple formé d’Arthur et Pamela Porter d’une part, et d’autre part à Yanaï Elbaz (directeur général adjoint du CUSM) et à son frère Yohann (un avocat montréalais).

Des accusations variées pour complot, corruption, fraude, abus de confiance, usage de faux et recyclage de produits de la criminalité ont été portées contre les auteurs présumés de cette fraude d’une ampleur inégalée dans l’histoire du Canada. Les accusés sont Arthur Porter, sa femme Pamela, Pierre Duhaime, Riadh Ben Aïssa, Yanaï et Yohann Elbaz, St. Clair Armitage et l’avocat Jeremy Morris.

La commission Charbonneau poursuivra son incursion prolongée dans le fiasco du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) encore jeudi, avec les témoignages d’Yves Gauthier et de Charles Chebl, respectivement ingénieur et vice-président chez SNC-Lavalin.