Québec torpille le rapport Ménard

« Je ne me sens pas concernée par le rapport Ménard, mais pas du tout ! » a-t-elle lancé, mercredi avant-midi, tout en marchant d’un pas pressé vers la salle du Conseil législatif où se tenait un caucus. « Le rapport parle de lui-même. […] Il s’agit d’une réponse politique à une commande politique [de l’ancien gouvernement] », a-t-elle fait valoir au lendemain du dévoilement sans tambour ni trompette du document de 450 pages sur le site Web de son ministère.

La vice-première ministre a tourné en ridicule un certain nombre des 28 propositions des trois commissaires — Serge Ménard, Claudette Carbonneau et Bernard Grenier —, comme celle de décréter un moratoire sur l’utilisation des armes intermédiaires (« balles de plastique », poivre de Cayenne, gaz lacrymogène et grenades assourdissantes) lors de contrôle de foules. « Entre vous et moi, on est en train de dire, on part des interventions à mains nues et on s’en retourne aux armes. Tout ce qui est dans l’intermédiaire, on n’y touche plus ! C’est un peu utopique », a soutenu Mme Thériault avant de rejoindre ses collègues.

Tabletté, déchiqueté, mis de côté : pas tout de suite, a dit le premier ministre Philippe Couillard. Le rapport de la Commission spéciale d’examen des événements du printemps 2012 a beau être « déséquilibré », il sera « lu ». « Il y a des recommandations qui touchent le travail des forces policières [21 des 28 propositions]. Je suppose qu’elle [Lise Thériault] va les évaluer avec ses collègues du cabinet et du ministère puis vous revenir là-dessus éventuellement », a affirmé M. Couillard jeudi après-midi.

Cela dit, les forces policières ont été injustement montrées du doigt, selon lui. « Nos policiers et nos policières ont été très braves dans ce à quoi ils ont dû faire face : ils se sont fait lancer des objets qui peuvent tuer… et ont été blâmés après cela. C’est une drôle de situation pour eux à traverser. Donc, j’aurais apprécié que le rapport soit un peu plus équilibré, a-t-il souligné. Les responsabilités étaient partagées. »

M. Couillard n’a pas réagi aux reproches adressés au gouvernement Charest d’avoir levé le nez sur toute médiation avec les étudiants en grève pour l’abolition de la hausse des droits de scolarité. Néanmoins, il a souligné la nécessité de maintenir un « espace de dialogue et de communication » tout particulièrement dans des « circonstances difficiles ».

Vers les poubelles ?

Quoi qu’en disent les libéraux, la mise sur pied de la commission spéciale constituait un exercice obligé au lendemain de la crise sociale de 2012, persiste à croire le Parti québécois. Le député Pascal Bérubé invite le gouvernement Couillard à profiter de la « période d’accalmie » pour « réunir tous les acteurs concernés afin de s’entendre sur un nouveau cadre démocratique du droit à la manifestation pacifique ».

Le gouvernement libéral « ne peut pas jeter [le rapport Ménard] aux poubelles », a fait valoir le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault. Du côté du travail policier, « [il y a] peut-être des ajustements à apporter », a-t-il dit. Mais, « de façon générale, pendant les manifestations, les policiers ont fait un bon travail. Il faut les appuyer », a-t-il souligné.

Le député solidaire, Amir Khadir, a appelé le gouvernement Couillard à « marquer une rupture » avec le gouvernement Charest en « posant des gestes concrets pour que cette crise de confiance entre la police et la jeunesse demeure une exception historique ».

Policiers et étudiants

Le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) entend prendre le temps d’analyser l’ensemble du rapport avec ses experts avant de déterminer quelles modifications pourraient être apportées à ses stratégies, a indiqué le porte-parole, Ian Lafrenière. Le SPVM demeure persuadé que les « armes intermédiaires » — dans la mire du rapport Ménard — permettaient de réduire le recours à la force : « Si on n’utilise pas d’autres façons de disperser [les manifestants], on pourrait en venir au corps à corps et je ne suis pas sûr que c’est ce qu’on veut. Mais on va regarder tout ça. On est une organisation apprenante. »

La Fraternité des policiers et policières de Montréal (FPPM), qui avait refusé de témoigner devant la commission présidée par Serge Ménard, estime que le rapport est « irréaliste » en plus de « manquer totalement d’impartialité ». Vantant le travail des policiers qui ont dû gérer plus de 600 manifestations en 180 jours, le président de la Fraternité, Yves Francœur, a reproché à Serge Ménard de « répéter de façon plus officielle ses préjugés sur les événements ».

En revanche, la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) se dit satisfaite des recommandations. « Les pratiques actuellement mises en place et qu’ont dû exécuter des policiers n’ont pas été les bonnes pour assurer un climat pacifique », a dit la présidente sortante de la fédération étudiante, Éliane Laberge.

Contrairement au gouvernement libéral et aux policiers, les étudiants ont été très peu blâmés dans le rapport. « Je ne pense pas qu’on l’a échappé belle. Le rapport cible bien ce qui a contribué au climat de tension dans lequel on s’est retrouvé et à la non-résolution du conflit », a dit Mme Laberge. Elle rappelle que la FECQ a demandé à plusieurs reprises l’intervention d’un médiateur. « Quand on refuse aussi clairement de négocier, la suite des choses devient normale. » 

Peu surprise des constats des commissaires — qu’elle ne juge d’ailleurs pas assez « sévères » —, l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) réitère avec cynisme que l’exercice n’aura pas été d’une grande utilité. « À quoi ça a servi ? », a lancé le porte-parole de l’ASSÉ Justin Arcand. Manque de transparence et faible pouvoir pour contraindre au témoignage : la commission avançait dès le départ sur un chemin cahoteux. « Le problème était dans l’organisation dès le début. »

M. Arcand se réjouit néanmoins des recommandations très précises pour réformer les pratiques des policiers et souhaite un changement réel qui se répercutera dans le contexte actuel. « Avec le règlement [municipal] P-6, c’est rendu qu’une manif peut presque être déclarée illégale la veille, avant que les gens aient eu le temps de se regrouper. »

L’ASSÉ n’a toutefois pas apprécié que les commissaires recommandent de baliser l’exercice d’un droit de grève par un vote secret. « On n’est pas contre le vote secret, plein d’associations étudiantes l’utilisent. Mais ce sont les étudiants qui doivent en décider. Sinon, c’est de l’ingérence », a-t-il dit.
119 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 15 mai 2014 12 h 14

    Un autre printemps?

    Faut-il ressortir les casseroles?

    • - Inscrit 15 mai 2014 15 h 21

      Cette fois, il ne faudra pas que des briuts de casseroles !

    • Claude Champagne - Inscrit 15 mai 2014 16 h 01

      Pouquoi attendre au printemps?

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 mai 2014 08 h 00

      Mais nous sommes au printemps, monsieur Champagne!

    • Claude Champagne - Inscrit 16 mai 2014 10 h 29

      M. Auclair, je ne reconnais plus les saisons (hi hi)!

  • Gilles Théberge - Abonné 15 mai 2014 12 h 21

    Tout est dans tout

    La façon avec laquelle le gouvernement met la hache dans tout, absolument tout ce qui vient du gouvernement précédent, est à prre,ent parler, ahurissant.

    C'est dans le sillage de l'attitude de l'opposition libérale à tous les projets de législation, que ce soit sur lerojet de Charte, le projet de rénovation de la Loi 101 etc.

    Bref, quand Philippe Couillard à ouvert la campagne en déclarant sans filtre qu'il haïssait le gouvernement Marois, je trouve que ça nous met dans une situation ou justement la haine risque d'être le moteur de la politique Québécoise au cours des prochaines années.

    L'allusion à l'oikophobie que fait Antoine Robitaille ce matin en éditorial s'en trouve renforcé en terme de pertinence.

    • Lise Gagnon - Inscrite 15 mai 2014 21 h 08

      @Gilles Théberge Nuance! «L'identité au Québec, elle est forte. Je déteste ce gouvernement qui prend l'habitude de nous peindre comme des gens menacés, des gens faibles, qui ont besoin pour être protégés d'éloigner les femmes notamment du marché du travail, des médecins des hôpitaux, des éducatrices», a-t-il illustré. «On n'est pas faibles, notre identité, elle est là depuis 400 ans.»

    • Pierre Labelle - Inscrit 16 mai 2014 04 h 41

      Et dire que malgré cette "brillante" déclaration (1ère phrase de votre 3ième paragraphe), on a élu ce bonhomme premier ministre. Qui s'assemble se ressemble dit-on alors il s'adjoint comme vice-première ministre et ministre de la sécurité publique, Lise Thériault. Les deux font la paire, mais tous les deux ont un problème en commun; ils parlent d'abord et réfléchissent ensuite. Beaudelaire a dit: "Les grands esprits se rencontrent", il ne faisait certainement pas référence à Lise et Philippe.

    • Benoit Toupin - Abonné 16 mai 2014 10 h 20

      @Lise Gagnon. C'était l'interprétation instrumentalisée de Monsieur Couillard, pas nécessairement la réalité. Le procès d'intention permet d'énormes raccourcis...

      Certainement que nous sommes forts de notre identité; cela ne signifie pas qu'il ne soit plus nécessaire d'en prendre soin. L'influence de l'environnement nord-américain et le contexte de mondialisation sont des facteurs de menace de notre temps. Il faut savoir appeler les choses par leur nom.

    • Benoit Toupin - Abonné 16 mai 2014 10 h 20

      @Lise Gagnon. C'était l'interprétation instrumentalisée de Monsieur Couillard, pas nécessairement la réalité. Le procès d'intention permet d'énormes raccourcis...

      Certainement que nous sommes forts de notre identité; cela ne signifie pas qu'il ne soit plus nécessaire d'en prendre soin. L'influence de l'environnement nord-américain et le contexte de mondialisation sont des facteurs de menace de notre temps. Il faut savoir appeler les choses par leur nom.

    • Pierre R. Gascon - Abonné 16 mai 2014 10 h 56

      Cette façon de réagir s'inscrit dans une volonté de se défaire de tout, comme démontrée par Antoine Robitaille.
      Je place ces réactions non constructives en relief avec une dérive, soit dans l'usage instrumental de nouvelles non vérifiées, soit dans la mise sous silence de nouvelles, soit encore dans la course au scoop, pour satisfaire la curiosité du public.
      À mon point de vue, le Québec est constamment à la recherche de chefs de file qui conjuguent l'intensité passionnelle et l'amour de la vérité, tout en trouvant le courage de dire non pas ce qui convient, mais ce qui est vrai.
      Le peuple sait que la déontologie des membres de l'Assemblée nationale se résume en grande partie, voire entièrement, en un mot simple et parfois difficile : honnèteté.
      Avoir le souci de la vérité est une valeur spirituelle. Mais c'est aussi une valeur éminemment sociale.

  • Pierre Brodeur - Abonné 15 mai 2014 12 h 22

    Quand on veut tuer son chien

    "Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage"
    Dans le cas présent, ii semble bien que le chien soit condamné "à courir
    après sa queue"...

    Pierre Brodeur

  • Dominique Garand - Abonné 15 mai 2014 12 h 35

    On s'en lave les mains!

    Tirer sur le messager, lui prêter des intentions et le discréditer avant même d'avoir soupesé ce qu'il dit, c'est vraiment «cheap» comme procédé et cela en dit long sur l'éthique du parti libéral.

    • Lise Gagnon - Inscrite 15 mai 2014 21 h 33

      En nommant M. Serge Ménard et Mme Claudette Carbonneau pour présider cette commission, la crédibilité risquait d'en être affectée: pendant un moment, on nous a habitué à voir "L'APPARENCE" aussi importante que le fait même. Sur les tribunes de discussion, j'écoutais les commentaires de Mme Claudette Carbonneau, au sujet de la crise étudiante et le contenu du rapport était déjà très prévisible. Quand on sait en plus que la CSN a supporté financièrement la crise... G. Nadeau-Dubois a déjà dit qu'ils n'auraient pu aller aussi loin sans cette aide monétaire.

    • André Nadon - Abonné 16 mai 2014 08 h 57

      @Lise Gagnon,
      Votre jupon dépasse et il est rouge vif, ce qui, de toute évidence, vous empêche de réfléchir avant d'écrire.
      Bonne journée.

    • Marie-Maude Lalande - Inscrite 16 mai 2014 09 h 15

      Mme Gagnon, je comprends votre point de vue, mais encore une fois, on tombe dans le double-standard. Quand ce sont des souveraininstes ou des péquistes, on commence à chipoter.

      Gomery à la tête d'une «énorme» commission? Charbonneau, pour une autre grosse commmission? Des libéraux, d'emblée, c'est plus neutre?

    • Anne Arseneau - Abonné 16 mai 2014 10 h 35

      @ Lise Gagnon

      Serge Ménard est avocat-criminaliste, ex-bâtonnier du Québec et ex-ministre de la Sécurité publique (pendant 7 ans).

      Il était tout-à-fait qualifié pour présider cette commission.

    • Lise Gagnon - Inscrite 16 mai 2014 17 h 25

      @André Nadon
      "Réfléchir avant d'écrire", c'est une excellente habitude à prendre pour tous. J'ai tellement entendu désapprouver les nominations partisane de l'autre parti que je me dis que les mêmes gestes (causes) produisent les mêmes effets... il me semble que de gouverner autrement aurait été de ne pas répéter les "erreurs" des autres et s'exposer aux mêmes critiques: l'apparence de partisanerie.

  • Patrice Giroux - Inscrit 15 mai 2014 12 h 37

    Tablette satisfaite

    Voici ce que dirait une tablette satisfaite et repue;
    Il y en a pas de problème.
    Nous sommes les meilleurs.
    Nous avions raison.
    Nous avons raison.
    Nous aurons raison.
    Il y a eu des manifestations ? M'en souviens autant que Gérald Tremblay.
    Recommandez si vous le voulez, nous commandons, nous sommes fait pour ça. D'ailleurs, obéissez.
    63.45209 % des gens, selon nos sondages, nous appuient. Les autres, ils ont tort.
    Le chèque en blanc que nous avons reçu des électeurs, confirme que les mesures les plus répressives sont les meilleures.
    Le PQ fait dans l'inquisition politique, nous, nous sommes au-dessus de ça.