Partis politiques: le financement populaire est un «mythe»

Le propriétaire de Maskimo n’épargne personne… pas même l’ancienne première ministre Pauline Marois.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le propriétaire de Maskimo n’épargne personne… pas même l’ancienne première ministre Pauline Marois.
Péquistes ou libéraux, c’est du pareil au même. Les objectifs de financement imposés aux députés sont si élevés qu’ils sont forcés de se tourner vers les entreprises privées pour récolter des dons illégaux.

Louis Marchand, patron de Pavages Maskimo, a livré un témoignage direct, lundi à la commission Charbonneau. La loi sur le financement populaire des partis est « un mythe ». « C’est le plus grand drame d’hypocrisie collective au Québec », a-t-il lancé.

Incapables d’atteindre leurs objectifs de financement par des activités légales, comme le proverbial souper spaghetti, les élus provinciaux du PQ, du PLQ et de l’ADQ (l’ancêtre de la CAQ) optaient pour des méthodes alternatives et illégales, comme le financement auprès des entreprises. Au banquet s’attablaient toujours les mêmes convives : ingénieurs, entrepreneurs, avocats, comptables issus de grandes entreprises. « Ce que je trouve un peu pathétique là-dedans, c’est de voir les partis se tirer la balle, a dit M. Marchand. C’est “toutte” la même affaire. »

« Tous les ministres, tous les députés étaient mal à l’aise dans ce système-là, même s’il y en a qui ne veulent pas avouer que ce système existait. Moi, j’appelle ça le système parallèle », a-t-il ajouté.

Le propriétaire de Maskimo, une entreprise d’asphaltage active en Mauricie, n’épargne personne… pas même l’ancienne première ministre Pauline Marois.

Vers 2008 ou 2009, il se souvient d’avoir reçu un appel de l’entrepreneur Normand Trudel, aujourd’hui accusé de fraude, pour participer à un cocktail de financement au bénéfice de Mme Marois, qui était alors chef de l’opposition officielle. Une quinzaine d’entrepreneurs et d’ingénieurs, dont l’identité n’a pas été dévoilée, ont pris part à ce cocktail au coût d’entrée non précisé. M. Marchand a fait une contribution par l’entremise d’un prête-nom pour ne pas nuire à ses relations, déjà tendues, avec la ministre libérale des Transports, Julie Boulet.

Un passage obligé

Maskimo, une entreprise familiale fondée en 1957, encourageait ses employés à faire des dons aux partis provinciaux. Entre 1998 et 2009, les employés de Maskimo et leurs proches ont fait des contributions totalisant 62 700 $ au PLQ, de 32 020 $ au PQ et de 4175 $ à l’ADQ (l’ancêtre de la CAQ). Les cinq concurrents de Maskimo en Mauricie ont versé pour leur part plus de 362 000 $ aux trois principaux partis provinciaux.

L’entreprise familiale n’agissait pas par conviction, mais pour protéger ses intérêts commerciaux, et éviter d’avoir des ennuis avec l’appareil gouvernemental. « Tu ne veux pas te mettre ces gens-là à dos, a résumé M. Marchand. Si tu dis non, tu peux en subir les conséquences. »

Maskimo s’assurait toujours de contribuer davantage au financement du parti au pouvoir. Les dirigeants de l’entreprise n’allaient pas au-devant des partis politiques pour contribuer à leurs caisses électorales. Les appels du pied venaient généralement des solliciteurs, des firmes de génie-conseil, des entrepreneurs et parfois des députés eux-mêmes. « Que ce soit le PQ ou le PLQ, ç’a toujours fonctionné comme ça », a dit le témoin.

Au fil des ans, les députés libéraux Jean-Paul Diamond et Danielle Saint-Amand et la péquiste Noëlla Champagne se sont tous plaints à lui des objectifs de financement élevés de leurs partis. « Tous les députés trouvent que c’est l’enfer. Ils me disaient : “c’est pas évident. On a de gros objectifs de financement”. Ils se sentaient mal de nous appeler, mais ils n’avaient pas le choix. »

M. Marchand a pris la relève de son père à titre de p.-d.g. de Maskimo en 2009. Il a passé le mot d’ordre à ses employés de mettre fin à ces pratiques. « La directive est claire, on ne finance pas les partis politiques, on n’embarque pas là-dedans, et on est prêt à vivre avec les conséquences. »

Le rôle de Julie Boulet

Louis Marchand a brossé un portrait peu flatteur de Julie Boulet, ministre déléguée aux Transports de 2003 à 2007, et ministre titulaire de 2007 à 2010.

En 2004, Maskimo a décliné une invitation de la conseillère politique de la ministre, Amina Shafai, pour acheter quatre billets à 1000 $ pour un cocktail de financement. Louis Marchand n’était pas satisfait du retour sur son investissement. Les contrats non négociables, accordés en masse dans la région de Trois-Rivières, échappaient à Maskimo en dépit de sa participation aux cocktails de la ministre.

Avant même la fin de la journée, Mme Boulet le contactait directement pour lui exprimer sa déception, tout en l’assurant qu’elle n’avait « rien à voir » avec l’octroi des contrats non négociables du MTQ aux concurrents de Maskimo.

Selon M. Marchand, les contrats non négociables sont utiles dans les régions éloignées, où la concurrence est faible, voire inexistante dans le domaine de l’asphaltage. Dans la région de Trois-Rivières, la concurrence est assez forte pour permettre d’accorder systématiquement les contrats en appels d’offres publics. Il n’y a donc « aucune raison logique » de privilégier l’octroi de contrats non négociables.

La relation entre Maskimo et la députée de Laviolette s’est détériorée rapidement. M. Marchand n’a pas de preuve, mais il soupçonne qu’il y a eu « une commande politique » au MTQ pour nuire à Maskimo, par exemple en l’empêchant d’obtenir un permis pour l’exploitation d’une carrière à La Tuque.

« Quand on a arrêté de contribuer, il n’y avait plus de rencontres, plus de communications avec le bureau de Mme Boulet », a-t-il dit.

La décision de Louis Marchand d’interrompre toute activité de financement politique, en 2009, a contribué à creuser encore plus le fossé entre Maskimo et Julie Boulet. Maskimo n’a jamais pu obtenir de contrats non négociables, contrairement à ses concurrents dans la région.

Mme Boulet sera appelée à témoigner aujourd’hui à la commission Charbonneau. En matinée, son ancien chef de cabinet, Luc Berthold, a défendu sa rigueur et sa vivacité d’esprit.
33 commentaires
  • Marino Tremblay - Inscrit 12 mai 2014 11 h 18

    Cette publicité est payé par le parti libéral du Québec!

    Bravo à la Commision qui fait tout pour bien faire paraître le parti libéral. Après avoir voulu démontrer que le parti Québécois était concerné par la corruption, la Commision fait maintenant comparaître les témoins qui vont démontrer que le parti libéral n'a rien à voir avec la corruption. Son mandat vient tout à coup de changer.

    Quel triste scénario!

    • Marc G. Tremblay - Inscrit 12 mai 2014 15 h 29

      C'est pourtant la même Mme Julie Boulet qui a donné un mandat à Jacques Duchesneau afin de faire en sorte que les magouilles, du genre de celles dont M. Chevrette est soupçonnées, cessent pour de bon ! Si on est assez patient pusqu'à son témoignage, peut-être que l'on verra que tout n'est pas noir chez les libéraux, comme tout n'est pas blanc chez les péquistes, mais qu'il est grand temps que le gros nuage gris du financement politique disparaisse.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 13 mai 2014 06 h 38

      Regardez-là bien se présenter comme une victime. Pôvre Mme Boulet obligée de quêter pour sa survie !

    • lise pelletier - Inscrit 13 mai 2014 08 h 14

      Remarquez bien lors des audiences, les seules fois où la juge Charbonneau pose des questions, c'est lorsque le PQ a des chances de paraître aussi mal que le PLQ.

      Questions par ailleurs digne d'un enfant de première année.

      Lorsque l'avocate du PQ fai un contre-interrogatoire, elle sourit continuellement d'un air entendu avec les procureurs.

    • Nicole Bernier - Inscrite 13 mai 2014 08 h 56

      Cette analyse fait sens….
      "La loi sur le financement populaire des partis est « un mythe ». « C’est le plus grand drame d’hypocrisie collective au Québec » (...)
      « Tous les ministres, tous les députés étaient mal à l’aise dans ce système-là, même s’il y en a qui ne veulent pas avouer que ce système existait. Moi, j’appelle ça le système parallèle »"

      M. Tremblay,

      Arrêter de crier à la vierge offensée alors que vous soutenez un discours basé sur le double standard... Niez vos erreurs et crucifier, ceux des autres partis ou idéologies ou religions qui ont des points de vue différents illustrent à quel point la vérité ne fait pas parti de vos valeurs premières

      Je fais partie de cette génération de "gauchiste" qui justifiaient de tricher dans les déclarations au gouvernement pour obtenir des subventions pour s'assurer de la survie des organisations communautaires mises sur pieds (jusqu'à ce que une employée insatisfait porte plainte, la fonctionnaire m'a protégée, mais je n'ai plus jamais retravaillé dans un organisme communautaire par la suite, traumatisée par la peur que j'avais eu de me faire prendre, donc, je n'ai plus jamais fait de double comptabilité, celle visible et celle cachée)...

      Plusieurs de ceux, actuellement au pouvoir, à différentes instances dans le PQ et le Bloc Québécois, ont participé à ce genre de légitimation dans les organismes populaires, alors, il ne faut pas oublier qu'il n'y a qu'un pas à faire pour conserver la même stratégie pour financer un parti politique qui défend ses valeurs.

    • André Michaud - Inscrit 13 mai 2014 09 h 20

      Vous semblez croire que seul le parti Libéral a eu des dons illégaux et vous voulez passer sous silence les dons illégaux reçus par le PQ ?

  • Josée Duplessis - Abonnée 12 mai 2014 11 h 29

    Non

    Non les donateurs ne sont pas toujours intéressés par un gain personnel. C'est peut-être la pensée trop souvent libérale que les gens ont en tête. C'est ce qui est le pire dans tout cela. Penser que tout le monde fait comme ceux qui ont des intérêts personnels.
    Il y a des gens qui donnent pour faire avancer une cause nationale. Ne l'oublions pas.

    • Richard Laroche - Inscrit 12 mai 2014 13 h 16

      Je me demande bien quel gain personnel une personne peut avoir à dépenser du temps et de l'énergie pour nier que les donateurs sont intéressés par un gain personnel.

      Et qu'est-ce qu'une cause nationale si nation même est une notion purement personnelle sur laquelle bien des gens ne s'entendent pas? Ceux qui font "avancer une cause nationale" ne font qu'avancer une cause pour laquelle leur interprétation personnelle leur tient à coeur. C'est en posant l'hypothèse (tout à fait discutable) que cette cause est bonne pour les autres qu'un individu peut se draper d'altruisme et se regarder fièrement dans le miroir.

      En réalité, il ne s'agit que d'égoïsme profond.
      L'individualisme est une mauvaise chose seulement lorsqu'il est subversif.

      http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_
      http://www.wikiberal.org/wiki/%C3%89cole_d

    • Claude Smith - Abonné 13 mai 2014 07 h 44

      M. Laroche, je n'accepte pas de me faire dire que les dons que j'ai fait à un parti politique alors que je n'en retire aucun bénéfice personnelle sur le plan monétaire, soient le résultat de mon égoisme profond. Si je l'ai fait, c'est par comviction.

      Pourquoi pensez-vous que les partis politiques doivent recourir à des prête-noms pour ramasser les sommes suffisantes leur permettant
      d'assumer leurs frais de fonctionnement ? Le financement public et la réduction à 100$ par année de contribution à un parti politique vont permettre de réduire le financement par le truchement des prête-noms.

      L'égoisme profond dont vous faite mention, n'est peut-être pas là où vous le voyez.

      Claude Smith

    • Richard Laroche - Inscrit 13 mai 2014 15 h 24

      En posant d'abord l'hypothèse de l'individualisme méthodique en praxéologie, on retient que toute action humaine, même irrationnelle, doit être utile à l'esprit de celui qui la pose.

      Je ne parle pas de bénéfices directs sur le plan monétaire. Le Capital peut aussi être moral, politique, émotif. Si quelqu'un se sacrifie pour sauver quelqu'un d'autre, c'est pour ne pas avoir à vivre avec le regret de ne pas l'avoir fait.

      Je parle qu'en agissant en faveur de certains groupes et en aidant certaines personnes, vous influencez de manière utile la société dans laquelle vous vivez. Vous êtez motivé à cotiser à un parti politique qui propose des actions qui améliorent la société de votre point de vue. Ça ne veut pas dire que ce que vous changez dans la société est mieux pour tout le monde, il faut l'admettre! Chacun son point de vue.

      D'un coté, vous pouvez aborder cela d'une humble manière en considérant que vous faites partie d'un tout. En revanche, mettre en valeur son altruisme comme un geste ultime réellement bon pour tout le monde, cela relève effectivement de l'éogïsme profond.

  • Marino Tremblay - Inscrit 12 mai 2014 11 h 35

    Où sont les vrais témoins?

    Où sont les vrais témoins dont les responsables de l'opération Diligence qui pourraient témoigner sur l'implication politique dans la corruption et du blocage de l'opération quand cet enquète les a touché.
    On ne les entendra jamais à la commission. Pourquoi?

    • François Dugal - Inscrit 13 mai 2014 08 h 09

      Pourquoi? Mme Tremblay, qui a nommé le juge de cette commission d'enquête?

  • Maxime Raymond Dufour - Abonné 12 mai 2014 11 h 55

    Cynisme

    Suis-je le seul à voir dans ce témoignage une pauvre entreprise de relation publique de la part des politiciens libéraux? Qui plus est, vous m'excuserrez de ne pas m'enthousiasmer devant une ministre qui veut prendre toutes les décisions... Ce me semble plus inquiétant qu'autre chose.

  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 12 mai 2014 12 h 14

    Ouais...

    Pas très crédible ce témoignage "d'un ami" du parti. Si Mme Boulet était aussi horripilée comment expliquer que les dépassements de coûts étaient la norme ? Qu'elle devait trouver 100 000$ par an pour son parti ?