Le réformateur décomplexé

Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux
Photo: La Presse canadienne (photo) Paul Chiasson Le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux

En ces temps de compressions budgétaires et de restructuration de l’État, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, assume sans aucun doute la plus importante responsabilité ministérielle au sein du gouvernement Couillard. Peu connu du grand public, cet économiste de 52 ans, qui fut professeur à HEC pendant 20 ans, aimait toutefois écrire : il a laissé des traces. Retour sur les idées qu’il a défendues.

Martin Coiteux se voit investi d’une mission. À l’entrée du Conseil des ministres mercredi, il a sorti son portefeuille devant les journalistes. « Vous voyez le portefeuille que j’ai ici. Mais essentiellement, là, ce que je vois ici, c’est le portefeuille des citoyens payeurs de taxes au Québec », a-t-il lancé. L’intellectuel ne répugne pas à verser dans le populisme.

 

En plus d’enseigner à HEC, Martin Coiteux était directeur de la recherche de L’Idée fédérale, un think tank financé par des dons anonymes et qui jouit du statut d’organisme de bienfaisance. L’éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, préside son conseil d’administration tandis que Jean Charest assume le même rôle pour son conseil des gouverneurs.

 

À ce titre, Martin Coiteux a signé une étude qui montre que l’Union européenne aurait intérêt à renforcer sa zone monétaire en partageant davantage de ressources au prix de l’abandon, par les pays membres, d’une partie de leur souveraineté, une thèse qui se défend très bien dans les circonstances actuelles. Il y voyait une leçon pour les souverainistes québécois et une démonstration des avantages de la fédération canadienne pour le Québec.

 

Mais c’est dans la quarantaine de ses lettres d’opinion que La Presse a publiées de 2002 à 2012 que Martin Coiteux s’exprime sur des sujets moins théoriques. Il chroniquait aussi sur les ondes de Radio X, où il trouvait une oreille attentive.

 

Son sujet de prédilection, ce sont les finances publiques — Europe, États-Unis, Canada, Québec —, mais l’économiste se retrouve bien souvent sur le terrain politique.

 

Le cryptocaquiste

 

Quand Jean Charest était au pouvoir, Martin Coiteux apparaissait souvent comme un cryptocaquiste, critiquant la mollesse du gouvernement en matière de réforme de l’État et vantant François Legault qui présentait, selon lui, une solution de remplacement crédible au gouvernement libéral. En novembre 2011, il croyait que le chef de la Coalition avenir Québec pourrait gagner les prochaines élections.

 

Selon lui, le gouvernement Charest avait tort de vouloir consentir des investissements publics pour développer l’industrie minière dans le Grand Nord, cédant à cette « vision nationaliste traditionnelle qui appelle une présence bien sentie de l’État ». Le pari était trop risqué compte tenu du marché extrêmement fluctuant des métaux. Il louangeait François Legault qui proposait d’affecter la totalité des redevances minières à la réduction de la dette, tout en s’opposant à son projet d’exiger que la Caisse de dépôt et placement du Québec investisse des milliards dans l’industrie minière québécoise.

 

Martin Coiteux assimile la situation du Québec et du « modèle québécois » à celle des social-démocraties européennes en difficulté, comme l’Espagne. « Finalement, le “modèle québécois” n’est pas différent de celui des autres économies lourdement taxées et endettées. Il a un coût bien réel », écrit-il en janvier 2012.

 

Ainsi, la réorganisation de l’État promise par Jean Charest en 2003 n’a jamais eu lieu, déplore-t-il en mai 2012. « Ce gouvernement accusé par tout ce qui bouge à gauche de brader le “modèle” social-démocrate québécois n’a jamais fait autre chose qu’en gérer l’expansion », dénonce-t-il.

 

Sans surprise, Martin Coiteux défend la hausse des droits de scolarité décrétée par le gouvernement Charest, une hausse qui, assortie de bourses plus généreuses, « constitue une mesure justifiée et équitable » à ses yeux. « […] la voix des économistes continuera encore un temps d’être enterrée par celle bien plus romantique des poètes-révolutionnaires de la rue », se plaint-il alors.

 

Otage

 

Sa tête de Turc, c’est évidemment le Parti québécois, tant pour ses visées souverainistes et identitaires que pour « une gouvernance bien plus socialiste et écolo-radicale que ce à quoi le Québec est habitué ». Sous le gouvernement Marois, l’économie est devenue, selon lui, l’otage de la politique. « L’attente des investisseurs tant locaux qu’étrangers sera de mise », prédit-il en septembre 2012.

 

Si Carlos Leitao a été désigné au deuxième rang des meilleurs économistes prévisionnistes au monde, selon Bloomberg, les prévisions pessimistes de Martin Coiteux, elles, ne se sont pas toujours réalisées. Ainsi, en juin 2012, il évoque la possibilité d’une crise mondiale majeure et d’une grave récession au Québec. « Si la crise mondiale qui se dessine déploie sa fureur comme prévu, l’État québécois devra bientôt demander à bien plus qu’aux seuls étudiants d’assumer une plus grande part de responsabilité individuelle. C’est la société québécoise tout entière qui devra faire le deuil de sa dépendance à la “gratuité” des services publics », avance-t-il.

 

Le modèle

 

Son modèle, c’est celui élaboré par Don Drummond, un ancien bonze du ministère des Finances de l’Ontario et ex-vice-président de la Banque TD, qui a présidé la Commission de réforme des services publics de l’Ontario et dont le rapport a été publié en 2012. Il prônait une réduction draconienne de la croissance des dépenses du gouvernement ontarien d’ici 2017-2018 : 2,5 % par an en santé, 1 % en éducation primaire et secondaire, 1,5 % pour l’éducation post-secondaire et 0,5 % pour l’aide sociale. Pour le reste, il préconisait une baisse de 2,4 % par an.

 

Don Drummond proposait exactement ce qu’entend mettre en oeuvre Martin Coiteux. « […] le remplacement d’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite ne suffira pas. Il faudra nécessairement réformer en profondeur la manière de livrer les services publics tout en réduisant l’enveloppe budgétaire destinée à ceux qui ne le sont pas », écrit en février 2012 l’actuel président du Conseil du trésor. Il propose de s’inspirer d’une autre recommandation du rapport : faire table rase des programmes d’aide aux entreprises pour recommencer avec une enveloppe réduite axée sur la croissance de la productivité. « À quand notre Drummond ? », s’exclame Martin Coiteux. Et si on l’avait trouvé ?

 

Une autre recommandation tranche dans la chair. L’Ontario n’a pas de garderies à 7 $, mais offre deux ans de maternelle à temps complet. Don Drummond propose tout simplement d’abolir ce programme. Fait à noter : Martin Coiteux conteste l’étude de Pierre Fortin, Luc Godbout (qui a signé avec Claude Montmarquette un rapport sur les finances publiques commandé par le premier ministre) et Suzie St-Cerny démontrant que les garderies à 7 $ ne coûtent rien puisque, grâce à elles, 70 000 femmes ont rejoint le marché du travail. C’est faux, soutient Martin Coiteux.

 

Le grand parti

 

Au lendemain de la défaite libérale, Martin Coiteux invite les libéraux et le nouveau chef qu’ils devaient plus tard élire à faire du Parti libéral du Québec « le grand parti réformateur qu’il a été » et ainsi rallier les électeurs fédéralistes qui sont passés à la CAQ. « Le PLQ est à la croisée des chemins. Il peut choisir la voie conservatrice de la défense du modèle québécois et de la traditionnelle affirmation non souverainiste du nationalisme identitaire. Ce choix aurait cependant des allures d’occasion ratée. La seconde voie qui est celle de la modernisation du Québec et de l’unité de tous les Québécois a en effet beaucoup plus d’avenir devant elle », croit-il.

 

Reste à savoir quelle influence les idées de Martin Coiteux ont sur Philippe Couillard. « Qui se ressemble s’assemble », disait malicieusement Pauline Marois de l’amitié entre MM. Couillard et Porter. L’adage s’applique mieux au premier ministre et à son président du Conseil du trésor. Quand Martin Coiteux écrit « le PLQ doit […] laisser au PQ le terrain du nationalisme identitaire de la désunion pour lui opposer une défense décomplexée du “vivre ensemble” et du fédéralisme », on croirait entendre le chef.