Florent Gagné pose le MTQ en «victime»

Florent Gagné n'a pas connu un parcours de tout repos au MTQ. En 2009, il a été sévèrement critiqué par le Vérificateur général, nul autre que le commissaire Renaud Lachance.
Photo: Jacques Nadeau - Archives Le Devoir Florent Gagné n'a pas connu un parcours de tout repos au MTQ. En 2009, il a été sévèrement critiqué par le Vérificateur général, nul autre que le commissaire Renaud Lachance.
Florent Gagné a raté deux occasions en or de s’attaquer à la collusion lors de son passage à la Sûreté du Québec (SQ) et au ministère des Transports du Québec (MTQ). Il a décrié « l’angélisme » de ceux qui critiquent la fonction publique pour son inertie.

Devant la commission Charbonneau, M. Gagné a fait porter sur le secteur privé les maux qui affligent le MTQ. Appelées à jouer un rôle accru à la suite du dégraissage des années 90 dans la fonction publique, les firmes de génie-conseil n’ont pas été à la hauteur de la confiance que l’État avait placée en elles, a dit M. Gagné vendredi, lors de son témoignage à la commission Charbonneau. « Le secteur privé ne s’est pas discipliné », a déploré l’ancien sous-ministre aux Transports. Il a qualifié le MTQ de « victime » de la collusion alors que d’autres tentent de faire passer les fonctionnaires du ministère comme des protagonistes dans ce gaspillage de fonds publics. « C’est de l’angélisme de penser que le MTQ pouvait se démerder seul avec un problème comme celui-là, a-t-il déclaré. C’est très réducteur et ça relève du cliché de dire que le MTQ aurait dû voir ça. »

France Charbonneau attaque

M. Gagné s’est attiré des remarques acerbes de la juge France Charbonneau.

« Est-ce que les gens savaient que vous ne vouliez pas savoir ? », lui a-t-elle lancé. M. Gagné, sonné, a accusé le coup. « Je voulais savoir », assure-t-il. Mais il n’entendait que « des rumeurs et des soupçons » sur la collusion, sans avoir de preuve définitive de l’existence de cartels.

Or le MTQ ne pouvait pas commencer à confectionner des « listes noires » d’entrepreneurs, faute de preuves suffisantes, au risque d’être poursuivi en justice.

Le commis de l’État, qui était l’un des tuteurs de Laval jusqu’à novembre dernier, a pu se familiariser une première fois avec la collusion lorsqu’il était directeur général de la SQ, entre 1998 et 2003. Un conseiller au cabinet du MTQ, Jean-Claude Beaulieu, l’avait prévenu que des rumeurs de collusion planaient sur Laval.

Sous la direction de Florent Gagné, la SQ a freiné ses ardeurs dans la lutte contre la collusion. L’enquête Bitume, portant sur les cartels lavallois, a été interrompue et une unité de six enquêteurs a été dissoute.

De 2003 à 2006, Florent Gagné a agi à titre de sous-ministre au MTQ. François Beaudry était l’un de ses conseillers. Excédé par l’inertie du MTQ, ce sonneur d’alarme a fini par dénoncer la collusion à l’émission Enquête. M. Gagné n’a guère cherché à en savoir plus sur l’ampleur des problèmes auprès de M. Beaudry. Il savait que le conseiller était en contact avec les enquêteurs de la SQ, et cela lui suffisait.

Florent Gagné n’a pas connu un parcours de tout repos au MTQ. En 2009, il a été sévèrement critiqué par le vérificateur général, nul autre que le commissaire Renaud Lachance.

Fermer les yeux sur un cartel

Dès 2004, il a été informé de l’existence d’un cartel d’entrepreneurs en déneigement. Jugeant les preuves de collusion insuffisantes, il a choisi de ne pas transmettre le rapport confidentiel du MTQ à la police. Il a également tenu le cabinet dans l’ignorance.

« Malgré les conclusions énoncées dans ce rapport, le MTQ n’avait contacté ni le ministère de la Sécurité publique, ni la Sûreté du Québec, ni le Bureau de la concurrence », disait le vérificateur Lachance. « Je dois dire que j’ai été très étonné de constater ceci », ajoutait-il.

La ministre déléguée aux Transports, Julie Boulet, a dû affronter toute une tempête lors de la publication du rapport du vérificateur général, en novembre 2009. Les libéraux avaient finalement transmis le rapport de 2004 à la Sûreté du Québec (SQ), avec un retard de cinq ans.

Un problème d’expertise

Tout au long de son témoignage, Florent Gagné a banalisé l’importance du manque de vigilance au MTQ. À son avis, la perte d’expertise au MTQ est « au coeur » des problèmes de collusion et de corruption.

De 1993 à 2003, le nombre d’employés au MTQ a diminué de moitié, a relaté M. Gagné. En parallèle, les investissements dans le réseau du MTQ ont connu une croissance soutenue.

La perte d’expertise empêche le MTQ d’assumer un rôle de supervision sur les chantiers. La confection des plans et devis, la production des estimations du coût des travaux et même la surveillance des chantiers sont maintenant confiées aux firmes de génie-conseil. « On est allé un petit peu trop loin, de sorte qu’on a perdu la capacité d’exercer avec le privé un dialogue critique, a dit M. Gagné. On s’en remet essentiellement au secteur privé. Les firmes de génie-conseil ont une place importante, et peut-être un petit peu trop. »

M. Gagné est l’un des instigateurs d’un plan d’investissement massif afin de contrer la dégradation « inquiétante » du réseau du MTQ. Durant son séjour au MTQ, les investissements du ministère sont passés de 700 millions à 1,2 milliard par année. À l’heure actuelle, le MTQ dépense plus de 3 milliards pour maintenir le réseau et l’améliorer.

La commission fait relâche jusqu’au 5 mai. Elle entendra au retour le sonneur d’alarme François Beaudry.

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10 commentaires
  • Damien Tremblay - Inscrit 25 avril 2014 12 h 19

    Rien ne presse quand on spolie la population

    Pour un certain genre de politiciens, il n’y a jamais d’urgence quand on est littéralement en train de voler des milliards à la population du Québec, avec ces crapuleuses histoires de collusion dans les contrats publics accordés par les différents gouvernements.

    Dans cette optique de coucherie politiciens-escrocs, ce fut une stratégie très habile et insidieuse de la part du(des?) gouvernement(s) concerné(s) de priver le ministère des Transports de 50% de ses effectifs, afin qu’il n’ait plus l’expertise nécessaire pour veiller au grain dans l’attribution des contrats par soumissions.

    Les firmes de génie-conseil privées pouvaient donc entrer dans la danse et se compromettre avec les mécréants et fonctionnaires malhonnêtes. D’ailleurs, le combat contre la corruption et la collusion serait pratiquement gagné en permanence si l’on éliminait des fonctions publiques ces fonctionnaires corrompus.

    Actuellement, l’entretien des routes québécoises relève pratiquement du sabotage. Il faut continuellement remettre sur le métier son ouvrage. Dans les pays scandinaves, les routes sont construites pour résister au gel et ne sont donc pas affectées par les aléas climatiques.

    Les ingénieurs québécois et les fonctionnaires du MTQ devraient aller étudier en Scandinavie pour se refaire une compétence et une moralité. Mais pour le moment, on juge que cela ne presse pas, car ce n’est que l’argent des contribuables; ou plutôt ce n’est que l’endettement de nos gouvernements qui est en cause…

    Pendant toutes ces années, on peut imaginer que les incorruptibles escouades policières devaient fulminer de ne pouvoir écrouer tout ce beau monde, en dépit des preuves qu’ils accumulaient. La justice québécoise chemine à pas de tortue et à coups faramineux. Que voulez-vous ? (Célèbre marotte interrogative du très Honorable Jean Chrétien)

    • Yvan Dutil - Inscrit 25 avril 2014 16 h 26

      Les fonctionnaires savent très bien comment faire. Le problème n'est pas là. Le problème est que l'on tolère les camions en surcharge pour ne pas nuire aux régions et que l'on ne puni jamais les entrepreneurs quand ils tournent les coins ronds.

      De plus, il faut entretenir les routes comme du monde. On a coupé 500 M$/an pendant vingt ans. Cela va nous coûter 30 G$ pour réparer cette mauvaise gestion, parce que c'est plus payant politiquement de construire des routes que de les entretenir.

  • Colette Pagé - Inscrite 25 avril 2014 13 h 40

    Un sous-ministre mal avisé !

    À force de presser le citron sans avoir évaluer les conséquences de la perte d'expertise et sans en avoir informé le Ministre, il est raisonnable de penser que le sous-ministre des Transports n'a pas été bien avisé. Cette négligence a fait perdre aux contribuables des sommes considérables.

  • François Dugal - Inscrit 25 avril 2014 15 h 34

    La perte

    Cette perte d'expertise s'appelle la ré-ingénierie de l'Etat.

  • Guy Desjardins - Inscrit 25 avril 2014 18 h 04

    Du déjà vu ce Florent Gagné!

    Ça me rappelle un certain Tremblay, si je me souviens bien était Maire de Montréal. Il était myope quand ça lui plasait. Je suis certain qu'il se croit lui-même et était un employé de l'État modèle! Pas dérangeant. Misère de misère!

    • Nicole Moreau - Inscrite 25 avril 2014 23 h 37

      j'oserais dire qu'on n'est pas sorti du bois avec une haute fonction publique de cette trempe qui ne voit rien, n'entend rien et ne fait rien, la classe moyenne écope lourdement

  • Nicole Moreau - Inscrite 26 avril 2014 09 h 49

    qu'en est-il de la notion d'imputabilité des hauts fonctionnaires dans de tels cas?

    Les dirigeants d'un ministère ou d'un organisme sont imputables de ce qui se passe dans l'organisation qu'ils dirigent.

    Quand un haut fonctionnaire préfère ne pas s'occuper d'un dossier susceptible d'avoir des impacts majeurs pour l'organisme à la tête duquel ils sont placés, même si celui-ci peut avoir des impacts majeurs pour l'organisme ou pour la société dans son ensemble, sous prétexte qu'il ne peut régler le problème seul, je ne crois pas que ça le dégage de toute responsabilité comme monsieur Gagné semble le croire.

    Passer le dossier à la police sans poser de gestes concrets dans son organisation envoie un message à tous ceux que la collusion ou la corruption pourrait intéresser qu'ils peuvent le faire sans trop de problème, ceux qui font l'objet de rumeurs à l'intérieur ne sont même pas sanctionné. Autrement dit ne rien faire risque d'accroître les risques de contagion.

    Je crois que ce témoignage, extrêmement important, donne une indication claire que la culture au sein de la fonction publique doit être transformée pour y donner davantage de place à la conscience des personnes. Sonner l'alarme est important, mais, pour l'instant, ça se fait toujours au risque des individus dont la conscience est plus claire que la moyenne et qui ne peuvent laisser passer des comportements troubles, voire délictueux. Les organisations doivent se réformer dans ce sens là, si non, rien ne changera.