L’envol des bénévoles

Des bénévoles s’affairent dans le local d’élection de Sylvie Legault dans Mercier.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Des bénévoles s’affairent dans le local d’élection de Sylvie Legault dans Mercier.

Vincent Rodrigue était en Suède il y a deux ans pour se renseigner de près sur la social-démocratie et l’économie politique à la scandinave. Le jeune étudiant dans la vingtaine est rentré au pays en passant par Beijing. Il consacre maintenant des dizaines d’heures par semaines à l’élection de Manon Massé, la candidate de Québec solidaire (QS) de Sainte-Marie–Saint-Jacques.

 

« Je suis ici par conviction, par idéalisme politique », dit-il, attablé dans le local de la candidate, au second étage de la portion commerçante de rue Saint-Denis, à Montréal. D’autres bénévoles s’activent derrière un rideau. Tout près, au coin salon, entre des canapés, une vieille télé diffuse ironiquement une vidéo de feu de foyer. « Je suis ici pour essayer de changer le monde. »

 

Quelques dizaines de mètres au nord, passant la rue Rachel, on change de circonscription pour pénétrer sur les terres d’Amir Khadir, premier élu de la jeune formation. Le député tient campement avenue du Mont-Royal. Un seul autre parti a pris la peine d’ouvrir un local, le Parti québécois, qui a installé l’équipe de la candidate Sylvie Legault au rez-de-chaussée d’un ancien commerce de plantes vertes, toujours rue Saint-Denis.

 

Quelques bénévoles plutôt âgés parlent au téléphone. Lorraine Gagner dirige cette équipe de travailleurs de la base, les lumpenprolétaires de la politique.

 

« Une centaine de personnes sont attirées par la rémunération versée au secrétaire le jour des élections, dit-elle. Une cinquantaine d’autres travaillent bénévolement à l’affichage, au pointage, au tractage, au porte-à-porte. Il ne s’agit pas de convaincre les gens, mais bien de dénicher les sympathisants pour faire sortir le vote. »

 

Mme Gagner a commencé à militer au MSA, le Mouvement souveraineté-association, créé en 1967 par René Lévesque. Une photo du fondateur est épinglée au mur défraîchi du local. Le PQ a déjà compté plus de 100 000 membres. Une grande formation politique québécoise peut maintenant s’estimer heureuse d’en rassembler la moitié.

 

« Dans notre vie démocratique, la place des bénévoles et des militants est centrale, dit le politologue Éric Montigny, de l’Université Laval (UL). Traditionnellement, cette figure a été le pivot de la vie partisane depuis des décennies au Québec. Maintenant, les signes de la disparition du militant politique se multiplient. D’abord, il y a un vieillissement des militants au Québec comme ailleurs au Canada. Il y a aussi un déclin du militantisme, moins de membres par exemple. »

 

Le titulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires a prononcé en octobre une « grande conférence » de la Faculté des sciences sociales de l’UL sur le thème de la disparition du militantisme. Cette transformation a plusieurs effets concrets sur les partis. Le plus évident concerne la professionnalisation des formations. Les partis font de plus en plus appel à des pros rémunérés, y compris pour des tâches toutes simples comme la pose d’affiches.

 

Les appels téléphoniques peuvent aussi être délégués à des machines. On sait quelle importance ont eu les dérapages des robocalls dans de récentes campagnes fédérales et municipales.

 

« Les partis s’adaptent au déclin avec les nouvelles technologies,dit encore le professeur. Il y a cinquante ans, on faisait encore des réunions de cuisine, parce que tout le monde se connaissait. Il y a trente ou quarante ans, on faisait encore du porte-à-porte. Après, on est passé au pointage téléphonique. Et maintenant on est rendu au robocall. »

 

En fait, les bénévoles appellent encore sinon beaucoup, au moins passionnément. Seulement, la popularité croissante des cellulaires et l’absence de bottin des mobiles posent un sérieux casse-tête aux formations. Pour compenser, il faut « reprendre son pied la route » comme on dit en Afrique, marcher pour démarcher, mais avec moins de personnes pour la tournée.

 

Tout ça pour le sacro-saint pointage. Plus le taux de participation s’affaiblit, meilleures sont les chances de la machine électorale la mieux huilée pour guider ses partisans vers les urnes.


La multimilitance

 

Le spécialiste Montigny note que le déclin du militantisme et du bénévolat politique s’explique par plusieurs facteurs, le cynisme, bien sûr, mais aussi la « multimilitance ». Selon cette nouvelle réalité, les citoyens ciblent un ou deux enjeux, une ou deux causes qu’ils retrouvent dans un parti, mais aussi dans un organisme où ils s’impliquent. Le jour où le parti faiblit par ses promesses ou ses actions sur la cause, le militant l’abonne et adieu, plus rien ne va, par une sorte de pars pro toto critique.

 

Cecilia Macedo semble incarner le phénomène. Elle travaille aussi à faire élire Manon Massé qu’elle a connue à Laval, où elle habite, quand la candidate y travaillait auprès des groupes communautaires. « QS répond à mes valeurs, dit la jeune femme qui est aussi une ambassadrice de la Fondation Suzuki. QS, c’est le parti le plus vert. »

 

QS pourrait être un cas à part avec sa base solide et très fermement engagée. Dans les vieux partis, la disparition ou la mutation du militantisme a déjà des conséquences fondamentales que le professeur Montigny a étudiées dans son livre Leadership et militantisme au Parti québécois (PUL, 2011).

 

« J’ai observé que les objectifs et les motivations des militants ont changé, dit-il. Ils sont maintenant beaucoup plus orientés vers la gouvernance que vers les idées. Cette réalité a des impacts sur la gestion d’un parti, sur la centralisation du pouvoir vers le chef. Un militantisme moins fort concentre le pouvoir autour des chefs et rend le parti beaucoup plus dépendant des résultats électoraux. »

 

Pardon ? « Lorsqu’on milite pour des idées, on mesure le progrès de l’avancement des idées. Quand on milite pour la gouverne, la sanction c’est de ne pas réussir à se faire élire. »

 

On s’en reparle mardi matin…

3 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 5 avril 2014 07 h 31

    Déclin créateur

    Le déclin du militantisme qui est observé pendant la période électorale par les divers partis politiques se voit aussi dans le monde syndical. Beaucoup, mais beaucoup moins de militants; Vient un grand rassemblement, à peine 15% de membres se déplacent.
    Le cynisme devient l'explication par excellence qui épargne les organisations et pointe les membres pour ce déclin. La remise en question des organisations déclinantes est syncopée par l'apparition de nouvelles technologies pouvant compenser le manque d'engagement: Publicités, pétitions et engagements virtuels, campagnes sur le Web.
    Le refus de questionner la politique actuelle des organisations plutôt que la qualité des membres poussera ces derniers à en créer de nouvelles qui répondront mieux à leurs rêves et leurs espoirs.

  • Damien Tremblay - Inscrit 5 avril 2014 09 h 34

    Survol très lucide du bénévolat québécois

    Quel plaisir délectable de voir ici un portrait bien campé de l’évolution du militantisme québécois au cours des dernières décennies.

    Si l’on se limite à observer le cheminement des bénévoles dans le militantisme politique, il semble en effet que les grands idéaux des années soixante aient été supplantés par l’idée de gouvernance. Comme une sorte de rite de passage de la fiction à la réalité; de l’enfance vers une certaine forme frelatée de maturité.

    Autant on peut vilipender le manque de maturité, autant on peut arguer la nécessité de se retremper dans les idéaux candides de l’enfance. Comme une manière de combat entre matérialistes et spiritualistes. Bien malin qui pourrait démêler cet écheveau tramé dans les arcanes du cerveau humain.

    Dans cette conjoncture de l’impasse nationaliste, il est de plus en plus raisonnable de penser qu’un Canada lassé des tergiversations québécoises pourrait bien rejeter un jour prochain cette tumeur maligne que représentent les séparatistes québécois. Il serait très ironique que des « séparatistes canadiens » dament le pion aux « séparatistes québécois ».

    Autant nos colonisés québécois admirent leurs maîtres, autant nos colonisateurs canadiens affichent dans leurs médias un profond mépris du colonisé empêtré dans ses hésitations.

    Au cœur de ce capharnaüm idéologique, les bénévoles québécois se voient rudement ballottés à travers un pléthore de partis politiques; accentuant ainsi la fragmentation des forces nationalistes. Tout cela pour la plus grand plaisir des fédéralistes soudés en un bloc presque monolithique, si l’on fait abstraction de la CAQ.

    Militer au Québec en ce troisième millénaire exige de tendre au maximum la synapse élastique qui relie les idéaux et la réalité politique. Si jamais il y avait rupture de ce lien virtuel, il y aurait sûrement crise de conscience.

  • Anick Labelle - Inscrite 6 avril 2014 14 h 53

    Où sont les stats?

    Quelques statistiques aurait été bienvenues pour illustrer votre propos, Stéphane. Combien de membres comptent les partis? Combien de bénévoles? Combien en comptaient-ils autrefois? Auant de données essentielles qu'on ne retrouve nulle part dans votre article...