Trois chefs, trois ministres de la Santé

Tant le PQ que le PLQ et la CAQ veulent accroître le nombre de groupes de médecine familiale.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Tant le PQ que le PLQ et la CAQ veulent accroître le nombre de groupes de médecine familiale.

Coïncidence ou parcours obligé, les chefs de trois des quatre principaux partis souhaitant gouverner le Québec ont piloté le ministère de la Santé, avant d’accéder aux plus hauts sommets. Tant Pauline Marois que François Legault et Philippe Couillard ont en effet rempli cette mission kamikaze, promettant de résoudre les problèmes insolubles du système de santé. Leur bilan aux commandes du plus gros poste de dépenses augure-t-il leur capacité à gérer l’État ?

«Il faut garantir à l’ensemble de nos concitoyennes et concitoyens un accès permanent à un médecin de famille », martèle Pauline Marois. « Le déploiement des GMF va permettre de rétablir le type de médecine pour laquelle les médecins ont été formés, soit une médecine à échelle humaine », scande François Legault. « On veut que les gens aient leur médecin de famille et leur suivi », d’insister Philippe Couillard. Air connu, maintes fois entendu, répété ad nauseam depuis le début de la campagne.

 

Or ces trois citations, prometteuses de jours meilleurs, datent de plus de 10 ans. De 2001 dans le cas de Pauline Marois, de 2002 pour François Legault et de 2003 pour Philippe Couillard, neurochirurgien, alors fraîchement nommé ministre de la Santé et des Services sociaux par Jean Charest, succédant à Mme Marois et à M. Legault. Une décennie plus tard, force est de constater que 25 % des Québécois se cherchent toujours un médecin de famille et que tous les trois reformulent des promesses vieilles de plus de 10 ans.

 

Le PLQ, le PQ et la CAQ s’engagent de nouveau à offrir un meilleur suivi aux patients, en s’assurant « que l’argent suive le patient », notamment en tapissant le territoire de 300 groupes de médecine familiale (GMF) d’ici cinq ans (il en existe déjà 256 !).

 

En fait, tous les observateurs s’entendent sur une chose : aucun de ces trois ex-ministres de la Santé, devenus chefs de parti, n’a réussi à modifier de façon tangible la bête qu’est le réseau de la santé, qui engloutit 38 milliards par année. « De façon générale, tous les ministres, qu’ils aient été libéraux ou péquistes, ont commencé leur mandat en proposant des réformes, souvent amorcées par leurs prédécesseurs, à des nuances près », affirme François Béland, professeur au Département d’administration de l’École de santé publique de l’Université de Montréal.

 

La conciliatrice

 

En 2001, Pauline Marois hérite du difficile ministère de la Santé, malmené par les mises à la retraite massives et un virage ambulatoire mis à malpar la politique du déficit zéro du premier ministre Lucien Bouchard. Ramassant les pots cassés, la nouvelle ministre s’attelle à la tâche en 1998, promettant de revoir le financement des hôpitaux et de donner aux Québécois accès dès 2005 à des services de première ligne, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24.

 

Après une énième crise des urgences et le désormais célèbre scandale des délais de traitement de radiothérapie indus imposés aux cancéreux — qu’elle envoie in extremis sefaire soigner au Vermont —, la ministre appelle Michel Clair en renfort pour « trouver des solutions d’avenir » à un réseau exsangue, privé de ressources humaines et budgétaires. « Mme Marois est arrivée au sortir d’une crise financière et a dû colmater les brèches. Elle avait avant tout une approche basée sur la concertation », estime Lise Denis, sous-ministre à la Santé en 1999, sous Pauline Marois, aujourd’hui conseillère chez TAC Conseil et consultante en santé.

 

Mme Marois partira, laissant à son successeur, François Legault, le soin de mettre en place le rapport Clair, qui a élaboré l’idée des fameux groupes de médecine familiale et prôné la révision du mode de financement des hôpitaux et de rémunération des médecins.

 

L’homme d’affaires

 

François Legault, jeune ministre au passé d’homme d’affaires, arrive en poste et rêve d’un traitement-choc pour le système de santé. Comme il avait été ministre de l’Éducation, il impose aux hôpitaux les fameux contrats de performance, montre les crocs aux médecins, fait adopter une loi spéciale pour éviter des ruptures de service dans les urgences.

 

Il s’attaque à la sacro-sainte liberté de pratique des médecins, instaurant des plans de pratique moulés aux besoins des populations locales. Mais quand des élections pointent à l’horizon, le ministre doit céder du terrain et laisse en plan une réforme inachevée.

 

« M. Legault avait vraiment une approche business, mais ces ententes, bien intentionnées, étaient d’une grande lourdeur bureaucratique. Est-ce que ç’a aidé ? Ç’a été perçu comme un mal nécessaire », affirme Lise Denis.

 

Le chirurgien

 

Surprise ! Philippe Couillard, dauphin mis à l’épreuve par son chef, arrive lui aussi avec une « nouvelle réforme » en poche et procède à la fusion des conseils d’administration des CHSLD et des CLSC, puis matraque une loi forçant la diminution des accréditations syndicales.

 

Sa refonte des centres de services de santé et de services sociaux, lesquels devaient sonner la décentralisation des décisions dans le domaine de la santé, n’a jamais eu le résultat escompté. « Les CSSS ne jouissent pas d’une plus grande liberté d’action ; ils sont restés des succursales du ministère. Un CSSS ne peut fermer des lits pour investir dans les soins à domicile s’il le juge nécessaire », affirme François Béland, professeur au Département d’administration de la santé de l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Or cette liberté d’action apparaît essentielle pour répondre aux besoins.

 

Philippe Couillard lui-même, qui disait être allé en politique pour trouver des solutions chirurgicales aux tares du système de santé, dont l’engorgement des urgences, a reconnu en 2011 à La Presse canadienne avoir échoué sur plusieurs plans.

 

Rattrapés par la politique

 

Après la bataille qui l’a opposé à Jean Charest sur l’emplacement du CHUM, le neurochirurgien, amer, a compris qu’il est souvent plus facile de manier le scalpel que l’opinion publique ou les stratèges de son propre parti. « Je ne suis pas sûr qu’il soit très bon que la politique partisane soit directement impliquée dans la gestion quasi quotidienne du système de santé. Les décisions prises par les partis politiques [ne] sont pas nécessairement mauvaises, mais elles sont toujours, malheureusement, teintées par l’horizon politique », confiait-il au journaliste Martin Ouellette, avant que la démission de Jean Charest ne sonne son retour dans l’arène politique.

 

Bref, plus d’un ministre de la Santé s’est embourbé dans les spectaculaires réformes de structures, dont Philippe Couillard. Aucun des trois aspirants à la tête de l’État n’a eu raison des délais d’attente indus dans les urgences, malgré tous les remèdes administrés au grand malade qu’est le réseau de la santé. « Quand arrive une crise, ça devient vite politique. On trouve des solutions à court terme sans s’attaquer au fond du problème », soutient Lise Denis. Alors que le coeur du problème, lui, se trouve tout près du citoyen, estime François Béland. « On a multiplié les réformes de structures, mais personne n’a osé saisir le problème de fond qui est d’adapter les milieux cliniques aux réels besoins de santé des gens en s’attaquant à l’autonomie professionnelle. »

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