Les agités du local

Le local électoral du candidat péquiste Pierre Karl Péladeau, à Saint-Jérome
Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir Le local électoral du candidat péquiste Pierre Karl Péladeau, à Saint-Jérome

Y trouve un sens qui pourra. La directrice du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal, fait campagne à partir d’une ancienne animalerie au rez-de-chaussée de la rue Wellington, à Verdun. L’étage offre des services de « tatouages sans rendez-vous ». Dans l’entrée commune de l’immeuble, une affiche annonce le Bikes Tatoo Show 2014.

 

L’équipe du candidat milliardaire Pierre Karl Péladeau a choisi un ancien mont-de-piété Partez comptant aux couleurs de la patrie. Autour, il y a le Dépan-Heure et la boutique Erotika.

 

Voilà le modèle de base, en concentré. Tous les camps de campagne de tous les grands partis semblent coulés dans ce moule morose. Un collègue journaliste des autocars politiques en témoigne. Partout, courriellise-t-il, dans tous les coins et recoins du Québec, le local électoral offre la même image « un peu glauque, avec mobilier éparse et disparate, quelques téléphones, des fils qui traînent, une machine à café, des affiches du candidat (très souvent pour boucher les trous), un ou deux paravents pour séparer des espaces, tapis taché, plafond suspendu, bruit de néon, etc. »

 

La fonction crée l’organe. Cette image « un peu glauque » s’explique par la nécessité de dénicher rapidement et de louer pour quelques semaines des locaux libres et peu coûteux. De là à y voir l’image de la politique actuelle ou de l’état de l’État du Québec…

 

« La lecture que je proposerais, c’est que le pouvoir ne réside pas là », dit Harold Bérubé, professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke, spécialiste de l’urbanité. « Les locaux éphémères remplissent une fonction logistique et pratique. Le pouvoir y passe en courant, le temps d’une campagne. »

 

Longueur de peine

 

Certains courent plus que d’autres. Dans le grand comté de Charlevoix, long de 300 kilomètres, l’équipe libérale loue trois bureaux, chacun équipé d’une ou deux lignes téléphoniques, avec fax s’il vous plaît. Le PLQ paye 1400 $ celui de la Côte-Beaupré, partagé avec la circonscription voisine. Les deux autres, plus petits, coûtent environ 750 $ chacun. Par comparaison, le PQ débourse 2000 $ pour le local de Verdun. Le budget autorisé du PLQ dans Charlevoix tourne autour de 36 000 $.

 

« Les candidats sont toujours mal pris, commente le professeur Jean-Philippe Meloche, de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, qui a déjà suivi des candidats. « Ils sautent sur le premier local disponible. En plus, les candidats ne sont pas là : ils sont sur la route pour rencontrer les électeurs et se faire élire. »

 

Et puis après ?

 

Pour le professeur Bérubé, « l’espace prend tout son sens quand on l’investit, quand on l’habite ». Mais la relation entre le pouvoir et l’espace demeure fondamentalement ambiguë. Le pro parle d’un « tiraillement » entre deux pôles. « D’une part, le pouvoir veut projeter sa puissance, s’incarner dans le dur et le durable, dit-il. L’hôtel de ville de Westmount offre un exemple quasi caricatural. C’est presque un château néogothique. D’autre part, il y a la tentation contraire : les gens qui ont du pouvoir cherchent de l’intimité et une certaine mise à distance. C’est vrai des clubs privés par exemple. »

 

Avec les locaux de partis en campagne, à l’évidence, il n’y a aucune volonté de frimer, de « projeter sa puissance », bien au contraire. En plus, les partis enverraient de bien étranges messages s’ils installaient leurs candidats dans des locaux fastueux. Le chevalier de l’indépendance Pierre Karl Péladeau dans une gentilhommière de Saint-Jérôme, ça ne passerait pas. « Comme on en a voulu à Pauline Marois pour son Moulinsart de L’Île-Bizard », note le professeur en rappelant l’ancienne résidence de la première ministre inspirée du castelet du capitaine Haddock.

 

La campagne passée, le pouvoir conquis, les députés s’installent dans des locaux très souvent modestes et les partis politiques retrouvent le calme de leurs permanences pour le moins non ostentatoires. À Québec, le PLQ occupe le premier étage d’un immeuble brutaliste avec un Subway comme voisin. À Montréal, le parti se contente de bureaux dans une zone industrielle, en face d’un garage de la ville.

 

On est loin des quartiers généraux monumentaux érigés par les grands partis allemands, à Berlin, à la fin du siècle dernier. La Maison Konrad-Adenauer de l'Union chrétienne-démocrate a coûté environ 50 millions.

 

L’esprit du temps

 

« Pour un ministre, par exemple, le bureau de comté ne représente pas l’essentiel de la fonction, poursuit l’historien Bérubé. Il faudrait comparer avec les simples députés. Mais dans tous les cas, je dirais que se dégage une atmosphère d’affairisme. On est là pour recevoir les doléances. Une certaine idée de la petite politique se manifeste. On ne dégage pas une image de puissance. Disons que c’est tout en humilité. »

 

Rendu au dernier plan, celui des institutions, on touche évidemment autre chose, pour ainsi dire à la permanence du pouvoir. Le parlement néogothique incarne la tradition avec ses symboles lourds (armoiries, statues, etc.). Les ministères reflètent la logique technocratique de la Révolution tranquille.

 

Le professeur Meloche pointe vers l’esprit du temps, pragmatique et économe. « On scrute les dépenses publiques, conclut-il. Le bon politicien ne dépense pas. Il troque la limousine pour la Toyota Prius. On ne construirait plus la mairie de Montréal aujourd’hui. On cherche du joli, mais pas cher. Le bon élu dit qu’il met l’accent sur la santé ou l’éducation, mais surtout pas dans un grand bureau. Alors, on se retrouve avec très peu de bâtiments symboliques forts. Même le nouveau pont Champlain risque d’en faire les frais… »

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