Le séisme PKP

Multimillionnaire, frondeur, vedette des médias, Pierre Karl Péladeau a une qualité essentielle aux yeux des indépendantistes : il cherche la bataille.
Photo: - Le Devoir Multimillionnaire, frondeur, vedette des médias, Pierre Karl Péladeau a une qualité essentielle aux yeux des indépendantistes : il cherche la bataille.

Les Québécois ont le teint gris et pestent contre l’hiver qui s’éternise, mais Pauline Marois et son équipe affichent une mine resplendissante : en faisant monter Pierre Karl Péladeau à bord de la caravane péquiste, la première ministre a réussi ce qui s’annonce comme le plus gros coup des deux dernières décennies en politique canadienne.

 

L’entrée en scène de l’homme d’affaires de 52 ans a provoqué un séisme dans la campagne électorale. Du jour au lendemain, c’est tout le paysage politique du Québec et du Canada qui a été chamboulé. Comme dirait un personnage de la série télévisée Les jeunes loups, de Réjean Tremblay : « La game vient de changer. »

 

Le sondage d’aujourd’hui dans Le Devoir refroidira l’enthousiasme des péquistes. Les souverainistes sont gonflés à bloc, mais le reste de la population est loin d’embarquer dans le train du «pays».

 

La game vient quand même de changer parce que le mouvement souverainiste a enfin trouvé son « capitaine Québec » du monde des affaires, qu’il cherchait depuis quatre décennies. Multimillionnaire, frondeur, vedette des médias (surtout ceux de Québecor, dont il est actionnaire de contrôle), Pierre Karl Péladeau a une qualité essentielle aux yeux des indépendantistes : il cherche la bataille. Pour les péquistes, ça adonne bien. Le combat de sa vie, c’est le combat pour le pays.

 

« Mon adhésion au Parti québécois est une adhésion à mes valeurs les plus profondes et les plus intimes, c’est-à-dire faire du Québec un pays », a lancé Pierre Karl Péladeau en confirmant sa candidature à Saint-Jérôme, dimanche dernier.

 

Les Québécois l’ont pris au mot. Pour la première fois depuis 19 ans, la possibilité de tenir un troisième référendum sur l’indépendance du Québec paraît plus qu’un lointain mirage. Les militants du Parti québécois (PQ) n’ont jamais été aussi motivés depuis le référendum de 1995 — arraché par le Non avec 54 288 voix de majorité.

 

Ce regain de vie du PQ a créé une onde de choc. Les libéraux de Philippe Couillard se ressaisissent, fouettés par le retour de la « menace » séparatiste. Le pauvre François Legault se cherche une place entre les deux meilleurs ennemis — fédéralistes et souverainistes —, qui se nourrissent mutuellement depuis quatre décennies. Et les Canadiens se grattent la tête depuis qu’ils ont vu la photo de PKP, le poing brandi, prêt à « détruire le pays », en une de tous les journaux.

 

Un pacte avec le diable

 

« Ça fait longtemps qu’on n’a pas eu un coup de tonnerre comme ça au Québec », a résumé Lisette Lapointe, ex-députée du Parti québécois, qui a signé une lettre d’appui à la candidature de Pierre Karl Péladeau. La militante indépendantiste de longue date — et son mari Jacques Parizeau — fait partie d’une douzaine de ténors progressistes du PQ qui ont donné leur bénédiction à PKP cette semaine.

 

Plusieurs d’entre eux, dont les syndicalistes Gérald Larose et Marc Laviolette, avaient déjà décrit l’ex-grand patron de l’empire Québecor comme le diable en personne. Ce champion de la droite a déclenché 14 lockouts au cours des dernières années, dont un conflit de plus de deux ans au Journal de Montréal. Qu’importe, Pierre Karl Péladeau se bat pour le « pays ». La coalition « arc-en-ciel » de René Lévesque, qui unit les indépendantistes de toutes les idéologies, semble reprendre forme.

 

« J’allais prendre ma retraite après le scrutin, mais j’ai changé d’idée : je reste pour faire un pays avec Péladeau ! », confie un stratège du gouvernement Marois. Ce militant souverainiste d’une soixantaine d’années est convaincu qu’il y aura un référendum durant un prochain mandat, si le PQ remporte la majorité des sièges au scrutin du 7 avril.

 

Comme bien des électeurs, ce membre du Parti québécois a l’impression d’assister au début de la campagne référendaire depuis l’arrivée de Pierre Karl Péladeau. « Ça peut effectivement devenir une campagne préréférendaire », estime Alain G. Gagnon, professeur au Département de science politique de l’UQAM.

 

Le débat politique tournait vers l’affrontement gauche-droite au Québec depuis une dizaine d’années. L’irruption de Pierre Karl Péladeau dans l’arène politique a remis à l’ordre du jour la vieille bataille entre fédéralistes et souverainistes, qui avait cours depuis la naissance du mouvement indépendantiste au début des années 60.

 

« Il y a une polarisation de l’électorat [entre partisans et opposants à l’indépendance] qui est en train de se faire. Ça risque de se confirmer à une semaine du scrutin », dit Alain G. Gagnon.

 

La rengaine du référendum

 

Normalement, le Parti libéral a tout à gagner de ce retour à l’affrontement entre le Oui et le Non à l’indépendance. Le calcul est simple : l’appui à la souveraineté stagne autour de 40 % depuis une éternité.

 

C’est pour ça que Philippe Couillard clame depuis un mois que Pauline Marois « prépare un référendum », même si la chef péquiste est loin d’en faire une bataille de tous les instants. La rengaine du référendum est devenue un classique des campagnes libérales sous Jean Charest. Ça peut même devenir comique. En novembre 1998, Lucien Bouchard parlait très peu d’indépendance, mais un matin, le chef libéral avait placardé son autobus d’immenses pancartes jaunes proclamant : « Fini les référendums ».

 

L’épouvantail libéral joue son rôle. Le référendum est la meilleure façon de déstabiliser un chef péquiste — n’importe lequel — coincé entre ses militants pressés et la majorité des Québécois qui semble se contenter du statu quo.

 

L’engouement déclenché par Pierre Karl Péladeau a pris de court les stratèges péquistes. Il n’a été question que du « pays » cette semaine. Talonnée par les médias, Pauline Marois a semblé improviser des pans entiers du projet national. On a ainsi appris qu’un Québec indépendant n’aurait pas de poste frontalier avec le Canada, continuerait d’utiliser le dollar canadien et que les citoyens du futur État québécois voyageraient avec leur passeport canadien.

 

« C’est de la folie, tout ça ! On est rendus à parler des frontières et de la monnaie d’un Québec indépendant après une semaine de campagne électorale. Il faut d’abord gagner l’élection et obtenir une majorité », fulmine une militante péquiste de longue date.

 

Pauline Marois a repris les commandes de la caravane — « les deux mains sur le volant », aurait dit Jean Charest — jeudi matin. En tournée avec Pierre Karl Péladeau dans la région de Québec, la chef péquiste a repoussé son candidat vedette pour l’empêcher de répondre aux questions des journalistes. La première ministre veut être vue avec PKP, mais ne tient pas à le laisser parler. Surtout s’il parle juste du « pays ». Le PQ a tenu Pierre Karl Péladeau loin des médias une bonne partie de la semaine : même l’adresse du local électoral du candidat, chez un ancien prêteur sur gages de Saint-Jérôme, était gardée secrète !

 

Le parti a perdu le contrôle du message avec l’arrivée de son héros libérateur de peuple. Pauline Marois a rectifié le tir à la fin de la semaine. Le thème de l’économie a refait surface. Même Pierre Karl Péladeau l’a dit : il veut bâtir un pays prospère.

 

Attendez-vous aussi à entendre parler de la charte de la laïcité d’ici au 7 avril. Les sondages internes du PQ démontrent un appui sans équivoque à la charte dans toutes les régions du Québec, à l’exception de Montréal et Laval. Pauline Marois et le ministre Bernard Drainville se défendent d’utiliser la charte à des fins électoralistes, mais ils savent que la précieuse majorité à l’Assemblée nationale passe par la sauvegarde de « l’identité » québécoise.

 

« La game vient de changer », qu’on disait. L’arrivée de Pierre Karl Péladeau redéfinit les règles du jeu. Il doit s’attendre à se faire mettre à l’épreuve. Ceux qui le connaissent le disent colérique. Intraitable envers ceux qui lui tiennent tête. Ses adversaires feront tout pour le faire sortir de ses gonds.

 

Les péquistes risquent aussi de découvrir que Pierre Karl Péladeau peut se montrer intransigeant et impitoyable avec les membres de sa propre équipe.

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