La transparence avant tout

Christian Nadeau
Photo: Jacques Grenier - Archives Le Devoir Christian Nadeau

La commission Charbonneau pourrait parasiter la campagne électorale si jamais elle aborde la question du financement illégal des partis politiques provinciaux. Cette collision frontale est inévitable, selon le philosophe Christian Nadeau.

Elle est née des allégations récurrentes sur le financement illégal des partis provinciaux et, pourtant, elle a à peine effleuré le sujet. La commission Charbonneau se garderait-elle le meilleur pour la fin, au risque de mettre un peu trop de piquant dans la campagne électorale ?

 

À quelques jours du départ de la caravane électorale, les partis provinciaux doivent se préparer à une cohabitation difficile. La commission Charbonneau n’observera pas de trêve pour la durée de la campagne. Les audiences pourraient infléchir la course. Et alors ?

 

La transparence doit primer toute autre considération, tranche Christian Nadeau, professeur de philosophie à l’Université de Montréal. « Il y a des raisons de prudence qu’il faut respecter. Mais le critère de transparence me semble premier », explique-t-il.

 

La commission devra « montrer son professionnalisme » et prouver qu’elle peut siéger « en parallèle d’une situation fragile sur le plan politique », car selon M. Nadeau « une campagne électorale est tout sauf le lieu propice aux débats publics de fond ».

 

Le philosophe s’inquiète davantage du rôle que joueront les formations politiques et les médias. « Sont-ils capables d’agir de manière responsable et de ne pas instrumentaliser les travaux de la Commission dans une période comme celle-ci ? On peut en douter », lance-t-il.

 

Un « show » désolant

 

Christian Nadeau est critique des travaux de la commission. Elle passe trop de temps « en périphérie » des véritables enjeux éthiques entourant la corruption. Elle s’accroche trop à des galeries de personnages colorés, au détriment de la recherche des causes systémiques.

 

« Pour le moment, c’est un peu comme si nous avions un bottin téléphonique de la corruption : on voit une liste de personnages, et certains ont les moyens d’avoir un nom en caractère gras. C’est déjà pas mal. Mais cela ne fait pas un récit, se désole-t-il. La corruption devrait être pensée comme un mécanisme qui trouve ses propres pièces, ou ses rouages, lorsque nécessaire. »

 

Le témoignage de Bernard « Rambo » Gauthier, porte-étendard des travailleurs de la construction sur la Côte-Nord, relevait un peu trop du « cirque médiatique » à son goût. « On s’est plus intéressé au style de Gauthier qu’à son propos. Ce n’est pas le problème qui a été mis en avant, c’est l’image du fier-à-bras, sans parler de l’antisyndicalisme primaire qui est le théâtre de cette farce », affirme l’essayiste.

 

Contrairement aux petits poissons dans l’étang de la corruption, les grands donneurs d’ouvrage ont été épargnés jusqu’à présent. « Je crains qu’on accorde au mieux la même importance à Hydro-Québec qu’à Bernard Gauthier, ce qui serait d’une stupidité inouïe », lance M. Nadeau. Comme tant d’autres observateurs, il a hâte que la Commission plonge au coeur du financement illégal des partis provinciaux et de l’octroi des lucratifs contrats du ministère des Transports.

 

Le phénomène de la corruption

 

Dans son plus récent essai, Liberté, égalité, solidarité. Refonder la démocratie et la justice sociale, Christian Nadeau traite des questions de corruption. Aux origines du problème, il y a… nous !

 

La corruption ne résulte pas d’une succession de hasards. Si elle existe, c’est parce qu’elle sait s’ériger en système. « Elle prend la place des structures légitimes pour peu à peu devenir presque indispensable, ou être tolérée parce que nécessaire. La corruption n’est pas un monde parallèle, un univers loin de chez nous. C’est la raison pour laquelle la véritable origine de la corruption, c’est nous-mêmes. Nous sommes tous responsables de laisser les institutions à elles-mêmes, comme si nous n’en étions pas responsables, comme si elles n’étaient pas à notre service », observe-t-il.

 

En gardant le nez collé « aux traces de la corruption », la commission Charbonneau passe à côté de cette analyse essentielle à ses yeux. Selon Christian Nadeau, le véritable cancer qui ronge la société québécoise, c’est « le délitement de la responsabilité citoyenne et des institutions de l’État ».

 

Des rapports d’enquête et des recommandations, aussi éclairés soient-ils, ne pourront jamais suppléer au vide éthique. À preuve, toutes les réformes du financement des partis politiques, de René Lévesque jusqu’à ce jour, n’ont jamais permis de « blinder le système » et de le rendre totalement à l’épreuve de la corruption.

 

Selon l’auteur, pour comprendre la corruption, il faut étudier la dégradation des structures qui auraient dû empêcher les institutions de dégénérer, et le détournement de ces institutions vers d’autres finalités, telle que la poursuite des intérêts particuliers au détriment du bien commun. « La corruption, c’est l’un des effets d’une culture politique pervertie », dit-il.


***

Christian Nadeau en cinq dates

2 octobre 1969: Naissance à Lac-Etchemin.
Décembre 2000: Il soutient avec une mention «très honorable» sa thèse de doctorat sur la morale publique, l’obéissance et le gouvernement à l’âge classique, à l’Université de Paris-X.
1er juin 2002: Il devient professeur de philo- sophie à l’Université de Montréal.
26 octobre 2010: Il publie Contre Harper. Bref traité philosophique sur la révolution conservatrice, un essai fort remarqué.
24 septembre 2013: Il publie son plus récent livre, Liberté, égalité, solidarité. Refonder la démocratie et la justice sociale, un essai dans lequel il est question de corruption.

 

36 commentaires
  • Marc Bergeron - Inscrit 3 mars 2014 01 h 46

    Rien d'urgent pour des élections

    Merci M.| Brian Myles excellent article,
    Notre responsabilité serait t'elle de dire aux élus de s'entendre pour un an? Sortir dans les rues, signer une pétition?
    Le pire sénario, serait de donner une majorité à un parti et de regretter notre choix durant plusieurs années. La paix sociale peut s'en sentir. Sincèrement de voter avant de connaître la suite, m'indigne, je me sens trompé, coincer de me faire une idée. J'ai confiance en la Commission et j'espère qu'elle s'activera pour enquêter sur le ministère des transports et des contributions aux partis politique avec le système en place avant mon X.
    Oui, on a tous des responsabilités, M. Nadeau à raison. Cependant il y a des failles sérieuses au système que nul n'a améliorer depuis des lunes. Entre la raison et l'émotion il a des conséquences (même si l'intention était louable, qui peuvent nous mener bien loin. La politique est là tout les jours dans nos vies à tout moment prêt à fouilller dans nos poches et la craite de basculer s'installe. La classe moyenne au bord du gouffre si on continu.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 3 mars 2014 05 h 08

    À vous messieurs Nadeau et Myles, mes hommages !

    Si juste votre propos monsieur Nadeau à l'effet que :« la véritable origine, c'est nous-mêmes»
    Nombre de consciences contemporaines semblent souffrir de cette affectation qu'est l'élasticité. Dans cet esprit, madame De Beauvoir, Simone (1908-1986) écrivait: «Ce qu'il y a de scandaleux dans le scandale, c'est qu'on s'y habitue» La corruption: une «nouvelle» (j'en doute) façon d'être, de vivre, d'avoir et d'obtenir ? Il y aussi aussi madame Hannah Arendt qui a écrit sur «La banalisation du mal,...» Corruption ,collusion, impunité métamorphosée en immunité....tout un cocktail de valeurs sont les issues sont prévisibles. À savoir ? Cynisme, indifférence, désengagement, désabusement, perte de confiance doublée de sentiment de trahison....et «Vogue la galère». Les gens responsables à La Commission se doivent d'aborder le financement des partis politiques. Ces politiciens(nes) visés ont rendez-vous avec la probité, la transparence, la vérité, la justice, l'éthique, l'équité et surtout la responsabilisation, l'auto-responsabilisation.
    Sans prétention autre que celle de simple citoyen - payeur de taxes et d'impôts...floué, d'écrivain-conférencier et maintenant chroniqueur.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

    • Jean Boucher - Inscrit 3 mars 2014 09 h 26

      De l'autoflagellation générale typique d'une élite mêlée "au-dessus" de la mêlée.

  • Marino Tremblay - Inscrit 3 mars 2014 05 h 44

    Les secrets de la Commission Charbonneau!


    Vous avez parfaitement raison, le fil du copinage, le financement des partis politiques et ses alliances sont des éléments clés. Le mandat de la commission est clair :
    Examiner l’existence de stratagèmes, de dresser un portrait de ceux-ci qui impliqueraient de possibles activités de collusion et de corruption dans l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction incluant, notamment, les organismes et les entreprises du gouvernement et les municipalités, incluant des liens possibles avec le financement des partis politiques;
    Dresser un portrait de possibles activités d’infiltration de l’industrie de la construction par le crime organisé;
    En 2 ans, on nous a nous a montré le stratagème de deux municipalités (Montréal et Laval), collusion, corruption, crime organisé, pot de vin et le plus important; implication des maires et des DG pour que le stratagème survive.
    Dans la facette FTQ, on a effeuré la déviance culturelle voire criminelle des hauts dirigeants de ce syndicat profondément corrompu, que dire de la FTQ-C avec Dupuis et Lavallée contrôlant l'argent du fonds et de la Solim au profit d'amis du crime organisé en retour d'ascenseur et d'avantages personnels. Arseneault nous témoigne comment il gardait l'emprise sur le gouvernement Charest pendant 4 ans en n'ayant pas déployé la machine FTQ contre le PLQ lors d'élection (600,000 votes). Accurso furieux pour les travaux de l'autoroute 30 qui dit; "avec tout l'argent que j'ai donné" (financement du PLQ). Là on s'approchait de la vérité, mais un interrogatoire de Michel Arseneault complaisant allait fermé la porte sur ce qu'il y avait de plus important: les acteurs politiques qui permettent à ces stratagèmes de survivre. On n'y était presque, la caisse de dépôt; 10 milliards d'argent accessible pour Tony Accurso si Arseneault est nommé sur le CA. Mais comment cracher dans la main de celui qui nous a si bien nourri.
    Ces stratagèmes ont aussi fonctionné avec la complicité d'organism

  • François Ricard - Inscrit 3 mars 2014 05 h 39

    L'éducation à la base

    Les tricheurs sont nombreux.
    Pour plusieurs, tricher le gouvernement, voler une grande entreprise, n'est pas considéré répréhensible. Pourquoi le travail au noir prolifère-t-il? C'est parce qu'il y a une double complicité entre celui qui offre le service et celui qui l'achète. Les deux sont également coupables. Pourtant, dans les quelques cas où les autorités interviennent, c'est uniquement celui qui donne le service qui est puni.
    À quand une véritable formation citoyenne en notre système d'éducation? Cela vaudrait beaucoup qu'un cours d'histoire religieuse.
    À quand des mesures qui visent tous les tricheurs?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 mars 2014 05 h 59

    Et si

    Et si la Commission ne regarde pas ou retarde son regard sur la corruption des partis politiques, quelle conclusion apparaitra dans la population ? Au minimum, - ingérence-.

    Faire porter la responsabilité de la corruption et de la collusion à tout le monde est aussi efficace que de dire -par personne-. Où est l'avocat qui dira : «Que celui ou celle qui n'a jamais péché lance la première pierre !» D'un côté psychologique, ça peut tenir la route, sauf que dans la vrai vie, la question alors devient : Pourquoi s'être lancé dans toute cette affaire d'abord ?

    Je vous soumet un scénario : Un artiste est sur scène faisant son spectacle, la police arrive pour l'arrêter pour crimes contre la société. Question : Doit-elle attendre que le spectacle finisse ou l'agripper immédiatement ? Il n'y a pas de bonne réponse. Quelque décision sera prise, elle ne sera pas supportée par tout le monde.

    Mme Charbonneau est exactement devant le même genre de dilemme.

    Nous avons en article ce matin l'opinion d'un philosophe. Demain, qui viendra dire le contraire ? Peut-être même un autre philosophe.

    Il y a trois réponses possibles : Oui, non et ça dépend ! Et elles se vallent toutes.

    Bonne journée.

    PL

    • gaston bergeron - Abonné 3 mars 2014 10 h 20

      Faux, archi-faux de dire qu'elles « se valent toutes ». Une opinion n'a pas de valeur intrinsèque comme le laissent croire, par exemple, les radios poubelles. Il faut d'abord faire la démonstration de telle opinion. On verra ensuite.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 3 mars 2014 12 h 08

      M. Bergeron, nous voyons à pleine pages que des opinions, c'est comme autre chose, tout le monde en a une. Ça fait maintenant deux ans que je donne la mienne comme tous les autres dans ce journal et je ne crois pas avoir fait changer d'idée qui que se soit, comme personne ne m'a fait changé la mienne. On est pas rendu au bout de la démonstration, vous l'admettrez. De mon côté, j'accepte votre opinion même si elle est différente de la mienne et je la considère comme valable.

      Excellente journée à vous.

      PL