Le placement syndical sous la loupe

Les témoins ne seront pas légion pour traiter de la discrimination syndicale dans la construction.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les témoins ne seront pas légion pour traiter de la discrimination syndicale dans la construction.

Les deux plus gros syndicats de la construction ont passé un dur moment cette semaine à la commission Charbonneau. La discrimination syndicale fait partie de leur ADN.

Ken Pereira nous avait pourtant prévenus lors de son témoignage à la commission Charbonneau. « Rambo », « Matou », « Apache », « Fitz » : les grands syndicats de la construction ont tous à portée de main de folkloriques délégués syndicaux capables de perturber ou de prendre le contrôle d’un chantier selon les exigences du moment.

 

Le placement syndical, aboli par les libéraux, était une arme puissante entre les mains des syndicats de la construction, avait-il dit. Les syndicats pouvaient ralentir un chantier en expédiant leurs « fonds de baril » à un entrepreneur… pour toutes les raisons du monde.

 

L’enquêteur Michel Comeau est allé voir de plus près, entre autres sur le chantier de la Romaine, sur la Côte-Nord. Il a rencontré 70 témoins, la plupart marqués au fer rouge par la peur. Il s’est fait traiter de « malade » parce qu’il s’est présenté en personne sur des chantiers pour rencontrer des témoins potentiels. « Je vais perdre ma job. Je peux pas passer plus que deux minutes avec vous autres parce que je vais être étiqueté comme un gars qui… qui vous a parlé, un délateur », lui a-t-on dit.

 

Le portrait n’est pas joli. Bernard « Rambo » Gauthier et ses hommes plaçaient leur monde, sans égard à leurs compétences, ils charcutaient le droit de gérance de l’excavateur Fernand Gilbert (ce corps étranger venu du Saguenay) en battant les contremaîtres qui avaient le culot de virer des travailleurs moins compétents et en leur interdisant par la force de donner des ordres aux syndiqués.

 

L’enquêteur Comeau ne s’y connaît pas en droit du travail. Sa longue expérience avec les bandes de motards lui a permis de constater que la loi du silence faisait des ravages à la Romaine.

 

Les avocats de la FTQ-Construction (FTQ-C) et du Conseil provincial du Québec des métiers de la construction (CPQMC – International) ont fait front commun pour critiquer ses méthodes d’enquête et son incompréhension des relations de travail dans la construction. Souhaitaient-ils entendre une sociologue ès bottes de travail ?

 

M. Comeau s’est bien défendu. Comme un bon journaliste d’enquête, il s’est assuré d’avoir deux sources avant de rapporter leurs propos et il a pris soin d’écarter les témoignages motivés par la vengeance pure. « Ça fait 25 ans que je rencontre du monde, des témoins, des victimes et des suspects. Ça se sent rapidement », a-t-il lancé.


De la discrimination? Où ça?

 

Les témoins ne seront pas légion pour traiter de la discrimination syndicale dans l’industrie, ce qui permettra à la FTQ-C et à l’International de se poser en victimes d’une commission inquisitrice et de journalistes antisyndicaux. Pas facile de voir les contours d’un système quand il est si bien rodé et si profitable.

 

Le placement syndical n’était pas une fin en soi pour les leaders syndicaux tels que Gérard Cyr. L’ex-président de l’International et du local 144 (tuyauteurs et soudeurs) jouait ses membres comme des pions sur un échiquier, tel un roi qui veillait d’abord et avant tout sur ses intérêts immédiats.

 

Deux actionnaires de Ganotec, Serge Larouche et Eugène Arsenault, ont confirmé que la compagnie avait versé une ristourne de 0,5 % sur la valeur de ses contrats pour des raffineries de Shell et Petro-Canada afin d’acheter la paix syndicale et d’avoir une main-d’oeuvre qualifiée. De 2000 à 2006, Cyr aurait mis 1,2 million dans son bas de laine.

 

En échange, Ganotec a pu compter sur une paix syndicale avec les soudeurs et tuyauteurs du local 144 et sur des travailleurs qualifiés.

 

Lors des débats sur l’adoption d’une loi pour mettre un terme au placement syndical, Gérard Cyr faisait partie des leaders syndicaux les plus volubiles. Ses appels du pied aux troupes et ses menaces à l’encontre de l’ex-ministre du Travail, Lise Thériault, prennent un tout autre sens.

 

Le placement était non seulement un outil de chantage pour mettre les entrepreneurs et leurs contremaîtres au pas sur un chantier, c’était aussi, dans certains cas, un levier d’épargne illicite.

 

L’ex-ministre du Travail, Laurent Lessard, a répondu à côté de la plaque aux questions qui lui ont été posées à la suite du témoignage de Serge Larouche.

 

S’il avait su que Ganotec versait des ristournes à Cyr, il aurait prévenu la police. Il a tourné en ridicule le témoignage de Larouche en affirmant qu’il ne lui avait jamais parlé de cette affaire de pots-de-vin.

 

Serge Larouche n’allait pas du tout dans ce sens lors de son témoignage. Lors de sa rencontre avec le ministre Lessard, en 2005, il n’a pas parlé des pots-de-vin. Il s’est plaint d’un « certain pouvoir » exercé par Gérard Cyr sur les travailleurs du local 144. À la seule mention du prénom de « Gérard », rien de plus, le ministre se serait exclamé : « On ne peut pas toucher à ça. »

 

Lâcheté institutionnalisée

 

C’est cette lâcheté que l’entrepreneur a voulu dénoncer à la commission Charbonneau. Larouche a lui-même fait partie du problème en acceptant de soudoyer Gérard Cyr, sans le dénoncer par « manque de courage ».

 

Le p.-d.g. de Ganotec n’est pas le seul à entretenir l’impression d’avoir été laissé à lui-même par les pouvoirs publics. Sur le chantier de la Romaine, l’excavateur Fernand Gilbert s’est plaint par écrit à Hydro-Québec des menaces et de l’intimidation faites par les membres de la FTQ-C. Peine perdue.

 

Lorsque l’enquêteur Michel Comeau a révélé que 12 grutiers de la FTQ-C avaient été payés à ne rien faire pendant deux ans, afin de permettre à des grutiers allemands de la compagnie Bauer de travailler sur un autre chantier, celui de la Péribonka au Saguenay, Hydro-Québec a montré de quel bois elle se chauffe. Il est de la responsabilité des entrepreneurs de prendre les moyens nécessaires pour assurer la paix syndicale sur les chantiers, a fait savoir la société d’État par communiqué.

 

Le gaspillage de 2 millions en fonds publics est l’équivalent d’une poignée de pièces de monnaie pour cette société qui brasse des milliards. Hydro-Québec voit le chantier de la Péribonka comme un succès. Bauer a respecté le budget initial et a livré la marchandise avec trois mois d’avance sur l’échéancier initial. Que demander de mieux ?

 

Il y en a au moins un qui a sursauté devant cette anomalie, et non le moindre. Le président du conseil d’Hydro-Québec, Pierre Karl Péladeau, s’est dit préoccupé par le cas des 12 grutiers.

 

En règle générale, les entrepreneurs et les pouvoirs publics ont acheté la paix sur les chantiers pendant des années. Ils ont pour la plupart plié devant le chantage et l’intimidation, pour autant qu’ils ne rognaient pas leurs marges de profit. À la limite, on peut comprendre l’incrédulité des syndicats de la construction, surpris de se retrouver presque fin seuls au banc des accusés.