La corruption, une catégorie sans champion

Aux portes de l’hôtel de ville de Montréal ou du Parti libéral du Québec, l’UPAC a poursuivi son travail d’enquête. L’escouade a arrêté pas moins de 66 personnes en 2013.
Photo: La Presse canadienne (photo) Graham Hughes Aux portes de l’hôtel de ville de Montréal ou du Parti libéral du Québec, l’UPAC a poursuivi son travail d’enquête. L’escouade a arrêté pas moins de 66 personnes en 2013.

L’effet combiné des enquêtes de l’UPAC et des révélations accablantes de la commission Charbonneau a fait perdre aux Québécois leurs dernières illusions en 2013. La corruption galopante, endémique, systémique dépasse l’entendement.

 

L’heure est aux bilans. Dans le secteur des sports, le joueur de tennis Milos Raonic s’impose comme l’athlète de l’année. En sa qualité de cycle de nouvelles à lui seul, Rob Ford remporte le prestigieux titre de personnalité de l’année… pour toutes les mauvaises raisons du monde. Et s’il fallait choisir le champion de la corruption ?

 

La catégorie s’impose d’elle-même, du moins au Québec. On ne compte plus les individus douteux qui ont défilé soit devant la commission Charbonneau, soit dans les bureaux de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) en 2013. L’addition des scandales mêlant dans le même verre sans fond des politiciens municipaux accros aux enveloppes brunes, des « fleurons » déshonorés du génie-conseil, des entrepreneurs à l’affût des extras, des organisateurs politiques rompus à la logique du développement des affaires, des mafieux imbriqués dans la vie associative des syndicats de la construction et des syndicalistes aux associations mafieuses génère dans l’esprit de l’honnête citoyen un effet d’étourdissement qui n’a d’égal que l’abus de crème de menthe verte dans le temps des Fêtes.

 

Difficile de choisir parmi la galerie de personnages inspirants de l’année un « champion de la corruption ». D’autant plus qu’il faut respecter le sacro-saint principe de la présomption d’innocence.

 

De Lalonde à Lafortune

 

À la commission Charbonneau, les audiences ont pris leur envol avec le témoignage de l’ingénieur Michel Lalonde, le coordonnateur de la collusion à l’hôtel de ville de Montréal, un homme si « accommodant » qu’il ne pouvait jamais dire non à des contributions à la caisse occulte d’Union Montréal pour obtenir des contrats publics. Et les audiences ont pris fin sur un témoignage troublant, montrant tout le chemin parcouru par les Hells Angels depuis l’opération Printemps 2001, avec le passage forcé de l’entrepreneur Louis-Pierre Lafortune, sous le couvert d’une ordonnance de non-publication, afin de ne pas nuire à son procès pour gangstérisme et complot pour recyclage de produits de la criminalité.

 

Entre les deux, une belle brochette de corrupteurs, de corrompus, de facilitateurs et de très rares hommes honnêtes a défilé devant une France Charbonneau et un Renaud Lachance interloqués.

 

Les principaux témoins de la commission Charbonneau se qualifient d’office dans la grande finale de la corruption. Dopés à l’enveloppe brune, ils possèdent l’avantage de commencer l’épreuve du 100 mètres avec trois enjambées d’avance sur leurs concurrents.

 

Parmi les têtes d’affiche de cette course truquée, outre Lalonde et Lafortune, on retrouve : l’intermédiaire des entrepreneurs chez la mafia (Nicolo « Monsieur Trottoir » Milioto), des membres du cartel des entrepreneurs (Giuseppe Borsellino et Gilles Théberge), deux voleurs d’élections professionnels (Gilles Cloutier et Bernard « Monsieur 3 % » Trépanier), des membres du cartel des ingénieurs (Yves Cadotte, François Perreault, Pierre Lavallée et Rosaire Sauriol), des responsables administratif et politique (Robert Marcil et Frank Zampino) supposément aveugles devant la collusion à Montréal, un syndicaliste associé au monde interlope (Jocelyn Dupuis), un quintette de facilitateurs qui a rendu possible la collusion à Laval (Claude Asselin, Jean Gauthier, Pierre Lambert, Jean Bertrand et Marc Gendron).

 

Coups d’éclat à l’UPAC

 

Il y a de quoi donner le tournis, et la liste est incomplète. Cette année, l’UPAC a fait une sérieuse concurrence à la commission Charbonneau au chapitre des coups d’éclat. L’Unité a notamment arrêté l’ex-maire de Montréal Michael Applebaum, un homme qui se vantait de ne pas être achetable… Et elle a démantelé « le ring » qui sévissait à Laval depuis un quart de siècle.

 

C’est à Laval que l’on retrouve le symbole par excellence de la corruption. Ce dernier mérite d’être traité avec toutes les précautions qui s’imposent en raison de son nouveau statut. Il bénéficie de la présomption d’innocence, malgré les accusations portées contre lui.

 

Gilles Vaillancourt est passé du statut d’ex-maire à celui de présumé gangster en 2013. Il aurait été à la tête d’un système de corruption tentaculaire, dans lequel des entrepreneurs et des ingénieurs se partageaient les contrats publics en échange de ristournes de 2 %.

 

L’attirance de M. Vaillancourt pour les enveloppes brunes a même donné du piquant à la course à la mairie de Laval, alors que le politicien déchu a maladroitement proposé ses services pour aider la candidate Claire LeBel.

 

Gilles Vaillancourt a donné à la corruption son visage le plus inquiétant. L’air de rien, affable, respecté et respectable, ce politicien redoutable aurait agi comme la tête dirigeante d’une organisation criminelle. Aucun homme public n’a traîné un si lourd bilan en 2013.