Apologie de la charte autour d’une dinde

Le restaurateur montréalais Billy Lester montre fièrement une dinde cuisinée dans son établissement d’Outremont.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le restaurateur montréalais Billy Lester montre fièrement une dinde cuisinée dans son établissement d’Outremont.

Les discussions sur la charte s’annoncent épicées autour de la dinde, mais le Parti québécois veille au grain. Pour éviter que ses militants ne se retrouvent à court d’arguments dans les prochains jours, le PQ a créé un document offrant des « réponses aux questions de votre famille pour les partys des Fêtes ».

Ce document, dont Le Devoir a obtenu copie, est distribué aux militants du parti depuis vendredi. Une illustration de dinde orne la page couverture, au-dessus du logo du Parti québécois. Le parti a confirmé être à l’origine de la publication, sorte de « petit manuel du parfait péquiste » sur le projet de loi 60 — qui pourrait bien être le plat de résistance des conversations de réveillons.

 

Sur six pages, le document se présente comme une « foire aux questions » pour apprendre à dire « c’est faux ! » au moment opportun. Partout, le ton est direct et assez familier, pas très loin du modèle de communication du ministre responsable du dossier, Bernard Drainville. Aux questions posées répondent les arguments mis en avant par le gouvernement Marois depuis la fin de l’été.

 

À ceux qui diront par exemple qu’il « y a plus de gens contre que de gens pour » la charte, le PQ conseille de répondre que « tous les sondages d’opinion démontrent que la majorité des Québécois appuient la charte. Cet appui est largement majoritaire chez les francophones, mais il y a aussi une bonne proportion de Québécois des communautés culturelles qui appuient la charte et l’interdiction du port de signe religieux pour les employés de l’État ».

 

Sur cette question, le dernier sondage mené par la firme Léger (pour Le Devoir du 7 décembre) montrait que les Québécois sont parfaitement divisés à l’égard de la charte : 45 % des répondants étaient favorables, contre 45 % de défavorables. Les francophones appuient le projet à 54 %, mais 75 % des membres du groupe « autres langues » s’y opposent.


Des exemples d’appuis

 

Si quelqu’un fait valoir qu’il y a « plus d’organisations et de commentateurs qui sont contre », le manuel recommande de nommer ceux qui sont pour. « Les appuis à la charte sont très nombreux, à commencer par les premiers concernés, soit les fonctionnaires, les professeurs, les infirmières et les employés du réseau de la santé », écrit-on… sans préciser que les résistances sont aussi nombreuses dans ces milieux. Le document cite quelques dizaines de noms d’artistes, de commentateurs, de chroniqueurs, d’éditorialistes et de juristes qui ont appuyé la charte.

 

De même, si la parenté s’inquiète parce qu’on « passe pour des racistes partout dans le monde », il serait bien de répondre que « c’est faux ! », conseille le PQ. « Nous sommes loin d’être les premiers à vouloir affirmer la séparation des religions et de l’État », dit-on en parlant des cas de la France, de la Belgique et de l’Allemagne.

 

On propose aussi des réponses possibles si quelqu’un dit que « la charte, ça fait juste diviser tout le monde ». Le PQ suggère de répondre qu’au « moment de son adoption, la loi 101 a été décriée par plusieurs » et qu’elle fait aujourd’hui objet d’un consensus. La « charte des valeurs québécoises [le premier nom de ce qui est devenu la « Charte affirmant les valeurs de laïcité et de neutralité religieuse de l’État ainsi que d’égalité entre les femmes et les hommes et encadrant les demandes d’accommodement »] s’inspire de la même logique », dit-on.


État québécois déjà laïque ? Non.

 

En cas de question globale (« À quoi ça sert, la charte ? »), la réponse suggérée fait valoir que le gouvernement « veut assurer l’égalité et le respect de tous les Québécois, peu importe leurs croyances personnelles », et rappelle que « les employés de l’État devront faire preuve de réserve et de neutralité religieuse ».

 

« L’État québécois est déjà laïque, il n’y a pas de problème », pourrait répondre un invité. « Faux », suggère le document, qui indique que la « laïcité de l’État n’apparaît actuellement dans aucune loi québécoise ». Deux sections factuelles sur « ce que ça va changer, la charte » et « qu’est-ce qui va arriver avec les accommodements religieux » expliquent les fondements du projet de loi.

 

Au beau-frère ou à la belle-soeur qui ne trouverait « pas juste » le fait que les députés auront encore le droit de porter des signes religieux (au contraire des employés de l’État), le PQ rappelle qu’il faudrait l’unanimité de l’Assemblée nationale pour régler cette question. « Le Parti libéral et la CAQ ont bien indiqué qu’ils ne voudraient pas voter dans ce sens-là », fait-on valoir.

 

Et si quelqu’un demande à un militant péquiste où loge le Parti libéral sur la question de la charte, le PQ recommande d’informer l’invité que « depuis la sortie de la députée Fatima Houda-Pepin, la position du PLQ sur le sujet n’est plus tellement claire ».


Convaincre ses propres membres

 

Pour le critique libéral en matière de laïcité, Marc Tanguay, l’existence de ce document montre que le Parti québécois n’arrive pas à persuader ses propres membres du bien-fondé du projet de loi. « L’argumentaire est destiné aux membres, rappelle-t-il. Ça fait suite aux sorties de Jacques Parizeau et de Lucien Bouchard, à celle de Maria Mourani aussi. Il y a d’abord une tentative de convaincre les membres qu’interdire les signes religieux est une bonne chose », pense-t-il.

 

Marc Tanguay estime que le PQ « a fait le choix d’une approche divisive, plutôt que de tabler sur ce qui fait consensus » en matière de laïcité. « Je souhaite aux Québécois de ne pas aborder d’enjeu aussi divisif dans une période de rassemblement », dit-il.

 

Mais si quelques péquistes doivent se farcir une telle discussion entre deux bouchées d’atocas, ils auront 13 réponses prêtes à l’emploi.

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