CEIC - L’onde de choc

La commission Charbonneau suspendra ses travaux lundi jusqu’au 13 janvier. La session d’automne, toute syndicale, a terni l’image de la FTQ et de ses satellites. La centrale prend-elle la pleine mesure de l’onde de choc ?

 

La FTQ-Construction (FTQ-C) avait de bonnes raisons pour vouloir acheter le silence de Ken Pereira. Elle s’est débarrassée du leader syndical pour 500 000 $, à l’automne 2010, en échange de l’engagement qu’il cesserait d’éclabousser ses ex-camarades sur la place publique. Il a tenu parole… jusqu’à ce que la commission Charbonneau lui offre une tribune en or pour accabler de honte la centrale.

 

Ken Pereira est sans contredit le témoin vedette de l’automne à la commission Charbonneau. Il est aux syndicats de la construction ce que furent Lino Zambito pour les entrepreneurs et Michel Lalonde pour les ingénieurs : un témoin crédible et toxique, dont la version des faits tient la route malgré son caractère parfois invraisemblable.

 

L’ex-délégué syndical des mécaniciens industriels disait vrai. Jocelyn Dupuis, le tout-puissant directeur général de la FTQ-C, avait trois « familles » : les syndicats, la mafia et les Hells Angels.

 

M. Dupuis est un autre témoin fort de l’automne, mais pour les mauvaises raisons. Lié à deux présumés membres des Hells Angels (Normand Marvin Ouimet et Jacques Émond) et à des caïds notoires (Raynald Desjardins et Domenico Arcuri), le grutier n’a berné personne avec ses cris du coeur en faveur de la réhabilitation.

 

« Si vous êtes pas membre des Hells Angels ou de la mafia, vous êtes pas loin », lui a lancé le procureur de la commission, Denis Gallant, dans un grand moment de vérité.

 

Il faut bien se rendre à l’évidence : sous la gouverne de Jocelyn Dupuis, les Hells Angels faisaient partie de la FTQ-Construction, et ils ont mis leur poids dans la balance pour influencer le résultat des élections de 2008.

 

Le scrutin était d’une importance capitale. La victoire des protégés de Jocelyn Dupuis sur ceux de Jean Lavallée (l’ex-président de la FTQ-C) a ouvert la voie à un nouveau partage du pouvoir.

 

La « gang » de Dupuis s’est retrouvée du jour au lendemain en contrôle de tous les postes importants à la FTQ-Construction, et elle se promettait de cogner très fort à la porte du Fonds de solidarité de la FTQ.

 

De toutes les conversations explosives captées par les policiers lors de l’opération Diligence, celles mettant en vedette Denis Vincent sont particulièrement révélatrices des troubles au Fonds de solidarité.

 

Denis Vincent, une relation des Hells Angels, était l’ami et le courtier informel de Jean Lavallée. Il percevait des ristournes au nom de M. Lavallée auprès des entrepreneurs qui voulaient obtenir de l’aide financière de la SOLIM (le bras immobilier du Fonds).

 

Lors d’un entretien avec un enquêteur de la commission, Denis Vincent a concédé qu’il y avait un système de traitement préférentiel (le fast track) au Fonds de solidarité, sans lequel aucun projet n’irait de l’avant.

 

L’ex-président de la FTQ, Michel Arsenault, et son conseiller politique, Gilles Audette, connaissaient les « schèmes à Johnny » dès 2004.

 

Le p.-d.g. du Fonds de solidarité, Yvon Bolduc, décrivait pour sa part Denis Vincent comme un homme « pas toujours catholique ». « C’est pas un gars avec l’éthique la plus extraordinaire, là, ça c’est clair », dit-il à M. Arsenault et à l’ex-p.-d.g. de la SOLIM, Guy Gionet, en mars 2009.

 

Fait à souligner : M. Bolduc est le seul des trois hommes à être toujours en poste.

 

Au printemps 2009, le Fonds et la FTQ cherchent à gommer le nom de Vincent des projets de la SOLIM, encore parce que des journalistes fouineurs s’intéressent à l’infiltration du crime organisé dans le giron syndical.

 

Le courtier de l’ombre cède à la panique lors du congédiement de Guy Gionet, en mai 2009. M. Vincent a perdu son chef de file. « D’après moi, le party est fini », dit-il à l’un de ses amis.

 

En pleine déroute, M. Vincent fait une remarque étonnante sur l’écoute. Le Fonds aurait été soumis à l’influence de l’entrepreneur Tony Accurso dès sa fondation, il y a 30 ans.

 

« Les fondateurs [du Fonds], il y avait Louis Laberge, Tony [Accurso] pis Johnny [Lavallée] », explique-t-il.

 

Le Fonds aurait-il été érigé sur une alliance malsaine entre le plus gros patron de la construction et les leaders syndicaux ?

 

La question mérite d’être étudiée quand on sait que Tony Accurso a bâti son empire grâce à l’appui constant du Fonds de solidarité. Il était très près de Jean Lavallée, mais aussi de Michel Arsenault.

 

L’accès de Tony Accurso aux largesses du Fonds faisait même des jaloux parmi les entrepreneurs rivaux, tels que Giuseppe Borsellino (Garnier), associé au caïd Raynald Desjardins et à Jocelyn Dupuis.

 

L’enquêteur Michel Comeau a évoqué l’existence d’une « filière » formée de Denis Vincent, de Jean Lavallée, de Tony Accurso et de Guy Gionet lors de son témoignage. La filière aurait même « placé » Michel Arsenault à la tête de la FTQ, selon les confidences de Denis Vincent sur l’écoute.

 

Il y avait bel et bien une filière du fast track au Fonds. Il reste à déterminer son étendue, une tâche à laquelle doit s’atteler la commission l’hiver prochain. On sait déjà que Denis Vincent a reçu une citation à comparaître. Les membres de la filière et lui sont des témoins clés pour vider une fois pour toutes la question du fast track, puisque la FTQ ne semble pas intéressée par la question.

 

Les perles de « Diligence »

 

L’écoute électronique de l’opération Diligence s’est avérée très dommageable pour l’image de la FTQ… mais jamais autant que les réflexes d’autodéfense déployés par les leaders syndicaux.

 

On comprend mieux pourquoi Michel Arsenault et Guy Gionet ont bataillé jusqu’en Cour d’appel pour freiner l’élan de la commission.

 

Dans la défaite, Michel Arsenault a perdu la dernière once de légitimité qui lui restait. Quand la commission a enfin appuyé sur « le bouton Play », le public a pu prendre la pleine mesure de l’homme. Il connaissait les relations de Jocelyn Dupuis et de son poulain Richard Goyette avec la mafia, mais il a choisi de pelleter le problème en avant. Il savait que Denis Vincent n’apportait pas de richesse au Fonds, mais il ménageait la chèvre et le chou dans la gestion des « dossiers toxiques » du pilote d’hélicoptère.

 

Dans son récent discours d’adieu, Michel Arsenault a blâmé les requins de la finance, les médias de masse et la droite antisyndicale pour les attaques à l’encontre de « l’intégrité de la présidence de la FTQ ».

 

Pendant que M. Arsenault érigeait un monument à sa propre gloire sur le plancher du congrès, l’écoute électronique le révélait sous un tout autre jour à la commission Charbonneau. « Il y a une taupe au Fonds de solidarité, confie-t-il à son ami Tony Accurso. Faut pas paniquer. Faut pas que tu parles aux journalistes. »

 

Le nouveau président de la FTQ, Daniel Boyer, est conscient que la centrale doit refaire son image auprès de ses membres et du grand public. Il s’est cependant porté à la défense de M. Arsenault en disant qu’il n’avait pas fermé les yeux sur les problèmes. « Il n’y a pas d’infiltration mafieuse. Il y a des dossiers qui n’auraient pas dû être faits, mais si on avait eu toute l’information, on ne les aurait pas faits », a-t-il expliqué.

 

Le nouveau secrétaire général de la FTQ, Serge Cadieux, a promis la vigilance, mais il refuse lui aussi de se livrer à « une grande chasse aux sorcières ».

 

M. Cadieux a passé sous silence la présence de son ami de longue date, Richard Goyette, sur le plancher du congrès. C’est le même Goyette qui était allé chercher « une police d’assurance » auprès de Raynald Desjardins avant de se présenter dans la course à la direction générale de la FTQ-C en novembre 2008. Son règne fut de courte durée.

 

La FTQ n’a pas la force, le pouvoir et le courage de passer un véritable coup de balai chez ses affiliés, et c’est là que le bât blesse. Certains leaders de la FTQ-C montrés du doigt à la commission Charbonneau sont toujours en poste malgré leurs liens avérés avec le crime organisé. C’est notamment le cas de Ronald Grondin et de Dominic Bérubé.

 

Il faudra compter sur les recommandations de la commission Charbonneau, et un peu de courage du gouvernement, pour finir le ménage.

À voir en vidéo