Un tsunami d’opinions pour nourrir le débat

Photo: Illustration Tiffet

La Charte des valeurs québécoises : rarement débat aura suscité un tel besoin d’expression. La « boîte aux lettres des intellectuels », antique expression désignant Le Devoir, déborde comme jamais peut-être. Le projet n’était même pas déposé, fin août, qu’un tsunami d’opinions déferlait, que les pétitions circulaient. Depuis le 10 septembre, jour du dépôt des propositions du ministre Bernard Drainville, le flot a été incessant. Aperçu de positions et arguments dominants, à partir des textes reçus.

 

 

L’exclusion des minorités

 

Au départ, une majorité des argumentaires dénoncent le projet de charte. « Nos valeurs excluent l’exclusion », titre d’une pétition signée par quelque 100 intellectuels, résume bien l’argument central. Ainsi, le politologue Ali Hannat écrit : « De quelle égalité homme-femme, pourriez-vous, vous et les initiateurs de ce projet, vous prévaloir, quand la voie par excellence pour s’émanciper, à savoir le travail, est obstruée pour la femme musulmane en la contraignant à un chantage insoutenable : foi ou précarité ? »

 

Pour d’autres, comme l’économiste Carole Vincent, « ce genre d’arguments rate la cible en ne s’attaquant pas à la principale cause des inégalités économiques entre les femmes et les hommes : la trop forte concentration des femmes dans un éventail restreint de professions et secteurs d’activité ».

 

Égalité homme-femme

 

L’argument central de ceux qui défendent le projet en partie ou entièrement est bien sûr l’égalité homme-femme. Mais certains le trouvent trop facile. « Le problème avec l’utilisation de l’égalité homme-femme tient à mon avis au fait qu’on présente celle-ci comme réalisée, alors que ce n’est pas le cas. Son approche aurait été beaucoup plus crédible si elle avait été accompagnée de[…] programmes d’aides à l’emploi pour les nouvelles arrivées », écrit Xavier Boileau, un étudiant en histoire.

 

Imprévisible

 

Les étiquettes habituelles ne sont pas d’un grand secours pour prédire la position que prendra tout un chacun sur la question. Plusieurs souverainistes, à l’instar de l’ancien bloquiste Jean Dorion et, évidemment, de Jacques Parizeau, dénoncent le projet. « Vive le Québec laïque et libre… de cette Charte », écrit Mathieu Séguin Gionet, un étudiant et militant indépendantiste. « Je suis […] choqué que des concitoyens québécois risquent de perdre leur emploi pour un accessoire vestimentaire », écrit-il.

 

Immigrants pour la Charte

 

Les Québécois d’adoption sont nombreux à nous écrire pour signaler qu’ils sont, contrairement à ce qu’on peut penser, favorables à une Charte et même pour la prohibition des signes religieux chez les employés de l’État. « La société qui nous accueille considère qu’il est favorable de retirer les symboles religieux qui nous distinguent pour faciliter la cohabitation, je suis d’accord et je trouve cette demande légitime pour protéger les acquis de cette collectivité au niveau des droits des femmes et du droit commun », écrit Zabi Caro, d’origine afghane, qui indique avoir choisi le Québec dans les années 1980 pour fuir la guerre entre les Russes et les moudjahidines.

 

D’origine algérienne, Ferid Chikhi, de Longueuil, soutient que c’est « par manque de clairvoyance » que politiciens et intellectuels dénoncent la Charte : « Ils pensent ainsi gagner quelques centaines de voix, celles des femmes en hidjab et des partisans du multiculturalisme ghettoïsant. » Argentin d’origine ayant passé six ans dans les prisons des dictateurs dans les années 1970 et 1980, Guillermo Pieli, de Montréal écrit : « Je ne conçois pas cette Charte comme une attaque envers quiconque ou envers un groupe religieux en particulier, mais bien comme un geste d’affirmation des valeurs de la majorité, dont je fais partie, qui veut se donner les moyens de préserver le climat social libre des affrontements que vivent les sociétés dominées par différents groupes religieux extrémistes. »

 

Le crucifix

 

Une écrasante majorité de lecteurs ont une position de type Bouchard-Taylor (ou Femen) à l’endroit du signe religieux catholique qui domine le trône du président de l’Assemblée nationale. Certains détestent vraiment le symbole ! Le jurilinguiste François Brunet, de Montréal, va jusqu’à écrire : « La Charte, en l’état, maintient le crucifix à l’Assemblée nationale, sous prétexte qu’“il fait partie de notre histoire”. Comme, outre-mer, la faucille et le marteau et le swastika… »

 

Pas que la laïcité

 

Le débat suscité par les propositions du gouvernement dépasse souvent la question de la laïcité. Plusieurs s’interrogent sur ce que sont devenues les valeurs québécoises : « Il n’y a pas un mot sur les enfants (pas un !) dans le projet de Charte des valeurs québécoises. Le mot famille n’y apparaît qu’une seule fois. […] Et les nôtres ? Qu’est-ce qu’on fait avec nos familles ? On continue de les laisser tomber en lambeaux ? La famille fait-elle encore partie des valeurs québécoises ? », s’interroge André Pilon, de Saint-Calixte. L’argent est devenu la vraie « valeur québécoise », voilà le vrai problème, soutiennent Éric Martin et Maxime Ouellet : « Si le peuple du Québec entend réfléchir sur les “valeurs communes” avec lesquelles il entend entrer dans le XXIe siècle, cette entreprise ne saurait prendre la forme caricaturale de pictogrammes illustrant les vêtements proscrits dans les bureaux de l’État. […] Ne vaudrait-il pas mieux s’interroger sur “la” valeur qui nous réunit tous aujourd’hui : celle de l’accroissement infini de la valeur économique. »

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Précision: les citations dans ce texte proviennent de lettres envoyées au Devoir, qui n'ont pas nécessairement été publiées sur notre site ou dans le journal papier.
 

16 commentaires
  • Matthieu Jean - Inscrit 5 octobre 2013 05 h 24

    Arguments dominants?

    Cet article que vous prétendez être un aperçu de positions et arguments dominants, à partir des textes reçus, n'est ni plus ni moins qu'unde prise de position personnelle. Vous avez choisi ce qui a fait votre affaire.

    J'ai absolument tout lu de ce qui s'écrit ici à ce sujet depuis un mois. Mon bilan est complètement différent.

    • Robert Breton - Inscrit 5 octobre 2013 13 h 05

      Vous confirmez que l'on voit bien ce que l'on veut voir, vous inclu.

    • Matthieu Jean - Inscrit 6 octobre 2013 01 h 52

      @ Robert Breton

      Je confirme plutôt que l'on doit rendre compte de TOUT ce qui peut être vu, sans dissimulation.

      Moi? Je n'ai pas donné mon bilan, du moins pas à ce que je saches...

  • Nicole Bernier - Inscrite 5 octobre 2013 07 h 18

    Pourquoi avoir dissimulé, dans votre compte-rendu, tous les arguments de ceux qui s'attaquent aux valeurs des individus qui ont la foi et contre les parents qui veulent transmettre des valeurs familiales basées sur la foi.

    Pourquoi ne pas mentionner qu'il y a des théories évolutionnistes développées par les intellectuels québécois pour discréditer les femmes qui transmettent la foi à leurs enfants...

    Les croyants, surtout les femmes responsables des jeunes enfants, sont-elles vraiment des êtres inférieures aux athées?

    • Patrick Vanasse - Abonné 5 octobre 2013 09 h 36

      Je suis d'accord avec vous. Il ne faut pas oublier que la foi n'est pas morte au Québec et qu'elle peut prendre des formes différentes de celles qui avaient cours avant les années 1960. Elle peut-être devenue plus authentique, parce que non imposée par un appareil d'État à laquelle s'est associée l'Église catholique, mais plutôt exprimée librement et à partir des coeurs des croyants.

      De plus, les gens ne font pas la distinction entre la foi et la religion. La foi est une expression de ce que nous avons dans le coeur et cela constue ce que le Seigneur voit. Quant à la religion, elle constitue un ensemble de signes extérieurs, de dogmes et de pratiques observables. L'expression de la religion, qu'on peut aussi appeler la religiosité, a peu d'importance aux yeux du Seigneur, qui a souvent dénoncé l'hypocrisie des Pharisiens, qui étaient religieux à l'extérieur, mais vides à l'intérieur. Donc, il importe de valoriser l'éducation de la foi et le développement de la foi dans nos familles.

  • Michel St-Pierre - Inscrit 5 octobre 2013 09 h 34

    Vous dites Infériorité ?

    Vous voyez de l'infériorité chez les croyants et de la supériorité chez les athées, ce qui n'est en rien le cas. Il y a tout simplement des gens qui ont besoin de croire en un dieu pour justifier leur vie et d'autres vivent leur vie avec humanisme sans espérer rien en retour.

    Cessez de vous croire inférieure parce que vous avez la foi mais cessez aussi de vouloir l'imposer aux autres, y compris à vos enfants. Ils sauront bien choisir par eux-mêmes avec le temps.

    • Nicole Bernier - Inscrite 5 octobre 2013 11 h 46

      Je ne sais pas si vous avez des enfants M. Saint-Pierre, mais si vous en avez eu, vous devez cesser de croire que vous n'avez pas transmis des systèmes de valeurs à vos enfants... Je me rappelle des discussions dans les programmes d'échange scolaire que j'ai animé et je me rappelle les réponses que donnaient les adolescents qui avaient été éduqué par des parents qui n'ont pas de réponses pour expliquer le sens du monde et de la vie... Plusieurs des jeunes référaient à ce que leurs parents leur avaient dit quand un membre important de leur famille était décédé ou la réponse évolutionniste on vient du singe... Les réponses qu'ils donnaient à 17-18 ans étaient tellement infantile que les jeunes croyants ne pouvaient pas croire le portrait qui se dégageait du sens de la vie, de la mort et du monde de ce groupe de jeunes n'ayant jamais vraiment réfléchi sur ce que leur parent leur avait transmis sur le sujet: les anges, les ancêtres qui veillent sur eux ou c'est un cadeau…etc..

      J'aimerais bien savoir quel a été votre prosélytisme?

  • Catherine Brunelle - Inscrit 5 octobre 2013 18 h 00

    Et si la religion devient irrévérencieuse??

    Ma propre mère a témoigné avoir été victime d'endoctrinement, de supercherie et de terrorisme religieux.
    Ainsi, sous peine de se voir brûler durant l'éternité dans le feu de l'enfer, on a menaçé Thérèse Lagueux, sous différenes formes, afin qu'elle se conforme à des lois issues de dictateurs religieux irrespectueux de l'intégrité de sa personne.
    Voilà ce qui a donné naissance à la Charte des droits et Libertés de la PERSONNE, avfin qu'on ne puisse plus êtres vicitmes de privation de notre liberté.
    Ainsi ai-je receuilli son témoignage où, selon le dictat de l'Église:
    1. La femme n'avait pas le droit de jouir.
    2. L'homme n'avait pas le ldroit d'éjaculer en dehors du corps de la femme.
    Voilà donc, comment on forçait littéralement les jeunes gens à procréer.
    Elle eût 9 grossesses. Jusqu'au jour où elle s'apperçut de la supercherie de L'Églilse, qui la forçait ainsi à obéir à ces babaries. Cela fût évident pour elle lorsqu'elle apprît avec stupeur que cet enseignement était réservé aux francophone du Québec, alors que les anglophones étaient libres de se reproduire, eux, organiquement.
    Je suis née de cette obligation et je vais témoigner à mon tour de l'illégalité de l'ingérance de l'Église et de son terrorisme dans l'accroissement démographique.
    C'est un scandale humain! Personne au CANADA n'a le droit de terroriser les gens afin qu'ils se reproduisent.

  • M D - Inscrit 5 octobre 2013 20 h 40

    Un appel aux autorités religieuses

    Je suis pour la charte et la limitation de ses symboles religieux, mais je suis prêt à m’y opposer de toute mes forces à une seule condition; que les autorités religieuses indiquent publiquement que lorsqu’un fonctionnaire de leur confession aura à prendre une décision entre ce que l’État demande et ce que sa religion lui dicte, il devra répondre en priorité à la demande de son employeur et sa décision sera celle de l’État (donc l’ensemble des québécois). Alors dans ce seul cas, j’abandonne totalement ma demande à ce que les fonctionnaire n’arborent pas leur symboles religieux. Nous saurons ainsi la vérité sur les religions et nous pourrons savoir qui sont les vrais défenseurs de la liberté.

    • Nicole Bernier - Inscrite 5 octobre 2013 22 h 25

      Incroyable d'imaginer que les autorités religieuses aient autant de pouvoir sur les choix professionnels de leurs croyants... je ne sais pas sur quelle planète vous vivez... Nous ne sommes plus au temps où les croyants n'avaient que deux ou trois personnes instruites pour les aider à prendre des décisions.