Charte des valeurs - La santé résiste en bloc

Les gestionnaires d’hôpitaux, de CLSC et autres CHSLD font front commun contre la Charte des valeurs.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les gestionnaires d’hôpitaux, de CLSC et autres CHSLD font front commun contre la Charte des valeurs.

Dans le système de santé, l’application de la Charte des valeurs québécoise poserait des défis particuliers. La résistance des gestionnaires, d’abord, qui font front commun. Et les femmes qui portent le voile, au premier chef, se sentent visées par cette réforme de la laïcité qui pourrait les exclure d’un réseau qui avoue ne pas pouvoir se passer d’elles.

 

 

Zayneb El-Mardi est travailleuse sociale à Montréal. Instruite, polyglotte, féministe. Musulmane. Elle porte le voile, oui. Célibataire, indépendante, elle confie que, si une amie portait le voile « par soumission », elle serait la première à lui conseiller de le retirer. Marlene Figueroa aussi porte le voile. Elle est préposée aux bénéficiaires en CHSLD. Des patients âgés l’appellent parfois « ma soeur », son voile en rappelant un autre, catholique celui-là.

 

Cibles visibles et mouvantes, ces femmes se sentent visées par la Charte des valeurs québécoises. Dans le système de santé, on ignore combien elles sont. Une chose est certaine : elles déplorent que, sur la base de leur foi, le Québec envisage de se passer de leurs services. Car elles n’ont pas l’intention de se dévoiler. Cette semaine, leurs employeurs, les gestionnaires d’hôpitaux, de CLSC et autres CHSLD, ont fait front commun.

 

Baliser les accommodements raisonnables, d’accord, même s’ils n’en voient pas vraiment l’utilité. Mais interdire les signes religieux ostentatoires, pas question. Pas tant par opposition idéologique à la Charte que parce que c’est courir le risque de « créer des problèmes là où il n’y en avait pas », a indiqué la directrice générale de l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), Diane Lavallée, forte d’un sondage où 100 % des gestionnaires interrogés affirment ne vivre aucun problème significatif dans leur établissement lié au port de signes religieux, et ce, même si dans la moitié des établissements des travailleurs en portent.

 

« Je n’ai pas envie ni d’être sauvée ni d’être infantilisée », dénonce Zayneb El-Mardi. « Là, on me dit : on va te donner un espace au travail où tu peux te sentir libre de te dévoiler. Je peux te dire que, parmi mes amies, pas une ne porte le voile de force. Ce sont des femmes éduquées », s’indigne-t-elle. Et elle ajoute que, pour certaines, arrive un jour où le voile ne revêt plus la même importance et est retiré, par choix.

 

On sait que le taux de chômage des femmes musulmanes est deux fois plus élevé et que leurs revenus moyens sont plus faibles, rappellent les enquêtes passées de Statistique Canada. Comme Marlene ou Zayneb, quitteraient-elles leurs emplois, leurs voiles ou carrément le Québec si un projet de loi inspiré de la Charte de Bernard Drainville était adopté ? C’est l’un des points que souhaitait éclaircir la présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne, avant sa sortie-choc contre la nomination de quatre nouvelles membres au Conseil, nominations qu’elle percevait comme une ingérence politique au sein de l’organisme.

 

Pas plus que le ministre de la Santé Réjean Hébert ne semble inquiété, le ministre Bernard Drainville ne croit pas que l’adoption de la Charte entraînerait un exode de ses travailleuses de la santé, a-t-il répondu aux journalistes qui le questionnaient à ce sujet cette semaine. La loi 101, en 1977, n’a pas eu cet effet, a-t-il répliqué à une journaliste anglophone qui lui posait la question. « Si ! », lui a-t-elle répliqué. En fait, entre 1977 et 1979, davantage d’anglophones ont quitté le Québec, une situation qui s’est rétablie par la suite.

 

Tant Zayneb que Marlene ont confié au Devoir que, n’eût été l’injonction de retirer leur voile, elles auraient toutes deux défendu la Charte des valeurs.

 

« Dans mon travail, je passe mon temps à défendre ce que vous appelez les valeurs québécoises, dit Mme El-Mardi. Par exemple, j’en ai donné, des numéros de téléphone de cliniques d’avortement ! Ce qui compte, c’est l’intérêt de mes patients ! »

 

Les syndicats en consultation

 

Que défendront les syndicats de la santé ? Ils sont toujours à l’étape de la consultation. Et leur prise de position officielle ne semble pas pour demain. À la Fédération interprofessionnelle de la santé, par exemple, on joue de prudence. « Les représentantes syndicales de la province n’ont pas demandé à la Fédération de donner la priorité à cette question par rapport aux autres dossiers importants de l’organisation », indique la responsable des communications Sandra Gagné. Elle ajoute que « la FIQ prendra le temps nécessaire pour analyser les tenants et aboutissants de cette charte et rendra publique sa position finale une fois cette réflexion terminée ».

 

Au lendemain du dévoilement de la Charte, la présidente de la FIQ, Régine Laurent, avait rappelé que son syndicat avait déjà pris position pour la « neutralité de l’État » mais que, dans le réseau de la santé, une « période de transition » serait nécessaire.

 

D’ailleurs, dans son mémoire remis à la commission Bouchard-Taylor, la FIQ avait écrit ceci : « Le réseau de la santé, marqué par son histoire confessionnelle et par la réalité que vivent les intervenants dans le cadre de la relation thérapeutique, ne peut s’adapter radicalement à une politique de la laïcité qui aurait pour objectif de “gommer” de manière systématique les signes religieux et les manifestations d’ordre religieux dans les infrastructures ou dans l’organisation. » Le syndicat infirmier ajoutait que faire disparaître les signes religieux des lieux de soins ne pourrait se faire sans conflit, voire, sans « coûts exorbitants ». La FIQ restait convaincue qu’une réflexion sur la laïcité devait s’enclencher : « Rien n’oblige le Québec à introduire une “révolution laïque” comme certains le laissent entendre. Nous croyons plutôt que le gouvernement du Québec doit se pencher, de façon posée et réfléchie, sur une politique de la laïcité qui proposerait un modèle ouvert, et non coercitif, permettant au Québec d’évoluer “avec” l’ensemble de ses citoyens plutôt que “contre” certains citoyens. »

 

Consultation

 

Dans leur rapport, MM. Bouchard et Taylor précisaient que, si aucune femme ne doit être forcée de porter le foulard, « l’autonomie de celles qui décident de le porter doit aussi être protégée » et que « le port du foulard doit être permis dans les établissements publics, et ce, tant pour les usagères que pour les agentes de l’État ».

 

L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, l’APTS, dévoilera le résultat de sa consultation auprès de ses membres début novembre.

 

Les médecins semblent se sentir peu concernés pour l’instant. Il s’en est trouvé toutefois pour se questionner sur le pouvoir de l’État à les assujettir à la Charte, puisqu’ils sont des travailleurs autonomes et non des employés de l’État à proprement parler. À la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, on indique que les membres les « ont bien peu interpellés à ce sujet » et qu’il sera toujours temps de se prononcer une fois un projet de loi déposé. Du côté des médecins spécialistes, c’est le silence radio pour l’instant.

 

Une identité québécoise mise à mal

 

« Je suis née au Québec à l’hôpital Queen Mary. J’ai lu Michel Tremblay », lance Zayneb. Blessée. Elle n’en revient pas, tout simplement.

 

« Je crois en la laïcité de l’État, lance-t-elle. Mais elle n’a pas à passer par l’habillement des individus, mais par leurs actions. »

 

Sa laïcité correspond davantage à la laïcité ouverte prônée par le rapport Bouchard-Taylor. Elle craint que, même si la Charte est modifiée ou même jamais adoptée, il ne subsiste une brisure. « Ça va être long à réparer. Je vois de nouveaux arrivants se demander si ça vaut la peine de s’investir au Québec et s’il ne vaut pas mieux partir. Je me questionne aussi. Je ne pensais jamais en arriver là, je me suis toujours sentie québécoise. »

 

Marlene, qui elle aussi est née au Québec, raconte s’être fait insulter dans un magasin à grande surface alors qu’elle était accompagnée de ses filles, toutes deux âgées de moins de 10 ans. L’incident a bien sûr suscité son lot de questions chez les enfants, qui, précise leur mère, seront tout à fait libres de décider de la manière dont elles veulent exprimer leur foi en grandissant. « Pour le moment, une seule des deux croit qu’elle portera le voile », explique-t-elle.

 

« Le Québec, c’est mon pays, dit encore Marlene Figueroa. Ce qui apaise ma peine et ma colère, ce sont mes collègues, mes voisins qui me soutiennent. Ils disent que la position du Parti québécois n’est pas la leur. J’ai confiance en les Québécois, même si je vis ce sentiment de rejet. » Une position qu’elle n’a d’ailleurs pas hésité à exprimer au ministre Bernard Drainville, au hasard d’une rencontre.

 

Des stratégies interculturelles

 

La psychologue Marie-Anick Dufour a documenté, dans le cadre de son doctorat, les stratégies utilisées par les infirmières d’Info santé pour composer avec les multiples cultures de leur clientèle. Une situation en particulier leur posait un défi : les hommes qui appellent au 811 pour leur femme. « Ça faisait beaucoup réagir les infirmières, mais elles parvenaient à développer des trucs pour arriver à parler à la femme et à mettre l’homme en confiance, explique-t-elle. C’est au niveau relationnel qu’elles trouvaient un terrain d’entente. On va penser qu’il faut des recettes pour agir avec telle communauté. Mais non. Ça ne fonctionne pas au niveau humain. On ne peut pas juste dire : monsieur, vous avez tort, passez-moi votre femme. »

 

Elle fait observer que le système de santé, comme l’école d’ailleurs, est un point de rencontre important entre les communautés culturelles. « Ça crée une proximité saine qui peut mener à plus d’ouverture, croit-elle. Si on exclut les femmes qui portent le voile, par exemple, il n’y aura plus cette possibilité de rencontre. »

2 commentaires
  • Pierre Rouve - Inscrit 5 octobre 2013 16 h 50

    Quelques questions simples

    "Elle fait observer que le système de santé, comme l’école d’ailleurs, est un point de rencontre important entre les communautés culturelles. « Ça crée une proximité saine qui peut mener à plus d’ouverture, croit-elle. Si on exclut les femmes qui portent le voile, par exemple, il n’y aura plus cette possibilité de rencontre. »

    Le système de santé, le système scolaire, sont-ils des places publiques, des forums où chacun et chacune peut venir déverser ses convictions ou sa religion, et les imposer à qui ne veut pas en entendre parler ?

    Le système de santé est-il fait pour les infirmières ou pour les malades?

    Le système scolaire est-il fait pour les enseignant(e)s ou pour les élèves?

    Le système administratif est-il fait pour les fonctionnaires ou pour les citoyens ?

  • Jacques Morissette - Inscrit 6 octobre 2013 14 h 51

    Diviser pour régner.

    C'est dans l'intérêt des gestionnaires de la santé, en particulier au niveau des cadres qui ont affaire directement aux employés, de faire qu'il y ait toutes sortes de communautés chez les employés. Le principe est simple, diviser pour régner.