Miville-Dechêne a refusé le prix du Mouvement laïque destiné au CSF

La présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La présidente du Conseil du statut de la femme, Julie Miville-Dechêne

Alors que le débat sur la prétendue ingérence de Québec au Conseil du statut de la femme tourne à l’insulte à l’Assemblée nationale, un nouvel élément vient ajouter de l’eau au moulin. Le Devoir a appris que Julie Miville-Dechêne a refusé un prix sur la laïcité destiné au Conseil du statut de la femme sous prétexte que ce n’était pas elle qui était présidente au moment de la rédaction de l’avis sur la laïcité. Le prix a donc été remis à l’ancienne présidente, Christiane Pelchat, plutôt qu’à l’organisme de consultation.

 

Le Mouvement laïque québécois souhaitait récompenser le Conseil du statut de la femme (CSF) en lui attribuant le prix Condorcet-Dessaulles 2012, un honneur attribué à des personnalités, regroupements ou institutions pour souligner leur contribution à la promotion et à la défense de la laïcité au Québec. « Par la parution de l’avis du CSF en mars 2011 Affirmer la laïcité, un pas de plus vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, nous estimons que votre contribution a été nettement significative et continuera à faire évoluer la réflexion sur la nécessité de se doter d’une politique de la laïcité au Québec », écrivait la présidente du Mouvement laïque québécois, Lucie Jobin, à l’intention du bureau de Julie Miville-Dechêne en septembre 2012.

 

Son intention était de remettre le prix conjointement au Conseil du statut de la femme et aux auteures de l’avis, Caroline Beauchamp et Christiane Pelchat, qui était alors la présidente du CSF. Trois plaques avaient été préparées pour l’occasion. Mais Julie Miville-Dechêne a refusé que le CSF y soit associé. « Ce qu’on nous a expliqué, c’est que ça n’avait pas été fait dans le temps où elle était présidente, alors elle ne pouvait pas l’accepter, raconte Lucie Jobin dans un entretien avec LeDevoir. On aurait dû poser la question à savoir si elle avait soumis cette décision à ses membres, mais on n’a pas pensé à le faire à ce moment-là. Quand elle nous a dit que ce n’était pas sous son règne, on n’a pas insisté. »

 

Dans le contexte actuel, avec la sortie de la présidente du CSF la semaine dernière, Mme Jobin se questionne sur les intentions réelles de Julie Miville-Dechêne. « Ça a plus l’air de guerres politiques que d’autre chose, ça fait dévier le débat, c’est dommage. »

 

Courriel incriminant

 

Au bureau de Julie Miville-Dechêne, on a indiqué au Devoir que l’ancienne journaliste ne souhaitait pas commenter le dossier. « Dans la situation actuelle, tout le monde tire de son côté pour essayer de se faire du “capital politique” sur notre dos, tant le Mouvement laïque québécois que la Fédération des femmes du Québec, que le Parti libéral, que Québec solidaire, que toutes les autres personnes qui ont pris la parole à ce sujet-là, donc c’est pour ça qu’on ne veut pas en rajouter », a expliqué son attachée de presse, Marie-Andrée Lefebvre.

 

Celle-ci a toutefois tenu à démentir les propos du Mouvement laïque québécois. « On leur avait suggéré de le remettre aux individus plutôt qu’à l’organisme parce qu’on ne se sentait pas à l’aise de recevoir un prix en tant qu’institution de la part d’un groupe de pression. »

 

Questionnée à savoir si elle disposait d’une réponse écrite pour confirmer ses dires, la porte-parole de Julie Miville-Dechêne répond : « À ma connaissance, non. » Pourtant, Le Devoir a obtenu copie d’un courriel envoyé le 2 octobre 2012 par Marie-Andrée Lefebvre elle-même à la présidente du Mouvement laïque québécois. La réponse est on ne peut plus claire : « La présidente vous remercie pour votre invitation. Néanmoins, comme elle n’était pas en poste lors de l’écriture et de la parution de l’avis du CSF sur la laïcité, elle préfère laisser mesdames Beauchamp et Pelchat, qui en ont été les artisanes, recevoir ce prix à titre individuel. »

 

Nulle mention non plus sur de la réception de prix dans le code d’éthique et de déontologie du Conseil. On y rappelle toutefois que « la présidente fait preuve, en outre, de réserve dans la manifestation publique de ses opinions politiques ».

 

Contradictions

 

Selon nos sources, Julie Miville-Dechêne avait rencontré le ministre Bernard Drainville en avril dernier. Le ministre tâtait alors le pouls auprès de différentes organisations et avait demandé à l’ancienne journaliste de lui résumer les avis du Conseil du statut de la femme sur la question de la laïcité. Au début du mois de septembre, alors que les rumeurs allaient déjà bon train sur le contenu de la Charte, la présidente du CSF a envoyé un courriel au bureau du ministre dans lequel elle laissait entendre qu’elle aurait des commentaires à ajouter dans ce dossier. Le courriel était assez ambigu pour que l’on ne puisse déceler sa position.

 

En entrevue au Devoir la semaine dernière, Julie Miville-Dechêne était visiblement mal à l’aise avec le projet de charte. Pourtant, en 2011, elle réitérait, suivant l’avis de son conseil, l’importance de la neutralité de l’État dans le débat sur le port du hidjab chez les agents correctionnels.

 

« La présidente exprime son désaccord avec la décision du ministère de la Sécurité publique d’autoriser le port du hidjab chez les agentes correctionnelles et s’étonne même que l’État fournisse cet accessoire, peut-on lire sur le site du Conseil du statut de la femme. Pour le Conseil, cet accommodement remet en cause la neutralité de l’État et affecte le principe de l’égalité entre les femmes et les hommes. Mme Julie Miville-Dechêne réitère la position du Conseil selon laquelle le port de tout signe religieux ostentatoire dans la fonction publique devrait être interdit et rappelle que le débat sur la laïcité reste à faire au Québec. »

 

Pauline Marois invectivée

 

L’indépendance du Conseil du statut de la femme a refait surface dans un houleux débat à l’Assemblée nationale mardi. Questionnée par l’opposition sur la nomination de quatre femmes pro-Charte au sein du CSF, Pauline Marois a résumé la carrière de chacune d’elles pour démontrer qu’elles étaient irréprochables. « Les femmes qui ont été nommées, ce ne sont pas des béni-oui-oui, ce sont des femmes capables d’exercer leur liberté de parole, de donner leur point de vue sans aucune entrave. » La première ministre en a profité pour décocher un tir à l’ancienne ministre de la Condition féminine, Christine St-Pierre, qui avait délogé l’ancienne présidente, Christiane Pelchat, pour la remplacer par son ancienne collègue Julie Miville-Dechêne. « La liberté de parole, d’expression du Conseil du statut de la femme, c’est leur rôle et leur responsabilité, et je n’en attends rien de moins de cette organisation. Et je ne tasserai pas sa présidente comme d’autres l’ont fait à d’autres moments. »

 

Cette déclaration a déclenché une vive réaction de Christine St-Pierre qui y est allée d’un « va chier » bien senti au Salon bleu. « S’il y a des gens qui, émotivement, sont mêlés personnellement à ce dossier, c’est une chose. Mais on ne peut pas prendre prétexte des interpellations qu’on se fait pour s’insulter directement », s’est offusqué le leader du gouvernement Stéphane Bédard, qui a qualifié ces paroles de « propos indignes et orduriers ». La députée libérale a confirmé sur son compte Twitter qu’elle avait présenté ses excuses à la première ministre après la période de questions.

 

En conférence de presse, Françoise David a dénoncé la tournure qu’a prise le débat entourant le CSF. Ayant elle-même déposé une motion pour réitérer l’indépendance du Conseil du statut de la femme, la députée de Québec solidaire compte appuyer la motion libérale qui sera débattue en Chambre ce mercredi. « J’interviendrai, bien sûr, dans le débat entourant la motion, mais personnellement, je ne le ferai pas dans une optique partisane. J’ai vu ce que ça donnait cet après-midi, ce n’est pas intéressant pour le public, ni pour les femmes d’ailleurs. »

 

 

Avec la collaboration de Robert Dutrisac


Quand nos élus s’échappent

Christine St-Pierre, qui a proféré un « va chier » à l’endroit de Pauline Marois, mardi après-midi, à l’Assemblée nationale, n’est pas la seule élue à avoir déjà envoyé paître un adversaire. La députée libérale, Danielle St-Amand, a déjà balancé un « va donc chier » à la ministre Martine Ouellet, en plus de la traiter de « crisse de folle. » L’ex-chef d’Option nationale, Jean-Martin Aussant, a laissé tomber un « ta gueule » à l’ex-ministre Nathalie Normandeau. Et que dire du mémorable « hostie de chienne » de Jean Charest proféré à l’endroit d’Elsie Lefebvre. L’ex-ministre de la Santé, Yves Bolduc, n’a pas été très gentil en taxant le ministre Réjean Hébert « d’incompétent total ». À Ottawa, le ministre Jason Kenney en a rajouté en qualifiant le vice-président albertain de « trou de cul total et complet ». Justin Trudeau, lui, n’a pu se retenir de traiter le ministre Peter Kent de « tas de merde ».


Mélanie Loisel

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