Charte des valeurs - Quel impact sur les femmes?

La forte présence de femmes portant le voile dans certains milieux comme les garderies ne crée pas de tensions.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La forte présence de femmes portant le voile dans certains milieux comme les garderies ne crée pas de tensions.

Katia Atif travaille auprès des immigrantes qui ont de la difficulté à faire reconnaître leurs diplômes. Découragées, ces femmes souvent très scolarisées se replient sur le travail en service de garde. « Il y a une surreprésentation des femmes arabo-musulmanes, et particulièrement des femmes voilées, dans les garderies », dit-elle.

 

Le phénomène touche moins le réseau des Centres de la petite enfance (CPE) que les garderies privées subventionnées, souligne Mme Atif. Là, on s’attend à un impact majeur. « Dans certaines garderies, 90 % des éducatrices portent le voile. C’est malheureux qu’on en arrive à des ghettos comme ça. »

 

Un point de vue partagé par la Fédération des femmes du Québec. Pour sa présidente, Alexa Conradi, il serait injuste de faire « payer » ces femmes pour un problème qui découle des « défaillances de l’organisation du travail ».

 

« La Charte ne va rien régler sur ce plan-là et pourrait juste empirer la situation en les sortant du milieu où elles réussissent à se faire une place. »

 

Pour Barbara Legault, militante féministe bien connue, c’est aussi la faiblesse numéro un de ce projet de Charte. Au téléphone cette semaine, elle cachait mal la colère que lui inspirait cette mesure. La liberté des femmes, dit-elle, passe en bonne partie par l’« autonomie financière », et ce n’est pas « en interdisant quelque chose qu’on va contribuer à leur libération ».

 

Des employées appréciées

 

Qu’adviendrait-il si l’interdiction était mise en oeuvre ? La coordonnatrice de l’Association des garderies privées, Marie-Claude Plante croit que ces femmes se tourneraient vers les garderies en milieu familial (où la règle ne s’applique pas) ou encore vers les garderies 100 % privées, où, dit-elle, les conditions de travail sont moins avantageuses.

 

L’Association n’a pas de statistiques sur la présence des femmes voilées dans ses établissements, mais elle estime qu’on peut parler de « centaines » de personnes concentrées à Montréal, Brossard et la Rive-Sud.

 

Cette semaine, son bureau a reçu de nombreux appels de propriétaires inquiets. « Ce sont des éducatrices qui souvent sont très bien intégrées à leur milieu. Elles sont là depuis 15-20 ans, ça vaut de l’or. » Le fait qu’elles soient souvent plus scolarisées que les autres employés les rend d’autant plus précieuses, ajoute-t-elle.

 

Selon Mme Plante, leur forte présence ne crée pas non plus de tensions particulières avec les parents. Il y a deux ans, le ministère de la Famille a imposé des directives interdisant toute forme d’enseignement religieux dans le réseau et elle croit que cela « a prévenu » tout problème.

 

Dans d’autres domaines d’emploi, les inquiétudes ne sont pas moins grandes, mais les solutions de rechange plus nombreuses. C’est le cas, par exemple, pour Elsy Freiche, jeune musulmane de 27 ans qui travaille comme psychoéducatrice dans une école secondaire de Montréal.

 

Même si son école est située dans un quartier multiethnique, elle est l’une des seules à porter le voile dans son établissement. Son voile a-t-il créé des tensions ? « Pas du tout », répond-elle. « Une fois, j’ai rencontré une enseignante qui n’était pas d’accord pour que je le porte. Puis, au cours de l’année, on est devenues tellement proches, on a tellement discuté que c’est vite tombé. Même qu’elle m’a dit que c’était joli. »

 

Arrivée au Québec à l’âge de deux ans, elle a peiné durant son adolescence à faire le tri entre son identité québécoise et les origines de sa famille. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle a voulu devenir psychoéducatrice et épauler les jeunes qui composent avec les mêmes malaises. Passionnée par son travail, elle compte bien résister et manifester pour que la Charte soit au moins modifiée. Mais si ça ne marche pas, elle parle de déménager en Égypte, où il y aurait un fort intérêt pour des diplômées du Québec.

 

« Je ne peux pas arrêter de le porter. Si j’arrête un jour, ce sera une démarche personnelle. Ce ne sera pas parce qu’un gouvernement me dicte une croyance. »

 

Pas tous contre

 

On aurait tort, toutefois, de penser que tous les immigrants issus de pays musulmans sont contre l’interdiction des signes religieux. D’origine algérienne, Kaidi Ali se réjouit que sa femme puisse travailler dans une société où le voile n’est pas devenu une obligation sociale. M. Kaidi milite au sein de l’Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité. Pour lui, la Charte ne va pas trop loin. Lorsqu’il enseignait à l’université, en Algérie, toutes les étudiantes devaient porter le voile, alors que ce n’était pas le cas il y a trente ans. « Cette réalité-là, nous, on en a fait l’expérience, donc on fait attention à ce que l’intégrisme ne puisse pas pénétrer par les fenêtres ici. […] Il y a beaucoup d’immigrants qui n’en veulent pas ici. »

 

Interrogées à ce propos, les féministes rétorquent qu’on doit trancher en fonction du contexte. « On n’est pas en train de discuter de fondamentalisme dans le monde. On parle de choses vécues au Québec », dit Barbara Legault.

 

Si la question du voile a causé bien des maux de tête aux féministes dans le passé, la militante croit qu’il y a eu de réels progrès. « Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de malaise dans la rencontre [avec l’autre]. Sauf qu’on a la responsabilité de discuter de ces choses-là. Je connais des féministes qui portent le voile et l’inverse. »

 

Pour Alexa Conradi, trop de gens présument que les femmes qui portent le voile constituent un bloc uniforme. « On a [automatiquement] l’impression qu’une femme qui porte le foulard ne partage pas les valeurs d’égalité, de solidarité ou de justice sociale, alors que notre expérience nous indique que c’est faux. »