Les syndicats dans l’oeil de la commission Charbonneau

La commission Charbonneau se penche maintenant sur un autre aspect de l’industrie de la construction.
Photo: - Le Devoir La commission Charbonneau se penche maintenant sur un autre aspect de l’industrie de la construction.

À en juger par les récentes réactions de déni de ses leaders syndicaux, l’industrie de la construction n’est nullement préparée au choc qui l’attend à la commission Charbonneau. La vérité serait-elle trop dure à regarder en face ?

 

 

Sur les chantiers de la Côte-Nord, Bernard « Rambo » Gauthier aurait menacé d’en «crisser une dans les dents» des travailleurs qui osaient porter d’autres couleurs que celles de la FTQ. À Montréal, Normand Marvin Ouimet, un membre des Hells Angels fuyant surnommé «Casper», aurait utilisé le pouvoir de sa veste à l’effigie du gang pour persuader l’entrepreneur Paul Sauvé qu’il avait tout intérêt à lui laisser le contrôle de sa compagnie de maçonnerie.

 

Un monde sépare le syndicaliste du motard. Gauthier a été acquitté des accusations d’intimidation portée contre lui, faute de preuves. Ouimet est en attente de deux procès, l’un pour meurtre pour sa participation alléguée à la guerre des motards, l’autre pour gangstérisme, extorsion et blanchiment d’argent pour avoir tenté de prendre le contrôle de la maçonnerie. Les deux hommes appartiennent cependant à une même culture. Une culture d’intimidation et de violence.

 

Les syndicats de la construction usent de menaces et d’intimidation pour « sortir » les organisations rivales des chantiers, afin de garantir à leurs membres les emplois et pour exercer un rapport de forces décisif auprès des employeurs. Les Hells Angels recourent aux mêmes outils, en y ajoutant un horrible vernis de sang, afin d’asseoir leur monopole sur la vente de drogue, et aussi pour briser la résistance des hommes d’affaires dont ils convoitent les entreprises.

 

Il n’y a rien de surprenant à ce que les membres de ces deux organisations hiérarchisées finissent par se rencontrer parfois, au détour d’un chantier mal fréquenté. D’autant que la construction, éternellement minée par le travail au noir, est l’industrie idéale pour blanchir les profits d’activités illégales.

 

Des syndicats nerveux

 

La commission Charbonneau rend les syndicalistes nerveux. Le président de la FTQ-Construction (FTQ-C), Arnold Beaudin, nie catégoriquement la présence du crime organisé dans l’industrie. « Je n’ai pas vu ça et je n’ai pas entendu ça », a-t-il dit.

 

Le président de la FTQ, Michel Arsenault, met les journalistes et la commission au défi de prouver qu’il a touché des contreparties d’entrepreneurs qui ont obtenu du financement du Fonds de solidarité de la FTQ, dont Tony Accurso. À l’entendre, les nombreuses enquêtes journalistiques et policières qui s’additionnent depuis 2009 sont des fables visant à le discréditer, lui et le mouvement syndical.

 

Les déboires contemporains de la FTQ-Construction ont commencé en 2009, lorsque le délégué syndical des mécaniciens industriels, Ken Pereira, a divulgué les notes de frais du directeur général de la FTQ-C, Jocelyn Dupuis. M. Dupuis, aujourd’hui accusé de fraude, aurait réclamé des remboursements de 125 000 $ en frais de repas en l’espace de six mois. Ostracisé et isolé par ses pairs pour avoir fait éclater le scandale, Pereira a poursuivi la FTQ-C pour 600 000 $. Il a quitté le syndicat au terme d’une entente à l’amiable. Il a reçu environ un demi-million en échange de la promesse de garder le silence.

 

Selon nos sources, Ken Pereira rêve d’en découdre avec la FTQ-C et d’être appelé à la barre des témoins. Il a d’ailleurs reçu une citation à comparaître, au même titre que l’actuel directeur général de la FTQ-C, Yves Ouellet.

 

Pereira et ses proches collaborateurs enregistraient leurs conversations avec des dirigeants syndicaux, ce qui a fait grincer des dents dans le milieu.

 

Peu de délégués ont attaqué avec autant de vigueur le leadership de Jocelyn Dupuis, un homme craint en raison de ses liens allégués avec les Hells Angels et la mafia italienne.

 

M. Dupuis était associé à deux figures notoires de la mafia, Domenico Arcuri et Reynald Desjardins, dans Carboneutre, une compagnie de décontamination des sols. Dupuis aurait tenté de convaincre le Fonds de solidarité de la FTQ (FSTQ) d’investir dans la compagnie en faisant pression sur Michel Arsenault.

 

M. Dupuis était l’une des cibles principales de l’opération Diligence, portant notamment sur la tentative de Normand Marvin Ouimet d’infiltrer la maçonnerie. Un coaccusé, Guy Dufour, a plaidé coupable à des accusations de gangstérisme et de complot pour recycler des produits de la criminalité. Il était le délégué syndical des métiers de la truelle à la FTQ-C.

 

Le nom de Jocelyn Dupuis ressort également dans la preuve de l’opération SharQc. Il était un habitué du bar de danseuses 10-35, qu’il fréquentait avec une relation des Hells, Ronald Beaulieu. Celui-ci avait reçu des prêts et garanties de prêt du Fonds de 3,2 millions pour acquérir le commerce de fourniture pour hôtels et restaurants Pascal, aujourd’hui en faillite.

 

Selon les déclarations à la police du délateur Martin Roy, M. Dupuis se serait vanté auprès d’un membre des Hells qu’il était en mesure de lui procurer des cartes de compétence dans la construction. Les policiers n’ont pas enquêté à fond sur cette piste. À l’époque, M. Dupuis siégeait sur le conseil d’administration de la Commission de la construction du Québec (CCQ), qui délivrait les cartes de compétence.

 

M. Dupuis a quitté la FTQ-C à l’automne 2008, à l’invitation pressante de Michel Arsenault, qui avait été mis au courant de l’existence de ses notes de frais. Le président de la FTQ-C, Jean Lavallée, un proche de Tony Accurso, en a pris sa retraite en 2010.

 

M. Dupuis a continué d’en mener large après son départ, a-t-on appris à la commission Charbonneau.

 

Des extraits d’écoute électronique de Diligence, diffusés lors du témoignage de l’entrepreneur Giuseppe Borsellino (Garnier), ont levé le voile sur un jeu d’influences.Tony Accurso et Giuseppe Borsellino auraient été engagés dans une lutte de pouvoir pour influencer les choix d’investissement du Fonds.

 

Sur les conversations, M. Dupuis explique à Borsellino qu’il passe par un intermédiaire, Rénald Grondin, le directeur de l’Association des manoeuvres interprovinciaux (AMI), pour faire avancer des dossiers au Fonds. « Arsenault le sait pas qu’il passe par moi », se vante-t-il.

 

Aucun des dossiers ayant fait l’objet de discussions entre les deux hommes n’a obtenu de financement, a fait savoir le Fonds de solidarité à la suite de ce volet délicat de la commission.

 

La commission s’intéresse de près à l’existence d’un système de pots-de-vin au Fonds de solidarité. Des membres de la FTQ-C auraient tenté d’accélérer le traitement des demandes d’investissement de certains entrepreneurs, en échange des ristournes.

 

Le Fonds et Michel Arsenault ont nié l’existence de ce système.

 

À la reprise des travaux de la commission, la procureure en chef, Sonia LeBel, a expliqué qu’il était primordial d’enquêter sur la vulnérabilité de l’industrie de la construction à l’influence du crime organisé. Il sera question des jeux de pouvoir et d’influence entre ceux qui contrôlent la main-d’oeuvre, les capitaux, les matériaux.

 

L’influence néfaste des hommes de l’ombre sur l’industrie de la construction sera difficile à nier. Ce qu’il reste à prouver, c’est son étendue.

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