Intimidation, argent et infiltration

Les Hells Angels ont su se relever de l’opération printemps 2001 en infiltrant l’économie légale grâce à l’intimidation et à leurs vastes réserves d’argent comptant.

 

Doté d’un sens tout darwinien de l’adaptation, le gang a changé ses façons de faire après la rafle de 2001, qui s’était soldée par l’arrestation de près de 140 membres ou associés des Hells Angels. Les Nomads (l’escouade de guerre des Hells) et leur filiale des Rockers avaient été coulés par leur participation à la guerre des motards et leur somptueux train de vie.

 

L’enquête a révélé que les Hells avaient vendu 111 millions de dollars de cocaïne en l’espace de 18 mois. Les trafiquants entraient dans un appartement d’Anjou leur servant de banque pour en ressortir avec des liasses d’argent comptant dissimulées dans des boîtes à chaussures.

 

Les motards qui ont pris la relève après 2001, tels Normand Marvin Ouimet et Mario Brouillette, ont saisi l’importance de changer les façons de faire. Lors d’enquêtes subséquentes, l’écoute électronique a révélé que les Hells Angels allaient imposer comme condition d’adhésion au gang de posséder une entreprise légitime. « Récemment, on a vu encore des membres des Hells Angels qui expliquent à d’autres qu’il faut légitimer un revenu qui peut justifier leur train de vie pour être capables de vivre à l’abri de l’impôt », a expliqué le sergent Alain Belleau, jeudi, à la commission Charbonneau.

 

En 2010, 75 % des membres au Québec possédaient une entreprise. En incluant les membres du gang qui détenaient des intérêts indirects dans des sociétés, 80 % des membres étaient dans les affaires légales. « Le trafic de stupéfiants amène des sommes colossales d’argent à l’organisation. Récemment, ce qu’on voit, c’est une volonté de pouvoir se servir de cet argent-là de façon plus légitime, donc un besoin de blanchir », a dit M. Belleau.

 

Coquilles vides

 

Les membres du gang affectionnent particulièrement les compagnies d’investissement, de gestion ou de placement de personnel, qui restent souvent à l’état de coquilles vides, les équipes sportives, les combats d’arts martiaux mixtes, les ateliers de moto.

 

D’autres, tels que David Rouleau et Mario Brouillette, se sont associés au roi du coffrage dans la couronne nord, Marc Saulnier, dans une gazonnière.

 

Un autre membre, Salvatore Cazzetta, détenait les droits de distribution au Québec de la boisson énergisante Cintron.

 

Cazzetta, Brouillette et Rouleau font partie des 156 membres et associés du gang arrêtés en 2009 lors de l’opération SharQc, un printemps 2001 à la puissance trois.

 

Les Hells Angels misent beaucoup sur l’intimidation pour prendre le contrôle de bars, restaurants ou entreprises. « L’utilisation des couleurs des Hells Angels permet de s’imposer plus facilement. C’est assez convaincant », a expliqué M. Belleau.

 

Le policier en a fait l’expérience lors de rassemblements d’adeptes de la moto. Les participants s’écartaient littéralement du chemin des Hells qui passaient en arborant leurs vestes de cuir à tête de mort ailée. Les policiers en civil qui les épiaient ne pouvaient pas en dire autant.

 

Contrairement aux membres de la mafia italienne, réputés pour leur absolue discrétion, les membres des Hells Angels ont besoin de visibilité. Le port des « couleurs » en public est la pierre angulaire de leur stratégie d’intimidation.

 

« C’est une culture de violence et d’intimidation, surtout au Québec, a dit M. Belleau. La violence et le meurtre ne sont pas un but recherché par les Hells Angels, mais ils vont être un moyen utilisé pour atteindre leurs fins. »

 

Les Hells Angels savent aussi délier leur bourse et convaincre des entrepreneurs peu scrupuleux ou en difficultés de les accepter comme investisseurs silencieux.

 

Chantiers de construction

 

M. Belleau a achevé son témoignage à la commission. De nombreuses requêtes ont fait l’objet de débats, sous le couvert d’une ordonnance de non-publication, durant l’après-midi.

 

Alors que la commission amorce son incursion sur les chantiers de construction, le Fonds de solidarité de la FTQ a demandé et obtenu illico le statut de participant. Le Fonds sera représenté par André Ryan, qui était l’avocat de Jean Charest lors de la commission Bastarache.

 

Les travaux reprendront lundi. Les huit prochains témoignages seront frappés d’une ordonnance de non-publication. Il sera question des enquêtes Hégémonie (trafic de drogue et vague d’incendies criminels dans des commerces à Sherbrooke), Écrevisse (trafic de drogue et assassinats à Val d’Or) et Diligence (infiltration des Hells sur les chantiers).

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