Dans les coulisses de l’actualité - Le 30 octobre 1995 d’un politicien gagnant

20h15 Les résultats arrivent des urnes.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir 20h15 Les résultats arrivent des urnes.

Le 30 octobre 1995, jour de référendum, j’ai passé la journée avec un gagnant. Avec monsieur Jacques Parizeau, premier ministre du Québec, membre du camp du OUI. Une journée avec un gagnant, oui, et surtout, un homme convaincu que cette cause à laquelle il croyait plus que tout, la construction d’un pays nommé Québec, allait finalement devenir réalité. Les résultats connus le soir allaient donner le NON vainqueur par une mince majorité, on le sait.

Je me rappelle le contraste saisissant entre la déception dans le discours du premier ministre, le soir, et l’atmosphère de cette journée cruciale, une journée où le OUI était persuadé d’aller décrocher une victoire. Jacques Parizeau en avait fait un combat de tous les instants. Son combat. Comme photoreporter couvrant la politique, j’ai eu l’occasion d’être témoin de plusieurs moments-clés de sa carrière. Pendant toute cette campagne, on sentait chez ce politicien une immense croyance en ce projet. On peut le dire : rarement a-t-on connu homme politique aussi dédié à une lutte. Ce 30 octobre, il avait l’allure d’un homme heureux savourant déjà un référendum consacrant le Québec comme nation.

Avec la Caisse de dépôt, le « plan O » était en marche et plus d’une dizaine de milliards étaient disponibles pour racheter à bon prix les titres du Québec, qu’un vent de panique pourrait amener sur le marché financier.

Vers 16 h, on sentait presque le bonheur de l’accomplissement : le pays à portée de main, après des années de combat, et de combats aussi acharnés qu’authentiques. Je voulais être témoin du moment précis où, dans son visage, on lirait cette émotion de la victoire.

Je suis allé voir M. Parizeau, et je lui ai demandé s’il accepterait de me laisser entrer dans ce moment privilégié. Il a demandé un temps de réflexion avant de m’accorder ou non ce privilège. Pour moi, ces heures d’attente furent très longues, car j’espérais vraiment être présent pour capturer ce moment. Le plus près possible de l’événement, l’émotion qui arrive, à chaud.

Vers 18 h, il m’a appelé. Il m’a dit oui. J’étais à la fois exalté et excessivement stressé. Capter cet instant magique, c’était une chance, je le savais. J’en étais pleinement conscient. Il ne fallait pas que je manque mon coup.

Le silence

J’ai monté l’escalier menant à la pièce dans laquelle se trouvaient Jacques Parizeau et sa femme Lisette Lapointe. Après avoir passé la journée entière avec un gagnant, le sourire accroché aux lèvres, je m’attendais à une ambiance de fête. Mais ce qui m’attendait là était complètement différent : le silence, la noirceur, l’accablement.

Dans une grande salle peu éclairée, j’ai vu une petite table, une bouteille d’eau qui trônait dessus, un garde du corps à ma droite, et Jacques Parizeau et Lisette Lapointe assis au centre de la pièce, devant trois écrans de télévision, saisissant les résultats au fur et à mesure qu’ils étaient dévoilés. Ils étaient seuls, unis par une complicité saisissante.

L’ambiance était lourde. L’allure de M. Parizeau avait changé. L’avance confirmée plus tôt par les sondeurs et l’entourage ne tenait plus. Plus tard, on saurait que le NON l’emporterait (50,58 %) sur le OUI (49,42 %). Plus tard, sur la scène, un Jacques Parizeau déçu, emporté par son accablement, prononcerait un discours qu’on lui reprocherait des années durant. Plus tard, sur cette même scène, ses partenaires du OUI, Mario Dumont et Lucien Bouchard, afficheraient eux aussi la mine des plus que déçus. La mine de ceux qui avaient cru, vraiment cru, pouvoir gagner. Mais c’est mal connaître Jacques Parizeau que de croire que ce soir-là, Monsieur allait déposer les armes.

Ce soir-là, M. Parizeau nous disait à la prochaine fois.

34 commentaires
  • Pierre Bourassa - Inscrit 20 juillet 2013 00 h 24

    J’ai passé la journée avec un gagnant.

    Oui un vrai.Et maintenant,après avoir lu l'excellent livre de Robin Philpot,le Référendum Volé,on sait comment ils s'y sont pris pour le voler.

  • Pierre Labelle - Inscrit 20 juillet 2013 05 h 13

    Respectable

    Un homme respectable avec qui j'ai eu le privilège de travailler. Ce qu'il a déclaré ce 30 octobre 95 n'était que vérité, de plus il en avait parfaitement le droit, dire tout haut ce qu'une majorité pense tout bas. En effet qui n'a jamais entendu des commentaires comme: "les maudits immigrés viennent volé nos jobs". Taxons-nous de racistes ces personnes? Je suis certain que parmi les tenants du non de 95 plusieurs partage cette vision des nouveaux arrivants, la seule différence c'est qu'ils ne disent pas devant les micros. Souvenons-nous du scandale des commandites et de la commission Gomerey qui a suivi, ce dernier ne peut quand même pas être taxé de "séparatisse" comme le dirait Chrétien..., même ce juge a été ébranlé devant cet amoncellement de magouilles qui a servit a volé ce référendum. À ces Parizeau, Lévesque, Garon et autres monsieurs comme eux, un seul mot, Merci.
    Merci pour nous avoir réveiller et prendre conscience de nos capacités, à la prochaine fois messieurs.

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 juillet 2013 10 h 13

      Je pense qu'en parlant du ''vote ethnique'' Parizeau faisait plutôt référence au fait qu'Immigration Canada distribuait les certificats de citoyenneté comme des bonbons aux nouveaux arrivants du Québec...

    • Mathieu Bouchard - Inscrit 20 juillet 2013 14 h 51

      @ Hélène : le 30 octobre, il y a des choses qu'on savait pas encore. Après le fait, on a pu dire que dans la catégorie des aspects ethniques de la défaite, il y avait la fraude massive d'Immigration Canada, mais ce n'est vraisemblablement pas à ça que Parizeau pensait. C'était plutôt une question de communautés ethniques dominées par des meneurs d'opinion qui réussissaient toujours à garder le OUI en bas de 10 % et le vote péquiste en bas de 10 % depuis que le PQ existe (souvent beaucoup plus bas).

      On n'a de véritables preuves de ces votes que quand une communauté est très concentrée. Une circonscription est divisée en environ 200 sections, et il existe des tables de résultats par section. On m'a dit que certaines sections de vote avaient eu 0 (zéro) OUI sur une population de 200 à 300 électeurs chaque, et que ça coïncidait avec des endroits où un groupe ethnique communautariste possède toutes les maisons. Par contre, dans la plupart des cas, on peut pas voir ça, puisque les groupes communautaristes sont géographiquement mélangés. On n'a pas d'info plus fine, parce qu'il faut protéger l'anonymat du vote. Autrement, ça prend des sondages, mais ça coûte cher et les gens répondent pas nécessairement ce qu'ils feraient vraiment (voir les sondages de la dernière campagne...).

      Dans certains cas, les pressions communautaires sont allées très loin : par exemple, Marco Micone a essayé de faire campagne pour le OUI en 1980 dans la communauté italienne, et il a rapidement reçu des menaces de mort. Il a passé le restant de la campagne à la campagne.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 21 juillet 2013 18 h 33

      Quand on a besoin d'un héro, la mémoire devient très sélective...

      Je ne nie pas que Mr Parizeau est passionné par sa cause et je n'ai aucun doute sur sa sincérité...

      Cependant, ce politicien était aussi connu pour son caractère impulsif et souvent coléreux...Sa phrase célèbre n'est là que pour témoigner du fait que le soir du référendum, Mr Parizeau a perdu le contrôle...Pas un plus pour un homme d'état...
      Il ne faut pas oublier le côté rancunnier qui lui a fait faire un croc-en-jambe à chacun des chefs péquistes qui l'ont suivi, à chaque fois qu'il en a eu l'occasion...inclus à madame Marois récemment...suivi de son départ du PQ...
      Quant à la confidence, en toute intimité, à un proche concernant sa stratégie globale référendaire "Les homards dans la cage qui ne peuvent plus faire marche arrière", cela révèle que pour Mr Parizeau,la fin justifie les moyens quels qu'ils soient...même quitte à cacher les vrais enjeux à ses concitoyens!
      Permettez moi de ne pas partager votre enthousiasme...

  • Caroline Langlais - Inscrite 20 juillet 2013 07 h 10

    Référendum gagnant

    Le politicien était gagnant. Le référendum tout autant.

    Le Québec s'est fait voler son indépendance et continue depuis, sous prétexte de mondilisation (c'est-à-dire de canadianisation), à se faire voler son identité.

    M. Parizeau a été, jusqu'à ce jour, le plus grand chef de l'État québécois, ; celui qui est allé le plus loin (la victoire volée).

    Chapeau M. Parizeau! Mais pourquoi donc avez-vous démissionné?

    • Robert Bernier - Abonné 20 juillet 2013 10 h 22

      Il a démissionné parce que, après ses paroles sur "l'argent et le vote ethnique", paroles qui ne faisaient que noter ce qui apparaissait comme une évidence, après ces paroles donc, il a été "lâché" par ses collègues, députés et ministres. Ceux-ci ne voulaient pas être associés à ces paroles si peu "politiquement correctes". Si, au lieu d'aller se cacher de honte, dès le lendemain, ses collègues s'étaient ralliés à lui pour le soutenir dans les média, l'affaire n'aurait duré que quelques jours et on n'en reparlerait plus: après tout, le clan du non savait à ce moment-là qu'il avait beaucoup à se reprocher et n'aurait sans doute pas voulu qu'on jette un éclairage trop cru et trop soutenu sur ses pratiques ... ce qui arrivera quand même plus tard, par Gomery interposé.

      Au lieu de ça, on a envoyé le PQ et tout le mouvement souverainiste dans un marasme dont ils ne sont plus ressortis. La honte encore, la culpabilité toujours.

      C'est encore l'esprit de colonisés qui a empêché ses collègues de se tenir debout.

      Robert Bernier
      Mirabel

    • Hélène Paulette - Abonnée 20 juillet 2013 11 h 28

      Bravo Bernier, mais vous oubliez l'appétit du pouvoir de Lucien Bouchard qui a vu enfin l'opportunité de devenir ''Premier''...

  • Nestor Turcotte - Inscrit 20 juillet 2013 07 h 42

    Le plus grand d'entre nous

    Le soir du référendum, Jacques Parizeau a dit: " On ne lâche pas; on se crache dans les mains et puis on recommence". Le lendemain, il lâchait...Et je peux le comprendre. Son rêve de devenir le premier Président de la République du Québec venait de s'évanouir.

    Il a ajouté par la suite que s'il avait su ce qu'il se produirait, il serait resté à la barre. C'est le seul reproche que je peux faire au plus grand homme politique que le Québec a produit. Il a lâché alors qu'il aurait dû rester.

    On sait ce qui s'est passé par la suite...on sait ce qui se passe présentement. On ne parle plus de cause de M. Parizeau. On s'amuse avec un euphémisme qui n'a ni queue ni tête: la gouvernance souverainiste.

    Un autre Parizeau? Je ne le vois pas dans l'équipe gouvernementale actuelle. En dehors? JM.Aussant? Il vient de rentrer dans ses terres.

    • Marcel Bernier - Inscrit 20 juillet 2013 10 h 44

      Permettez, quand même, de diverger d'opinion. Quant à moi, plus qu'un homme politique, René Lévesque représentait la quintessence même de l'homme d'État. Et il y a eu Jean Lesage et Daniel Johnson père. Et puis, n'oublions pas madame Marois.
      Alors, comme vous le voyez, monsieur Parizeau est en bonne compagnie.

    • Fernand Lachaine - Inscrit 20 juillet 2013 13 h 28

      Lui au moins n'a pas voté pour le NPD aux dernières élections fédés.

  • Pierre Samuel - Inscrit 20 juillet 2013 08 h 03

    Ce qu'on veut bien voir...

    «Mais c'est mal connaître Jacques Parizeau que de croire que ce soir là, Monsieur allait déposer les armes. Ce soir-là, M. Parizeau nous disait à la prochaine fois.» (Jacques Nadeau)

    C'est pourtant ce qu'il a fait à peine une semaine plus tard...depuis ce temps, il pérore ici et là...

    Quant «à la prochaine fois», c'est une redite non exclusive...

    • Marie-M Vallée - Inscrite 20 juillet 2013 17 h 15

      Et madame Marois est devenue responsable des comportements de ses prédécesseurs démissionnaires.