La gouvernance souverainiste tarde à donner ses fruits

Stephen Harper et Pauline Marois en février, à Lévis
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissinot Stephen Harper et Pauline Marois en février, à Lévis

À l’origine, la gouvernance souverainiste, ce fut un os lancé aux plus impatients des militants péquistes pour qu’ils se détournent du sempiternel débat sur l’échéancier référendaire. C’est devenu un programme de gouvernement pour Pauline Marois, qui mise, pour gagner des points dans l’opinion publique, sur la défense acharnée des compétences du Québec, avec les inévitables heurts que cela entraîne avec le gouvernement Harper et les forces fédéralistes. Les résultats se font toutefois attendre.

Le choix d’Alexandre Cloutier comme ministre délégué aux Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Gouvernance souverainiste allait de soi. Dans les rangs péquistes, en marge du congrès de 2011, ce constitutionnaliste s’était posé en ardent défenseur de la stratégie de gouvernance souverainiste. « Parce qu’on est un gouvernement souverainiste, on reste toujours avec le même objectif, qui est celui de faire du Québec un pays. Mais dans l’intervalle, on ne restera pas les deux bras croisés à attendre qu’un référendum arrive on ne sait quand », avait-il livré dans une entrevue accordée au Devoir peu après son assermentation comme ministre.


Il s’agit pour le gouvernement péquiste de faire respecter intégralement les compétences du Québec, d’étendre au maximum les possibilités d’action du gouvernement du Québec dans ses champs de compétence et de rapatrier certains pouvoirs.


Ottawa a donné au gouvernement Marois les premières occasions de mettre en application cette stratégie. Ainsi, Alexandre Cloutier a sorti de son chapeau un nouvel instrument appelé quelque peu pompeusement « Commission nationale d’examen » pour se pencher sur le programme d’assurance-emploi mis à mal par le gouvernement Harper. À l’automne, cette commission fera la tournée des régions affectées par cette réforme, une opération dont veut tirer profit le gouvernement Marois sur le plan politique. Tant le Parti libéral que la Coalition avenir Québec ont dénoncé cette commission « partisane » dont la présidence a été confiée à Gilles Duceppe et Rita-Dionne Marsolais, Mais sur le fond, les deux partis ne peuvent que déplorer les changements apportés au régime par le gouvernement Harper.


La main d’oeuvre


L’autre enjeu qui a permis au gouvernement Marois de rouler des mécaniques, c’est le nouveau programme fédéral de formation de la main-d’oeuvre annoncé dans le dernier budget Flaherty. Avec sa Subvention canadienne pour l’emploi, qui réduit les sommes allouées au Québec pour la formation de la main-d’oeuvre afin de créer un programme fédéral-provincial-entreprises, Ottawa a fait l’unanimité contre lui.


Dans ce cas-ci, Pauline Marois a fait ce que Jean Charest aurait sans doute fait : contre toute attente, la première ministre a convaincu ses homologues des autres provinces de rejeter le nouveau programme fédéral et d’exiger un droit de retrait avec pleine compensation. C’est son premier fait d’armes au Conseil de la fédération.


De même, la décision d’Ottawa d’éliminer graduellement le crédit d’impôt associé aux contributions aux fonds de travailleurs a entraîné une levée de boucliers non seulement de la part de tous les partis politiques à l’Assemblée nationale, mais aussi des milieux d’affaires au Québec.


La Constitution


Enfin, comme une balle venant du champ gauche, les révélations contenues dans le livre de Frédéric Bastien La bataille de Londres ont donné lieu à des « gestes de gouvernance souverainiste », pour reprendre l’expression du ministre Cloutier. Une motion unanime de l’Assemblée nationale réclame que le gouvernement fédéral ouvre ses archives sur le rapatriement de la Constitution en 1982. Fait inusité, le ministre a fait parvenir à Ottawa une série de demandes d’accès à l’information qui n’ont pas eu de suite à ce jour.


La controverse entourant l’abolition du registre des armes d’épaule apporte de l’eau au moulin du gouvernement Marois. De même, le projet de loi 52 concernant les soins de fin de vie testera la limite des compétences du Québec et risque d’entrer en collision avec les vues du gouvernement Harper.


Sur le plan du rapatriement des pouvoirs, le ministre de la Culture et des Communications, Maka Kotto, vient de déposer un plan stratégique dans lequel figure au premier rang le rapatriement des sommes versées au Québec par trois organismes fédéraux : le Conseil des arts du Canada, Patrimoine canadien et Téléfilm Canada. En matière de main-d’oeuvre, Québec veut occuper les champs où Ottawa est encore actif avec ses programmes pour les personnes âgées, les handicapés et les jeunes.


Mais une des pièces maîtresses de la gouvernance souverainiste, sur le plan politique du moins, c’est cet inventaire des dédoublements et chevauchements dont est responsable Ottawa. Alexandre Cloutier vient de mandater un comité pour évaluer les coûts de ces dédoublements en matière municipale et en matière de santé. Son rapport est attendu pour le début de 2014, des munitions pour les prochaines élections. Alexandre Cloutier parle déjà de se lancer dans un combat vertueux en s’attaquant au gaspillage des fonds publics.


Ottawa a commencé à montrer des signes d’exaspération devant cette gouvernance souverainiste. Le lieutenant de Stephen Harper au Québec, Christian Paradis, a affirmé la semaine dernière qu’Ottawa se montrera « plus volubile, plus combatif ».


Gagnant-gagnant


Pour l’entourage de Pauline Marois, il s’agit d’une bonne nouvelle puisqu’on souhaite justement que les forces fédéralistes se mouillent et se lancent dans une bataille qu’elles ne peuvent pas gagner, croit-on. « On essaie de mettre des bûches au feu pour que les questions à régler soient à l’avant-plan et que les fédéralistes embarquent dans le jeu », confie-t-on. La gouvernance souverainiste, c’est « gagnant-gagnant » : soit le gouvernement Marois réussit à faire avancer les intérêts du Québec, soit le Québec se bute à un refus d’Ottawa.


Au Parti libéral du Québec, le chef Philippe Couillard répète que le gouvernement péquiste « propose systématiquement une mentalité d’assiégé et de confrontation avec nos voisins et même entre Québécois ».


Pour la CAQ, qui propose de défendre fermement les intérêts du Québec, la gouvernance souverainiste apparaît comme une stratégie qui n’est pas celle du gouvernement du Québec, mais celle d’un gouvernement péquiste. Pauline Marois cherche à rallier la base de son parti plutôt que de chercher à « rassembler les Québécois derrière un combat précis, juge-t-on dans l’entourage de François Legault. Jusqu’à maintenant, ils ont été très malhabiles. Nous, on n’a aucune pression. C’est un échec sur toute la ligne. Ça n’a pas d’impact sur l’électorat francophone. »


Au gouvernement, on reconnaît que la gouvernance souverainiste n’a pas encore levé. Mais cela viendra avec le temps, fait-on valoir, notamment avec le débat sur les valeurs québécoises où le multiculturalisme canadien, dont Philippe Couillard se fait aujourd’hui le promoteur au Québec, sera battu en brèche. « Notre prémisse, ce n’est pas d’aller dans des endroits où on a le droit d’aller selon la Constitution, notre prémisse, c’est d’aller là où les Québécois voudraient qu’on soit. » Quitte à susciter une fronde du camp fédéraliste.

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13 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 29 juin 2013 02 h 29

    L'indépendance et Madame Marois...

    Je crois autant que Madame Marois travaille pour l'indépendance du Québec que je crois que le Père Noël sera en vanances cet été au Camping Municipal de Saint-Glinglin des Meumeuh.

    Ceci dit, je reste prêt à constater que je me trompe à ce sujet...

    Vive le Québec libre !

  • Michel Blondin - Abonné 29 juin 2013 05 h 27

    les agendas

    Pour faire une métaphore au sujet de la gouvernance souverainiste, les aboutissements sont comme <vouloir prévoir l'heure d'arrivée des bourgeons: imprévisibles mais certaines>.

    Les forces de la nature ont leurs agendas.

    Un peuple n'a jamais d'heure pour éclore, seulement un chemin.

    • Louka Paradis - Inscrit 29 juin 2013 10 h 38

      D'accord avec vous. Dix mois, c'est bien peu pour exiger des résultats, surtout en contexte minoritaire, avec un endettement colossal à la clé et après 9 ans de sape de notre québécitude. Gardons confiance en notre Première Ministre et en son équipe qui travaillent vaillamment, et plutôt que de constamment la dénigrer, épaulons-la collectivement. Un pays, ça ne se bâtit pas du haut de l'estrade...

      Louka Paradis, Gatineau

  • Jacques Boulanger - Inscrit 29 juin 2013 06 h 26

    « plus volubile, plus combatif » ?

    Il serait étonnant que le fédéral engage un combat à la « loyale » avec le Québec pour la simple raison qu’il n’a pas les « ressources » intellectuelles pour le faire. Ce n’est certainement pas en alignant les Maxime Bernier, Christian Paradis et Denis Lebel qu’il y parviendra ni non plus en comptant sur son arrière-garde du sénat et au premier chef l’incervelée Josée Verner. À tout prendre comme pour le reste, le gouvernement ne fera que ce qu’il fait de mieux, c’est-à-dire la sourde-oreille.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 29 juin 2013 08 h 45

    Une image vaut mille mots

    Jacques Boissinot, l'auteur de la photo de cet article, décrit bien la situation politique canadienne actuelle en ce qui regarde le Québec.

    Les deux sourient poliment pour la galerie. Les yeux de M. Harper sont «ailleurs» parce que le cas du Québec est, quant à lui, réglé. Le gouvernement canadien «envahit» la photo comme il envahit nos champs de compétence pendant que le gouvernement québécois est dominé, tassé vers l'arrière. Pourquoi ?

    Parce qu'il est un gouvernement minoritaire. Parce que la majorité de son peuple rejette l'idée d'être maître en sa demeure et s'accommode de son sort servile. Parce qu'il n'aime pas la chicane et s'apprête à réélire le parti libéral qui considère que l'indépendance est une idée d'un autre siècle.

    Sans pouvoir de négociation, Madame Marois n'a pas le choix d'afficher son sourire de circonstance, du style : « Que voulez-vous, pour le moment, c'est comme ça ! »

    Pour que M. Harper se tasse, en tout respect et politesse, et lui fasse « une place d'égal à égale », on se met à rêver que Mme Marois se mette à le chatouiller ou à lui donner une mise en échec sans commotion cérébrale ou à lui mettre les deux doigts du signe de paix au dessus de la tête pour désamorcer le ridicule de la situation.

    Mais il est clair que Madame Marois est condamnée à trouver le temps long, figée par la couillardise et la somnolence du peuple qu'elle représente.

    Pour citer une parole de circonstance :
    « Il convient de se rappeler que les peuples ne meurent pas deux fois. La première fois est la bonne. Un peuple peut survivre à des siècles de défaites et de répressions, mais il ne peut pas survivre à sa propre indifférence. »
    Bernard Émond dans un article à la mémoire de Pierre Falardeau

  • Gilbert Talbot - Abonné 29 juin 2013 09 h 44

    La gouvernance souverainiste n'a rien de souverainiste.

    En fait, la gouvernance souverainiste rejoint l'orientation autonomiste de l'Union Nationale avec Duplessis et de Robert Bourassa après l'échec de Meech. On réclame des droits et des pouvoirs d'Ottawa, qui nous sont dus ou qu'on nous a enlevé ou d'abolir des redoublements de compétences. On ne réclame rien de nouveau, rien qui serait une parcelle de la souveraineté totale. En fait, on fait fonctionner le fédéralisme comme il se doit, soit une chicane permanente entre le pouvoir central et les provinces, ce qu'on retrouve dans la CE entre Bruxelles et les capitales nationales, ou aux USA entre Washington et les États.

    Ce qu'on attendrait du PQ, même minoritaire, ce serait d'aller chercher de nouveaux pouvoirs qu'on n'a pas déjà: la réprésentation souveraine au niveau internationale, à l'UNESCO particulièrement et dans la francophonie. Contrôler souverainement notre immigration. Ou pouvoir plus prosaïquement conserver le régistre des armes à feux, mêm si Ottawa lui l'abolit.

    • Marie-Maude Lalande - Inscrite 29 juin 2013 13 h 13

      «Ou pouvoir plus prosaïquement conserver le régistre des armes à feux, mêm si Ottawa lui l'abolit.»

      C'est eaxctement ce qu'il a voulu faire. pour le reste, le PQ, en tant que gouvernement minoritaire, en fait déjà beaucoup plus que tout ce qu'on a déjà vu. Mais l'info de passe pas du PQ aux médias, aux citoyens.

      Allez vous informer à la source, vous le serez déjà beaucoup plus et mieux.